‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 47 sur 95 · LETTRE XLVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XLVIII

DE VELPEAU

« Paris, 17 avril 1820.

« Monsieur,

« Je cours vite au devant des reproches qui me sont trop justement dus , afin que ma course en absorbe une partie, s'il est possible. Je sais combien je suis blâmable, combien je mérite d'être taxé d'ingratitude. J'aurais dû vous écrire deux jours après mon arrivée, et il m'a pourtant été impossible de le faire plus tôt qu'aujourd'hui. Je n'ai pu rencontrer M. Duméril que mardi, pour un instant seulement; vous aviez raison de dire que ses occupations étaient multipliées: il n'arrête chez lui que pour ses repas, et encore il s'en faut bien qu'il soit tranquille. Je lui ai donc présenté mon petit flacon apprêté, comme il était convenu; et le tout, j'oubliais de vous le dire, s'était très bien conservé. Après l'avoir vu et observé en tous sens, il m'a dit qu'il fallait que je revinsse un autre jour, vu qu'on l'attendait je ne sais où.

1 Les lettres de Velpeau, comme celles de Trousseau, rendent compte de la plupart des actes qui ont marqué sa carrière et sa vie. Toutefois sa correspondance, en exceptant les premières années de son séjour à Paris, fut moins intime et moins constante que celle de Trousseau, et contient quelques lacunes. Ces lacunes sont comblées dans les notes qui accompagnent ses lettres et dans la biographie de Bretonneau, qui est inséparable de celle de ses illustres disciples. — T.

(( Je me suis aperçu , dans cette entrevue , qu'il n'était pas flatté qu'on eût émis quelques parcelles de vos idées dans le précis du département. Il désire que votre mémoire paraisse promptement, parce que, dit-il, ces avertissements détachés ne peuvent donner que de l'antipathie pour l'ouvrage même. J'ai pu atteindre M. Guersant mercredi, moins distrait par les emplois publics, ou peutêtre plus affable encore; j'ai pu l'entretenir plus longtemps : il vous menace , il craint qu'on ne vous menace plus fort encore.

« Les membranes croupales peuvent naître isolément dans les fosses nasales , dans la bouche , dans le larynx , dans la trachée et dans les bronches, etc. Votre épidémie peut avoir un caractère particulier, mais ce n'est pas là la marche constante du croup. Chacun d'eux les observe de temps en temps, et toujours d'une manière sporadique ; ils trouvent une concrétion membranéiforme tantôt dans la trachée, sans qu'il y en ait vestige sur les amygdales; d'autres fois la couenne occupe le larynx seulement, et quelquefois aussi on ne rencontre aucune exsudation concrétée.

« Vous devez décrire votre maladie comme une épidémie que vous avez observée, et ne pas trop généraliser. Tous ceux qui généralisent trop échouent, et il m'a donné en preuve M. Broussais.

<( Or, après ce narré assez sérieux, je n'ai pu m'empêcher de rire; puis je me suis égosillé pour faire entendre que, loin de trop généraliser, vous vouliez , au contraire , séparer une maladie d'une foule d'autres avec lesquelles elle n'a aucune analogie, et que votre but était de démontrer que l'affection se développait constamment sur les amygdales avant de s'étendre dans le larynx, et qu'on pou-

vait toujours en arrêter les progrès, si on la prenait avant qu'elle eût franchi l'arrière-bouche.

« Tout cela s'accorde mal avec leurs idées; ils ont guéri des croups bien conditionnés par les méthodes générales. Ils n'appellent croup que le mal porté au plus haut degré, c'est-à-dire lorsque le malade est suffocant, et qu'il est obligé de tenir la tête en arrière , ayant la voix croupale ; puis ils demandent si à ce terme les fumigations gutturales guérissent les patients. Ils n'y entendent rien jusqu'alors, et ils n'y entendront rien jusqu'à ce que votre mémoire vienne leur boucher les yeux.

(( Envoyez-le-leur donc vite. M. Guersant pense comme M. Duméril; il aimerait bien que vous vinssiez vousmême pour le présenter, il espère vous écrire un peu en détail sous quelque temps. Je lui ai demandé à le voir lorsque l'occasion s'en présenterait; il me l'a promis. J'attends.

« Jeudi je fus à la société de la Faculté dans l'espoir d'y joindre M. Duméril, afin de parler à M. Morcau pour les ouvrages dont vous désirez des extraits; il m'a remis au lendemain, parce que M. le bibliothécaire n'y était pas. Vendredi je ne le trouvai point. Samedi j'eus l'honneur de dîner avec M. et Mme Guersant, dont les bontés m'accablent, me rendent confus; ils vous aiment tous beaucoup *.

« M. Guersant m'a donné une lettre pour M. Moreau.

1 On voit combien Bretonneau était bienveillant et paternel pour ses élèves, qu'il appelait, du reste, « ses fils. » Velpeau, malgré son énergie et son intelligence, se fût trouvé bien seul à Paris, et forcé peut-être de renoncer à la lutte de haute main qu'il entreprit, s'il n'avait été, par la sollicitude de son maître de Tours , mis immédiatement en relation avec ses amis Guersant" et Duméril, dont l'influence était déjà considérable. Cette sollicitude le suivra toujours dans sa carrière. — T.

VELPEAU A BRETONiNEAU 293

« Aujourd'hui je suis allé à la bibliothèque, où j'ai pris les petits extraits ci -joints. Dans Aétius on ne trouve qu'un bavardage insupportable, et qui ne signifie rien. J'ai cherché tous les articles qui me semblaient devoir contenir quelque chose qui eût du rapport avec cette maladie, et je n'ai rencontré que ce que vous voyez *.

« Après ces deux ou trois phrases en tête, il tombe tout de suite dans un précipice de remèdes plus ridicules les uns que les autres, tels que la fiente d'hirondelle, de chien, d'enfant, etc. Enfin, dans cet article qui est assez long-, je n'y ai rien trouvé que ce que vous avez sous les yeux qui me parût intéressant; en somme, il ne paraît pas avoir vu cette maladie. M. A. Séverinus2 en traite assez longuement; cette maladie occupe 33 pages in-4°. Ce sont les propres expressions d'Arétée 3, seulement il les commente et délaye ses phrases. J'en ai cependant pris quelques mots, afin que vous voyiez si l'ouvrage pourrait vous convenir ; il n'est pas très rare , ce me semble. Quant à Ghisi4, personne ne l'a; pas un libraire ne le connaît. Y attachez-vous assez d'importance pour le faire venir d'Italie3?

1 Aétius. — Lib. II, serm. IV, cap. xxvi.

Le passage d1 Aétius annoncé par Velpeau est rapporté dans la Diphthérite de Bretonneau, page 494. — T.

2 Severino (M.-Aur. ). Pœdanchone Loimodes , seu de pestilenti ac prsefocanti pueros abcessu. In de recondita absc. nat. 2e édit. Francofurti ad M. 1643, in-4°, et édit. subseq. — Même ouvrage, sub titulo : De pœdanchone inaligna seu de theriomate faucium, etc., cui accessit comment. Cl. V. Th. Bartholini. Naîapoli, 1653.

3 Arétée. — De acutorum et diuturnorum morborum causis et signis libri IV. De eorundem curatione libri IV. Venetiis , 1552, in-4°.

4 Ghisi. — Historia del angine epidemiche dell anni 1747 e 1748. In letlere mediche del D. Mart. Ghisi, etc. Crémone, 1749.

5 Bretonneau composait alors son fameux ouvrage sur la diphthérite ,

« Notez bien les croups sporadiques ; celui de Nelia, de vos petits Anglais, etc. Séparez et insistez sur les affections qui ont quelques traits de ressemblance avec le croup tourangeau. Ils sont difficiles à persuader. L'observation est un moyen d'enrichir la science trop lent pour eux; ' l'imagination marche bien plus vite. Rien, à mon avis, n'est plus inexact que ce qui se fait dans les hôpitaux de Paris; les malades sont traités à la diable, les observations rédigées comme on veut , et non comme elles sont. Cependant les autopsies, quand on en fait, sont minutieuses. On a fait aujourd'hui l'ouverture d'une femme de quarante-cinq ans, morte d'une lièvre adynamique; une phlogose vive du canal alimentaire sans boutons, plaques ni ulcères, j'en suis sûr, je l'ai vue, touchée et de bien près; rien ailleurs, absolument rien.

« M. Dupuytren a emporté le corps de la mâchoire inférieure; cette opération est plus simple à beaucoup près qu'on ne le pense4.

« Je vous en prie, Monsieur, n'épargnez pas mes peines, vous me rendrez un véritable service toutes les fois que vous me procurerez l'occasion de vous être utile.

« Agréez, s'il vous plaît, Monsieur, l'éternelle reconnaissance de votre très humble et obéissant serviteur.

« P.-S. J'ai laissé chez vous le certificat que vous

dont il avait commencé les deux premiers mémoires en 1818, et qui furent lus par lui à l'Académie de médecine au mois de juin et au mois d'août 1821.

Velpeau et plus tard Trousseau nous donnent dans leurs lettres toute l'histoire de cet ouvrage, qui ne fut définitivement publié qu'en 1826, et dont le retentissement fut considérable. — T.

1 A Cette époque, l'amputation du corps de la mâchoire, devenue plus tard usuelle, était considérée comme une opération nouvelle et hardie. Dupuytren la pratiqua le premier en 1812. — T.

m'avez fait. Auriez -vous tant de complaisance que de le faire signer à MM. Gouraud et Mignot, et de me le faire passer. »

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