‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 50 sur 95 · LETTRE LUI · texte numérisé non relu

LETTRE LUI

DU MÊME

« 3 août 1820.

<( Je n'entreprendrai pas de répondre à votre excessivement et supernaturellement obligeante lettre du 25 aujourd'hui, car je ne suis pas encore revenu de l'étonnement de mon âme à son égard ; et puis je suis dans une telle joie de tout ce que j'ai vu ce matin, que je crois de ma vie n'avoir été si heureux. Or, je ne puis résister au désir de vous rendre compte de ces divers événements, d'autant mieux qu'ils roulent pour la plupart essentiellement sur vous, vos opinions, vos travaux, le croup enfin ! 1° A sept heures, je sortais de la Charité pour aller aux Invalides, où, m'avait-on dit, je devais trouver quelque chose d'intéressant, lorsque M. le baron Larrev, à qui je ne songeais nullement, vient me donner

avec l'étude et la pratique du dessin, Jules Cloquet eut l'idée d'appliquer cet art à l'anatomie dans ses cours privés , et cette méthode d'enseignement alors nouvelle eut un grand succès.

D'abord prosecteur à la Faculté-, fonctions qu'il exerçait au moment où il ajoutait ce post-scriptum à la lettre de Velpeau, qui lui avait été recommandé par Bretonneau, il fut élu agrégé en 1824 et obtint au concours la chaire de Clinique chirurgicale en 1831.

C'est probablement à la suite de ce concours que Bretonneau écrivit à Velpeau la lettre de condoléances que l'on trouvera plus loin, et qui -débute en ces termes : « Ils vous ont préféré Jules. »

Cloquet fut en outre membre de l'Académie et de l'Institut.

Il a publié de nombreux travaux sur l'anatomie et la pathologie chirurgicale. — T.

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de sa canne sur les épaules et m' adresser aussitôt une foule de questions tant sur le croup que sur les fièvres, en me disant d'abord que depuis quelques jours il avait entendu plusieurs médecins parler du croup de Tours, de la méthode du docteur Bretonneau, etc.1. Nous sommes entrés là- dessus dans une discussion fort vive et fort longue ; car vous savez qu'il n'est pas facile d'être concis avec lui. Enfin, après avoir passablement divagué en

I L'illustre chirurgien, qui avait si rapidement apprécié Velpeau, était né en 1760 à Beaudéan, près de Bagnères-de-Bigorre.

Après avoir fait quelques études médicales à Toulouse, il entra au concours dans la marine, qu'il quitta bientôt pour le service de santé de l'armée, et fut nommé en 1792 chirurgien-major des hôpitaux de l'armée du Rhin. Dès lors commença pour lui cette série d'expéditions et de travaux qui ont immortalisé son nom à l'égal des plus pures et des plus grandes gloires de la Révolution et de l'Empire, et ont fait de lui l'expression la plus haute du chirurgien d'armée, dont il résuma tous les devoirs et toutes les vertus.

II prit part aux campagnes du Rhin, d'Espagne, d'Italie, d'Egypte, d'Ulm, d'Austerlitz, de Russie, de Saxe et de France. Son dévouement, son courage à toute épreuve, sa science chirurgicale, son esprit éminemment organisateur, le prestige et l'influence qu'il exerçait sur le soldat, le rendaient en effet partout indispensable, et, partout où il était, l'armée se sentait rassurée, et ses chefs ne l'ignoraient pas.

On lui dut la création des ambulances volantes, — innovation des plus heureuses clans la chirurgie militaire, — qu'il établit pour la première fois à l'armée du Rhin, et fut chargé d'appliquer aux quatorze armées que possédait la France, le principe des appareils inamovibles, celui des amputations primitives dans les plaies par arme à feu, et de nombreux ouvrages dans lesquels il a consigné les résultats de son immense expérience chirurgicale.

Larrey avait été chirurgien de l'empereur, était baron de l'Empire, membre de l'Institut d'Egypte, de l'Institut de France, de l'Académie de médecine, de toutes les Académies d'Europe et d'Amérique, du conseil de santé des armées , professeur au Val-de-Grâce , chirurgien en chef du Gros -Caillou et des Invalides. Il mourut en 1842.

Son fils , le baron H. Larrey, a été loin de fléchir devant le redoutable héritage du nom glorieux qui lui a été transmis, et, après avoir occupé à son tour les plus hautes charges du service de santé de l'armée, lui a également succédé à l'Institut, à l'Académie de médecine, à la Société de chirurgie , et continue à prendre une part active aux travaux de ces savantes compagnies. — T.

tous sens sur l'existence de la couenne, sur l'étiologie de la maladie, sur le topique, etc., je suis arrivé à ce résultat : de lui faire avouer que vous aviez peut-être bien raison et qu'il pourrait bien s'être trompé quelquefois sur la nature de cette maladie. Il a fini par me dire d'aller chez lui la semaine prochaine, pour voir une collection d'observations qu'il a recueillies ou qui lui ont été communiquées sur le croup , et il m'emmène à son hôpital , qui n'est certainement pas un des moins intéressants de Paris. J'y rencontre un militaire atteint de fégarite très prononcée... Voilà mon baron qui me parle de. scorbut, de gangrène et autre rêverie semblable; il me dit qu'il a vu cette affection scorbutique régner je ne sais plus quelle année , d'une manière épidémique , quelquefois même s'étendre sur les amygdales, qui tombaient en lambeaux, et faire mourir beaucoup de gens. Vous devinez sans peine quel effet produisaient sur moi de semblables phrases ! Puis tout de suite les explications arrivent en foule et se succèdent avec rapidité : c'est la diminution, c'est la perte générale des humeurs. C'est une affection locale qui , par suite , dérange et altère toutes les fonctions de l'économie. Doucement, celle-là n'est pas trop mauvaise1. Je ne dis mot, et me donne bien garde de lui parler, à cette occasion, du croup ni de la fégarite, et de prononcer votre nom ; car il aurait suffi de lui faire entrevoir ce que vous pensiez à cet effet, pour l'éloigner de cent lieues de ce que je veux obtenir de lui. C'est qu'il

1 Pas trop mauvaise, en effet, puisque Larrey donnait ainsi de l'affection que Velpeau considérait comme une stomatite diphthéritique l'interprétation qui est aujourd'hui à peu près généralement acceptée : une affection primitivement locale devenant secondairement générale. — T.

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me raconte paisiblement et le mieux possible ce qu'il a vu dans son affection scorbutique , le traitement qu'il a employé , de quelle manière elle se terminait , et si elle ne se compliquait pas quelquefois avec une maladie couenneuse du fond de la bouche, etc. Ensuite j'examine son homme avec soin, et je vois : face rouge, gonflée , yeux animés , mouvement fébrile , chaleur sèche à la peau , langue sale, couverte d'un enduit jaune verdâtre. Les gencives présentent un liseré très étroit d'un rouge livide, sans gonflement, qui a été couvert d'ulcères blancs grisâtres; du côté droit de l'intérieur de la bouche, j'observe une large plaque s'étendant depuis l'orifice du canal de Sténon jusqu'au pied du pilier antérieur du voile du palais, etc. Les ganglions simples cervicaux correspondants sont fortement gonflés. J'ai cherché à savoir le traitement employé jusqu'alors, mais impossible; il m'a lâché le mot: esprit de sel, eau salée, acide... antiscorbutique et je ne sais plus quoi. Malheureusement, son hôpital n'est accessible aux étrangers que le jeudi; cela n'empêchera pas, je l'espère, que je parvienne à savoir d'une façon plus positive ce qu'on a fait à ce malade. Celui de Broussais a été guéri avec le collyre de Lanfranc, à l'acide hydrochlorique. Adieu, monsieur Larrey.

« En arrivant, je vais à la leçon du professeur Marjolin1 ;

I Marjolin (Jean-Nicolas), professeur à la Faculté, né en 1780, mort en 1850. Il avait concouru sans succès contre Dupuytren, en 1812, pour la chaire de médecine opératoire.

II obtint plus tard la chaire de pathologie externe (1819) et fut chirurgien de l'hôpital Baujon, membre de l'Académie et médecin du roi.

Marjolin était un savant aimable et sympathique, un chirurgien habile, humain et consciencieux. Il a laissé peu de travaux, et le seul de ses écrits qui mérite d'être cité est une excellente thèse de concours sur les hernies (1812). — T.

il se trouve qu'il en était aux diverses angines. Apres les avoir divisées et subdivisées à sa manière, il finit par dire un mot du croup, dont il doit parler en grand dans une de ses prochaines leçons; et, en terminant, il dit : « Le croup « paraît être une maladie spécifique trop peu connue jus- « qu'à présent. J'ai entendu parler d'un travail sur ce mal « par un médecin fort distingué, dont je ne me rappelle « pas le nom, je ne sais pas s'il n'est point d'Orléans, qui « doit paraître incessamment. Ce médecin est porté à <c croire que le croup commence toujours par les amyg- « dales, d'après un grand nombre d'observations, et « à conclure , d'après les faits , qu'on peut constamment « guérir les malades quand l'affection n'a pas franchi le « gosier. » J'ai cherché à l'attraper pour savoir de lui qui lui avait parlé de ce médecin, et qui il était ; je n'ai pas pu y parvenir. Mais j'ai su qu'un des élèves de l'hôpital de M. Guersant lui avait parlé du croup de Tours et du topique, de sorte que je ne doute pas que ce n'était de vous qu'il voulait parler. Après cela , je m'en vais à la société de l'Ecole, qui tient séance aujourd'hui. Il se trouve qu'on a une observation du croup par M. Saillie, de Versailles, à lire avec le rapport de M. Léveillé1.

« Ce M. Saillie a observé un enfant très jeune qui a présenté les symptômes d'un léger catarrhe pendant quelques jours; puis on Ta laissé exposé à l'air frais, et les symptômes de catarrhe se sont aggravés à un tel point que la face est devenue bleuâtre et la voix croupale. M. le docteur ne doute pas de l'existence du croup. Il applique

1 Léveillé, né en 1765, mort en 1829, disciple de Desault, médecin très érudit, membre de l'Académie de médecine, se livra à l'enseignement de l'Anatomie et de la Physiologie et publia de nombreux et importants travaux. — T.

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trois sangsues sur chaque clavicule, qui saignent abondamment ; l'enfant paraît beaucoup soulagé au bout de trois heures, mais M. Saillie n'est pas satisfait; le soulagement n'est qu'apparent, il tient à la faiblesse produite par la perte de sang ; l'irritation lui semble aussi forte. En conséquence, il emploie le sulfure de potasse, et, après la première application , le malade est guéri comme par enchantement ! î Pendant cette lecture je n'étais pas trop à mon aise, j'enrageais, j'aurais voulu être membre de la société pour un instant seulement, afin de parler à ces beaux faiseurs de croup. Mais M. Guersant me fait signe et demande la parole. Vous voilà sur la table et bientôt vous avez fait le tour du cercle, quoiqu'il soit grand. M. Guersant réfute les observations de M. Saillie, dit qu'une foule de prétendus croups ne sont que des catarrhes plus intenses ou de nature particulière, que le croup est une maladie spécifique, toujours précédée de la formation d'une fausse membrane sur les amygdales dans l' arrière-bouche, etc. Il appuie les aperçus que vous lui avez donnés de ses propres observations ; mais il s'élève aussitôt , dans toute l'assemblée , un murmure , un tumulte, un bruit terrible, une véritable révolution : tout le monde parle, questionne, objecte ou combat, et personne ne s'entend ; il y avait réellement pour étouffer de rire. M. le président a beau clocheter, il ne peut établir le silence. On distingue les voix de MM. Récamier*, Fouquet, Léveillé, etc., contre vous, et celles de

1 Récamier (Joseph -Claude ) , né dans le département de l'Ain en 1774, mort à Paris en 1852, était à cette époque médecin de l'Hôtel- Dieu, membre de l'Académie, professeur à la Faculté et au collège de France. Ardemment royaliste, il refusa de prêter serment, en 1830, au nouveau gouvernement, et résigna toutes les charges qu'il occupait.

MM. Guersant , Duméril , Larrey, Husson , Marjolin , Piorry , Desgenettes , pour vous ; et , par parenthèse , M. Desgenettes, président, cite en riant (c'est son habitude) un enfant qui lui a présenté la voix croupale, il y a quelques jours, dont les parents, fortement alarmés , cherchaient de tous côtés des secours en même temps qu'ils n'en trouvaient point. Lorsqu'il l'eut examiné , les symptômes parurent diminuer; il l'examina de plus près , prescrivit des adoucissants , et le lendemain il était guéri. Il conclut que ce n'était pas le croup, et il dit à M. Guersant : « Je suis des vôtres *. » On finit par dire généralement : « Il faut attendre ce travail , on

C'est une des figures les plus originales et les plus intéressantes de l'époque, et la hardiesse de son esprit, la fertilité de son imagination, la solidité de sa science pratique, jointes à sa haute moralité et à l'indépendance absolue de son caractère, lui font parmi ses contemporains une situation exceptionnelle que l'histoire doit aujourd'hui enregistrer. On sait que c'est à lui que sont dus l'invention du spéculum et les premiers progrès qui furent réalisés dans la chirurgie gynécologique, entre autres le traitement des fongosités utérines, l'abrasion de l'utérus et l'extirpation de l'utérus cancéreux. — Ses travaux sur le traitement du cancer par la compression sont remarquables autant par la nouveauté des vues qu'il exprime que par la puissance de son raisonnement et la force de sa dialectique.

Récamier était le proche parent de la célèbre amie de Chateaubriand. — T.

I Desgenettes, né à Alençon en 1762, mort à Paris en 1832. Médecin en chef de l'armée d'Italie en 1794, professeur au Val-de-Grâce

en 1796. Inspecteur général du service de santé, après 1802. Baron de l'Empire.

Fit avec Larrey et Antoine Dubois la mémorable campagne d'Egypte. On connaît le trait d'héroïsme dont il fit preuve en s'inoculant la peste, dans le dessein de rassurer l'armée.

II prit part à la plupart des campagnes ultérieures de Napoléon Ier. Fut un des premiers élus membres de l'Académie royale de médecine

en 1820, membre de l'Institut en 1832, et la même année professeur d'Hygiène à la Faculté.

Entre autres travaux nombreux et importants, Desgenettes, qui a été un excellent écrivain,. a laissé des notes pour servir à l'histoire médicale de l'armée d'Italie (1797) et à l'histoire de l'armée d'Orient (1802). — T.

« pourra l'examiner et le juger avec connaissance cle « cause. »

« Mais tenez -vous bien, mon très cher maître, heurtez le plus doucement que vous pourrez les opinions reçues ; insistez sur l'identité et sur la différence de la couenne buccale et de la concrétion laryngienne de l'angine maligne ; sur la différence de cette couenne d'avec les autres concrétions morbifîques : le charbon de la face , l'affection vraiment gangreneuse de la bouche, etc. Quel trouble, grand Dieu, vous allez introduire dans la Médecine ! Ah ! ma foi, voilà une lettre de vous qui m'arrive; j'avais pourtant une autre révolution plus forte à vous raconter. Elle est arrivée à l'occasion d'une thèse soutenue aujourd'hui, à l'école, sur la non existence des fièvres essentielles ; mais ce sera pour une autre fois , d'ailleurs celle-là est plus plaisante qu'intéressante.

« Je me porte très bien.

« Le certificat est dans les formes , il ne lui manque qu'une apostille de la mairie. Du reste, je n'ai pu le présenter qu'hier, et on n'a pu examiner aucune demande à cause de l'ordonnance concernant la réorganisation des études médicales, dont le conseil a été obligé de s'occuper1. En conséquence, remis à huit jours. M. le comte Chaptal peut tout pour moi; il est le seul peut-être qui puisse m'obtenir une place dans un hôpital ou ailleurs, la table et le logement seulement pour commencer. Mon bon Jules Gloquet et M. Guersant s'en sont déjà occupés pour l'hôpital Saint-Louis. M. Gloquet demande pourquoi

1 II s'agit sans doute de l'ordonnance royale du 5 juillet 1820, qui prescrivait que les étudiants soient pourvus des titres de bachelier es lettres et de bachelier es sciences. — T.

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vous ne lui écrivez pas. Ses vésicatoires , que font - ils ? Ce pauvre M. Husson désire vos tubes, il n'a pu en faire faire. »

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