LETTRE LIV
DU MÊME
« 14 août 1820.
« Deux raisons principales, Monsieur, m'empêchaient de vous écrire aussitôt que je l'eusse voulu, à cause des nombreuses choses que j'ai à vous dire. La première, c'est que je voulais savoir la décision du conseil à l'égard de ma demande, afin de vous la transmettre; toujours d'autres occupations les détournent et j'attends encore. La deuxième, c'est que votre lettre, qui devait m'arriver, contient sans doute bien des articles auxquels j'aurais voulu répondre avant tout. Mais j'ai pensé que vous aviez la foire, à Tours, et qu'il devait vous être impossible d'écrire, peut-être même de me lire ; ce qui fait que j'aurais tardé jusqu'à la fin de ce trouble, sans un incident heureux qui vient de m'arriver hier par l'organe de M. Jules Gloquet. Vous ne vous faites pas d'idée du tourment qu'il s'est donné pour moi depuis que je lui ai fait voir votre lettre du 26 juillet. Enfin, pour tout dire dans un mot, il est parvenu à m'accrocher une chambre et une espèce de manière de vivre à l'hôpital Saint -Louis,
où j'irai le 22 août, à titre de remplaçant provisoire, s'il ne survient pas d'accident jusque-là.
« Je reviens un peu sur cette lettre : après l'avoir lue , relue, tournée et relue cent fois, je n'ai jamais pu comprendre les motifs qui avaient pu déterminer tant et de si grandes preuves de faveur et de bienveillance, et surtout le bienfait qu'elle m'annonce'. Long-temps j'ai cru que c'était un rêve agréable qui venait repaître mon imagination. Je ne pouvais en croire mes yeux; des louanges, des encouragements , des promesses de protections , etc. Tout cela se conçoit encore; mais ce qui ne se conçoit pas, c'est de l'argent donné à qui on est loin d'en devoir. J'ai cherché depuis, de tous côtés, des expressions pour rendre les sentiments de reconnaissance dont mon cœur est accablé, et je n'en ai trouvé nulle part, de sorte que je suis obligé de me taire et même de vous prier encore d'intercéder pour moi auprès de MM. Leclerc et Mignot. Quant au résultat de tout cela , le voici : c'est qu'étant nourri et logé pour rien, je peux rester ici ad vitam seternam, et qu'à la fin de tout, s'il ne peut me venir de petit salaire de nulle part, je suis résolu de solliciter mille francs auprès des personnes obligeantes qui voudront bien me les prêter, à condition de les rendre après mon établissement. Cette somme sera, je pense, suffisante pour satisfaire aux frais de ma réception, en y joignant
1 Malgré les dures privations que subissait Velpeau, ses ressources commençaient à s'épuiser, et son retour en Touraine s'imposait avant qu'il eût pu subir ses épreuves de doctorat.
C'est alors que Bretonneau, d'accord avec les docteurs Leclerc et Mignot, eut la bienfaisante pensée de lui envoyer une somme d'argent pour qu'il pût continuer ses études encore quelque temps. Cette généreuse action honore autant le maître qui la conçut que l'élève qui avait su s'en T.
votre bienfait. Ce parti n'est pas avantageux, je le sais parfaitement bien ; je le réserve aussi pour le dernier. Pourtant, il me semble encore meilleur que celui de me rendre comme je suis parti, à présent surtout que j'ai vu le cas que Ton fait des officiers de santé, et l'avilissement auquel ils sont voués pour l'avenir, quelques connaissances qu'ils aient.
« Mon petit Jules me promet merveilles ; il m'assure qu'il aura mes vivres et mon logement pour moi, là, absolument pour moi, qu'il m'attachera à ses consultations, qu'il me procurera quelques malades, etc.. Mais, malgré que je sente parfaitement toute l'étendue de sa bienveillance, je n'en crains pas moins que plusieurs de ces promesses ne s'effectuent point. D'un autre côté, l'hôpital est, comme vous le savez, situé hors la ville; en outre, il faudra que j'y reste jusqu'à neuf ou dix heures le matin, à cause du service ; de plus il faudra que j'aie l'air de négliger volontairement tous les autres hôpitaux, afin de plaire aux chefs de celui-là. Ce sont des petits contretemps qui m'embarrassent et me déplaisent.
« Car ce qui m'attache dans la capitale , sous le rapport de l'instruction, c'est le service de tous les hôpitaux ensemble, et celui de l'Hôtel- Dieu et de la Charité en particulier. Or, d'après mes arrangements, il sera impossible, à peu près, que je suive aucun de ces établissements. A cet égard, ma douleur est profonde quand je pense à la fièvre entéro-mésentérique, et j'y pense souvent; elle mérite l'attention d'hommes plus savants, je la voudrais suivre dans tous ses détails, et la surprendre dans quelques points encore trop obscurs à mon avis ; pour cela, il me faudrait une autre position. Ce qui aggrave mes maux et m'empêche de me pourvoir ici
comme tant d'autres, c'est que j'ai deux ans de trop; cela me met hors de tous les concours. Il vient de s'en faire un pour une réception gratuite de docteur, instituée par feu M. Cabanis, qui m'a joliment vexé : ils n'étaient que Jeux concurrents, très médiocres ;.mais il fallait être élève de l'Ecole pratique. Pour être admis à ceux qui auront lieu pour l'internat au mois de novembre, il ne faut avoir que vingt -quatre ans, puis avoir été un an externe. Voilà pourtant, que je crois, la seule place qui me convienne, à l'Hôtel-Dieu surtout, pour les recherches que je voudrais faire. Ils ont six cents francs, et deux ans me suffiraient : ils peuvent y rester quatre. Nonobstant l'âge , c'est d'une difficulté extrême ; il faut de grandes protections, et je m'exprime difficilement et suis très facile à intimider. Cependant je les ai tâtés, les internes, et, dans les concours que j'ai vus, tous m'ont paru assez faibles.
« Tout le monde ici me dit que M. Chaptal peut aplanir toutes . ces difficultés , s'il le veut , ou me placer avantageusement ailleurs : MM. Duméril, Guersant, Lerminier, M. le baron Larrey, avec lequel je suis intime, et qui veut me présenter lui-même au comte Chaptal , lorsqu'il sera de retour, enfin tous ces conseils, qui me semblent n'avoir que mes intérêts pour but, m'engagent à vous prier de vouloir bien lui en dire ce que vous en croirez convenable, et d'avoir la complaisance de me faire part de ce que vous penserez de ce qu'il peut ou de ce qu'il veut à mon égard. M. J. Cloquet, qui doit vous écrire ces jours -ci pour que vous lui j^arliez relativement à sa place de chirurgien à l'hôpital Saint-Louis, me dit qu'il est extrêmement obligeant, mais qu'il le faut solliciter souvent et fortement, parce que ses nombreuses occupa-
tions l'engourdissent, ou plutôt font qu'il oublie aisément. Quel bonheur pour moi, si j'avais le droit de me livrer à toutes les recherches qui me flatteraient, dans un vaste hôpital comme il s'en trouve ici, et où les maladies ne sont vues , en général , que très superficiellement ! . . .
Croup. — « Je suis allé trouver M. Marjolin, il s'était effectivement trompé. Il voulait dire de Tours, c'était de M. Bertono, Bertolleau, dont il voulait parler; ils estropient tous votre nom. Je l'ai remis sur la voie autant que j'ai pu, et il est allé faire sa leçon ; là il vous a donné beaucoup d'éloges, par anticipation. Il a cité des cas où il croyait se rappeler en effet que la maladie commençait comme vous l'annonciez ; il a fini par dire qu'il ne s'étendrait pas davantage sur ce mal, en attendant qu'il pût se procurer votre travail, en engageant sept à huit cents auditeurs, qui l'écoutaient, à le lire sitôt qu'il serait paru. Ainsi, vous voyez que vous êtes déjà répandu dans le monde médical, et que votre nom se rattache tout de suite à celui du croup. Il m'a appris aussi qu'en 1814 il avait régné à Paris une angine maligne épidémique, et il a décrit trait pour trait le mal de Tours ; l'infortunée Joséphine de Beauharnais { en a été victime et une foule d'autres, parmi lesquels M. Terro, ou quelque chose comme ça, administrateur des hôpitaux, qui gagna le mal en allant visiter ces établissements, car la maladie était contagieuse.
« M. Larrey semble avoir vu bien des cas intéressants ; il est quelquefois d'accord avec vous, d'autres fois il en diffère, et en résumé c'est qu'il n'a pas vu le croup véritable sous cette dénomination. Il veut, d'après un avis de
1 L'impératrice Joséphine mourut, en effet, d'une angine diphthéritique le 29 mai 1814, à la Malmaison, après six jours de maladie.
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Sœmering, que le croup soit une inflammation intense de la muqueuse aérienne où va se distribuer l'artère bronchique exclusivement.
« Cette membrane s'épaissit par le développement et le déplissement de ses vaisseaux et se. couvre quelquefois d'une pellicule membranéiforme qui s'organise et s'identifie promptement avec la mère membrane.
« Mais que la maladie qui s'accompagne de ces concrétions membranéiformes si épaisses n'est point le croup proprement dit, mais bien une autre maladie, de sorte qu'il fait à peu près la même différence que vous entre le croup vrai et les autres maux qui lui ressemblent en apparence, à l'exception qu'il appelle croup ce que vous nommez probablement catarrhe et qu'il ne donne point de nom à celui qui vous occupe spécialement ; à cet effet, il me force de vous envoyer le rapport de la société philomatique sur un mémoire qu'il présenta dans le temps sur ce mal. Tout ceci n'est que d'un intérêt très secondaire, mais on s'y prend comme l'on peut pour obtenir des hommes ce que l'on en veut. Au milieu de ce galimatias, j'y ai trouvé autre chose : c'est que très certainement il a vu la même maladie que vous traitez en ce moment à Tours, en Italie, vers l'année 1794 ou 1795, comme l'atteste un passage de ses campagnes militaires. Lisez de la page 80 à 90 des trois premiers volumes, et vous trouverez en gros la description du mal des gencives porté à un haut degré ; de plus , il m'assure , d'après la description que je lui en ai faite, et d'après l'état de son militaire, que c'était absolument cela ; mais que par politique il n'a pas dit qu'il était mort un grand nombre de malheureux qui en avaient été atteints, et qu'ils périssaient comme étranglés dans l'espace de quatre ou cinq jours, qu'ils
exhalaient une odeur insupportable par la bouche, et le reste. Du reste, il m'a avoué que n'étant point médecin, et d'ailleurs les circonstances environnantes étant contraires, il n'avait fait aucune autopsie; c'est lui-même qui me fait prendre cette note sous ses yeux afin que je vous l'envoie. Je crois qu'il veut obtenir une citation dans votre ouvrage. Quoi qu'il en soit, je trouve ce passage fort intéressant en ce qu'il tend à prouver que l'affection des gencives s'y joint assez souvent, surtout quand il est épidémique ou contagieux ; mais, je le répète, tenez-vous bien, ils sont tous sur la défensive, même sur l'offensive, s'il est besoin. J'ai vu M. Petit, sa fièvre à la main. Aussitôt que j'aurai reçu votre lettre, je m'acquitterai d'elle: de la cataracte, du rétrécisssement de l'urètre, de la blennorrhagie. »