‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 53 sur 95 · LETTRE LVI · texte numérisé non relu

LETTRE LVI

DU MÊME

« Août 1820.

« Ah ! Monsieur, combien votre lettre m'a restauré l'âme ! Comme je l'ai dévorée ! Il me semblait que j'étais à Tours; en la lisant, je croyais voir tous nos malades et les objets dont vous me parlez. Une inspiration divine vous a fait venir au-devant de tous mes désirs en me donnant la fin de l'histoire de Liger, Clarté et de la Rousseau, que je n'avais pas osé vous demander, craignant de vous ennuyer. Je vous en remercie mille fois. Mais j'apprends en même temps, et je m'en étais douté, que vous aviez été et que vous êtes encore malade. Je ne sais pourquoi la nature a établi pour loi presque constante que la peine suivrait de près le plaisir. Je sais bien que ma recommandation ne servira à rien en vous engageant à vous ménager davantage. L'humanité pourtant, ainsi que la philologie, pour lesquelles vous avez tant de propension, devraient l'emporter sur votre philosophie. Je ne vous en parle plus, parce que vous riez déjà.

« Histoire du malheureux Salmon. — Léger accès de

fièvre le 28 avril. Le 29 au matin, rémission presque complète , mais langue blanche au centre , rouge sur les bords, etc.; il se lève et va prendre du chocolat, bien que je l'eusse averti; fièvre plus forte le soir que la veille. Jusqu'au cinquième, tous les matins, espèce de rémission incomplète ; le sixième, diarrhée, borborygmes, abattement moral, idées lugubres, aucune douleur, un peu de toux et d'expuition , xpwta très prononcé (deux ou trois fois le jour de la crème de riz, eau de riz). Pas de changement jusqu'au neuvième; trois ou quatre selles dans les vingt-quatre heures; la nuit fut un peu plus agitée. Je fis part de mes craintes aux parents et on appela M. Husson. Aucune substance alimentaire, de l'eau de riz pour boisson et un demi -lavement du même liquide. La dixième nuit plus agitée, délire; le onzième, délire plus fort la nuit; le jour, tourmenté par des idées religieuses; on fait venir un prêtre. Le pouls a toujours été mou et fréquent; quinze sangsues à l'anus le soir; délire intense la nuit. Douzième, même état, assez calme dans le jour; la nuit comme la précédente. Treizième, inquiétude plus prononcée, les crachats sont marbrés et difficilement expulsés à cause de leur viscosité , le son de voix particulier existe; en pressant les flancs on produit une légère douleur : quinze sangsues qui coulent jusqu'au quatorzième jour à une heure après-midi. La nuit un peu moins agitée , mais faiblesse extrême , pouls petit et dépressible , tendance à la syncope , envie de vomir au moindre mouvement (ne semble -t -il pas mourir de faim et de perte des matériaux de la vie?). Dans la nuit délire furieux. Le quinzième jour, yeux hagards; le délire continue, beaucoup de toux, la langue se sèche à la pointe et se réhumecte alternativement ; le soir, potion éthérée

YELPEAU A BRETONNEAU 337

et sirop de pavots pour combattre, disait -on, les symptômes cérébraux, vésicatoires aux deux jambes; la nuit, délire plus fort encore.

<( Le seizième, délire très fort, carphologie, dents et lèvres fuligineuses. On appelle M. Fouquet en consultation. Je plaide pour le kina et une diète moins sévère. C'était assez son avis; mais, je vous l'ai dit déjà, M. Husson est un Broussais fieffé, il permet seulement un peu de bouillon de poulet coupé. Dix-septième, plus mal; délire continuel, furieux (le dévoiement est cessé depuis cinq jours) : douze sangsues au cou, vésicatoires aux cuisses.

« Le dix -huitième, pouls faible, vermiculaire , face hippocra tique, yeux renversés sous la paupière supérieure, sueur partielle. M. Husson dit ouvertement que c'est un homme mort, qu'il n'y a plus d'espoir. En conséquence, il me permet de lui administrer le kina ; deux lavements sont gardés, et l'infusion d'une once avalée; un peu plus vivant le soir.

(( Le dix-neuvième il vivait encore, il était mieux; pouls plus fort, mieux général ; il reconnaît les personnes, le délire est modéré : un lavement, une infusion.

« Le vingtième, mieux étonnant; jusqu'à midi pas de délire; il demande à manger et parle de sa convalescence : lavement, infusion. On veut y joindre une potion : forte infusion de polygala de Virginie^ extrait sec de kina, éther xxx gouttes. J'objecte, mais inutilement: (( Puisque le kina l'a sauvé , on ne peut lui donner de « trop forts stimulants, qui favoriseront en même temps (( l'expectoration. » Redoublement le soir, délire la nuit.

« Le vingt et unième au matin, vomit l'infusion et la potion; beaucoup plus mal que la veille; langue sèche.

Je demande qu'on ne donne qu'un lavement ; mais potion, infusion, tout est donné : môme état tout le jour.

« Le vingt -deuxième au matin, yeux hagards, renversés, ne peut plus rien prendre, soubresauts continuels des tendons et des muscles de la face, langue sèche et noire. Je veux donner un lavement, on ne le permet pas. Sinapismes aux pieds ; à midi , sueur générale , copieuse , d'expression; à cinq heures, râle commençant; à sept heures, il cesse d'exister ! ! !

<( Je n'ai pu trouver personne qui ait voulu faire l'autopsie ; trois fois j'ai mis le scalpel à la main et trois fois il m'est échappé. Je ne me croyais pas si lâche ! ! ! vous concevez l'importance que j'y attachais. Mais concevezvous l'insouciance de M. Husson? Et tous les médecins de Paris sont de même, à très peu d'exceptions près. Quoi qu'il en soit, je suis aussi intimement convaincu qu'il est possible de l'être, d'après l'analogie des symptômes, que les mêmes altérations que nous avons observées tant de fois existaient chez M. Salmon, et je pense bien que vous n'en doutez pas non plus. Dans l'historique, je ne décris que les symptômes les plus saillants pour être moins long, sachant d'ailleurs que vous suppléerez facilement au reste; et puis c'est assez de dire que tous les accidents des fièvres muqueuse, adynamique et ataxique au plus haut degré ont successivement tourmenté le malade jusqu'à la fâcheuse catastrophe. Je ne me permettrai qu'une seule réflexion, vous laissant le soin du reste : c'est que le malade serait guéri si on eût administré le kina plus tôt, et que même à l'époque où on l'a donné, il pouvait encore triompher, si l'administration eût été méthodique ; je trouve que le vingtième jour est une preuve surprenante de son extrême utilité dans ces cas.

VELPEAU A BUETONNEAU 339

Toutes les fièvres décrites sous les noms de muqueuse , bilieuse, ataxique, a dynamique, gastro- entérite, traitées ici comme telles, ne sont autre chose que la fièvre entéromésentérique à différents degrés d'intensité. J'en ai vu à l'Hôtel- Dieu, à la Charité, à l'hospice de clinique interne, à Saint -Louis et au Val -de -Grâce; partout mêmes symptômes , même appareil de phénomènes , et partout il en meurt, moins cependant, je pense, chez M. Broussais qu'ailleurs; en général, elle est moins grave que chez nous, — mais nous sommes au printemps.

« Monsieur, ils ont tous vu les altérations pathologiques qui s'y développent, mais chacun les interprète à sa manière et pas un ne semble approcher du vrai. — Un jeune homme de vingt- deux ans arrive à la Charité accompagné du cortège de symptômes qui suivent toujours cette affection : depuis quinze jours, fièvre, coliques, diarrhée, etc.; le lendemain ataxie complète : lavement émollient, sangsues à l'anus, boissons délayantes. La nuit suivante, le délire devient furieux; on est obligé d'attacher le patient. Le dix-septième au matin, yeux fixes, ouverts , immobiles ; le malade paraît insensible , ne répond à aucune question ; la face est extrêmement rouge : polygala serpentaire, éther, sinapismes, etc. « Le kina est un stimulant trop fixe , il faut des diffusibles à cause du cerveau » (c'est M. Hipp. Cloquet qui parle). Le soir on applique vingt sangsues au cou. Le dix-huitième jour, le malade parle , est plus calme , en un mot paraît mieux ; la langue est humide , mais excessivement rouge , saignante; les stimulants sont continués, tout s'aggrave, et mort le vingtième.

<( M. Fouquet dit : « C'est dans le cerveau que nous « allons trouver le mal et dans le ventre. » On commence

donc par le crâne : tout était dans l'état que vous avez vu tant de fois, mais ils le trouvèrent très malade et furent presque tentés de s'en tenir là; enfin on ouvrit le ventre: ganglions très gros, violets, intestins violets, livides par plaques à l'extérieur; dans l'intérieur, boutons, plaques, ulcères, muqueuse de couleur vineuse, etc., au plus haut degré, comme chez celui pour lequel vous me reprochez mon pyrrhonisme à l'égard du kina. Moi, qui étais dans l'amphithéâtre, par conséquent assez éloigné, je les distinguais très bien. Je devais donc m'attendre à ce que ces désorganisations fussent attentivement examinées par ceux qui en étaient très près; mais non, M. Fouquet y jette un coup d'œil en disant : « Oui, c'est évidemment ce enflammé, mais voyez comme la membrane est bour- « souflée et cette couleur livide des adynamies, » puis tous se sauvèrent. Ma foi, je n'y pus pas tenir, je sautai dans l'enceinte, pris le scalpel de l'élève interne, ouvris la plus grande partie de l'iléon et lui fis baiser les boutons, les plaques et les ulcères en lui disant : « C'est cela qu'il faut « examiner et non pas cette rougeur qui n'est qu'acciden- « telle. » Le pauvre diable fut un peu étonné de voir ces énormes plaques, mais il n'en continua pas moins à nettoyer ses mains et ne parut pas en penser plus long. Admirez, Monsieur, s'il vous plaît, la sagacité de pareils observateurs et leur utilité pour les progrès de la science !

« — Voulez-vous voir M. Broussais? Dans sa leçon sur le cancer, il se trouve qu'on lui avait apporté les intestins d'un homme mort d'une entérite chronique, dans lesquels il y avait un grand nombre de larges ulcères évidemment produits par F exfoliation de la muqueuse dans les points qu'avaient autrefois occupés les j^laques. Ces

ulcères étaient profonds, à bords durs et relevés, comme vous savez. Eh bien, croirez-vous que pour lui ce sont là des cancers ou des ulcères cancéreux, et que, suivant lui, tous les cancers du pylore, de la matrice, etc., n'arrivent pas autrement ? donc les cancers des muqueuses sont toujours produits par une subinflammation de ces membranes „ Il était rayonnant de joie d'avoir rencontré un cas semblable pour convaincre ses auditeurs de l'excellence de sa doctrine, et, en effet, tous vous gobent ça le mieux du monde.

« A Saint -Louis, le fameux Lugol, dont je ne vous parlerai que le moins possible, car il me fait pitié avec son envie de se faire un nom au détriment de toutes les vérités connues, m'a paru plus ignorant encore que tous les autres sur la nature de ces fièvres. Un individu qui avait été traité par lui, dans l'idée d'un embarras gastrique , par les évacuants , puis de la diarrhée par les astringents, a fini par succomber après un long traitement aussi embrouillé qu'irraisonnable. A l'autopsie, légère phlogose de l'intestin grêle avec plaques, boutons et quelques ulcères; le fond de l'estomac était aussi un peu rouge et la muqueuse ulcérée; il a été impossible de fixer un instant son attention sur les altérations intestinales ; tous les accidents étaient pour lui le résultat de la phlogose de l'estomac et du cerveau, qui était, ma foi, très sain; mais n'importe, le malade avait eu le délire et quelque autre symptôme encéphalique, c'en était assez.

« — Cette fièvre me paraît bien singulière et de plus en plus spécifique; elle a l'air de se moquer de la médecine et de tous ses moyens de guérir quand ça lui fait plaisir, et de tuer quand il lui plaît. J'ai pris en même temps et au même degré, c'est-à-dire des malades de vingt et quelques années, au dixième jour, avec tous les symp-

tomes que nous attribuons à la deuxième série : deux à l'Hôtel-Dieu traités à la manière de Broussais, mais moins méthodiquement; deux au Val -de -Grâce, traités à la Broussais dans les règles ; et deux à la Charité , traités par les vomitifs et les stimulants légers. Eh bien, aujourd'hui, sixième jour de ce traitement, les six malades sont mieux et à peu près au même degré ; ne trouvez-vous pas cela un peu bizarre? Depuis quatre jours la scène a changé. A présent, dixième jour, trois de ces malades sont convalescents, mais les trois autres sont très mal. Chose singulière, il y a un convalescent dans chaque hôpital ! Des trois restant , celui de la Charité est le plus mal; il est probable qu'il mourra sous quelques jours : notez que l'organe respiratoire est vivement affecté chez lui et qu'un des poumons semble être totalement hépatisé. Le traitement a été un mélange de stimulants diffusibles, aromatiques, et les excitants externes. Les deux autres sont à peu près au même degré; il reste encore un peu d'espoir, mais ils courent bien des risques. Ils étaient forts, jeunes et robustes; on les a saignés abondamment et tenus à une diète sévère. J'attends les résultats. Je vous cite ces malades pour que vous voyiez que cette maladie se comporte à Paris comme à Tours. Elle n'y règne pas avec autant d'intensité et néanmoins elle fait encore beaucoup de victimes. Il ne se passe guère de jours que je ne voie quelque autopsie de ces malheureux. J'ai vu, avant-hier, 27 mai, qu'elle donnait des coups de botte aux malades de M. Broussais comme aux nôtres. Un militaire qui avait eu une gastro- entérite très intense, qu'on avait saigné et resaigné, semblait aller beaucoup mieux après un mois de maladie environ, lorsque tout à coup des douleurs abdominales très vives

YELPEAU A BRETONNEAU 343

se manifestèrent, accompagnées de vomissement et de tension des parois du ventre comme chez le Bouvier. Je dis à M. Damiron*, médecin de cet hôpital, cpii me dit connaître M. Gouraud, et à qui je dois l'avantage de pouvoir suivre les visites médicales du Val-de-Grâce, qu'il était probahle que si cet individu succombait on trouverait une perforation intestinale. Ils n'en crurent pas moins tous à une belle péritonite par transmission d'inflammation de la muqueuse à la séreuse. En conséquence, cent vingt sangsues sur le ventre dans l'espace de deux jours. Mais la botte ne fît pas grâce, et l'animal mourut le troisième : phlogose générale de la tunique péritonéale, peu de fluide épanché, parce que l'ouverture, qui était du diamètre d'une pièce de dix sous, avait contracté de légères adhérences avec la partie postérieure de la vessie. Ils voulurent douter encore que cette altération eût déterminé la maladie dernière; ils pensaient que cette dernière ne s'était cpérée qu'eu moment des vomissements produits par la péritonite, et devait être considérée comme effet et non comme cause. Enfin ils finirent par l'admettre pour cause. Dans l'iléon, larges ulcères avec destruction de la muqueuse, boutons et le reste, mais ayant l'air d'être déjà modifiés; l'ouverture se trouvait au milieu d'une large plaque ulcérée en approchant du csecum. Vous pensez que tous ces messieurs phlegmasificateurs triomphent dans ces cas. Si l'on avait l'audace de n'être pas de leur avis, il ne faudrait plus penser à la médecine, de sorte que je suis obligé de jouer

1 Médecin du Val-de-Grâce. Il est l'auteur d'un mémoire sur la variole, dans lequel il adoptait la cautérisation préconisée par Bretonneau. Né en 1785, mort en 1832. — T.

un assez triste rôle avec ces gens-là pour en tirer quelque chose.

« Ce matin, 31 mai, on a autopsié, à la Charité, un individu qui était convalescent d'une entéro- mésentente, lorsqu'une péripneumonie a remis le malade au lit pour n'en plus sortir. La diarrhée a continué, le poumon gauche totalement hépatisé, couenneux entre les plèvres, etc. , la muqueuse de l'intestin grêle légèrement phlogosée dans le jéjunum et une partie de l'iléum; dans ce dernier on voyait les plaques affaissées, guéries, dont la place était marquée par une couleur livide et la destruction des valvules. Dans le ctecum et le côlon ascendant, il y avait une pluie de taches noires verdâtres, qui étaient évidemment la place qu'avaient occupée les Doutons dans l'état aigu de la fièvre. Ces boutons et ces plaques semblent s'être terminées par résolution... La fin du rectum était très rouge et même excoriée , elle pouvait expliquer pourquoi la diarrhée avait persisté. M. Lerminier, à qui appartenait ce malade, que je croyais savant sur cette matière, et qui avait bien connu la maladie, m'a furieusement étonné lorsque je l'ai vu faire ouvrir deux pouces de l'iléon, y regarder avec une lunette, éloigné de six pieds; et comme il n'a pas vu de plaques, de retourner au poumon, de sorte que, pendant qu'avec un des internes nous avons examiné le tube digestif dans toute son étendue, mon homme s'est éclipsé et je ne lai pas revu. Voyez maintenant si vous pourrez tirer quelque chose de pareils gens1 î Néanmoins il me charge de vous

1 On voit avec quelle plume alerte et quelle mordante et précise observation Velpeau trace le tableau des amphithéâtres de Paris et esquisse la silhouette des chefs du service hospitalier. « Suum cuique, » aucun n'est épargné. Il faut dire que la confusion qui existait à cette époque dans les

faire ses compliments en attendant qu'il vous puisse écrire lui-même. Pour moi, j'y perds courage et, dorénavant, je veux me borner à les observer sans leur parler de ce que je pense; et puis, avec ces hommes de Paris, je ne suis pas à mon aise; il faut que je prenne le langage de chacun, avec les jeunes gens surtout, qui avalent tout ce qu'on leur dit sans le mâcher, dans l'école qu'ils suivent. Ainsi, avec les uns, je suis obligé de demander des renseignements sur les fièvres bilieuse, adynamique, ataxique, etc.; avec d'autres, sur la gastro- entérite compliquée d'adynamie; avec d'autres, enfin, sur la fièvre entéro-mésentérique. Tous les élèves des différentes sectes conviennent bien y voir les mêmes altérations; mais, comme leurs maîtres, ils les interprètent chacun à leur manière et se moquent sérieusement les uns des autres. Il n'y a pas à résister, M. tel l'a dit. Je cours d'un hôpital dans l'autre et je vois partout la même chose. Je vais quelquefois, dans le même jour, à l'Hôtel-Dieu, au Valde- Grâce, à la Charité et à l'hôpital des enfants, et partout j'en vois quelques-uns morts ou vifs, et M. Guersant, qui me plaisante à ce sujet, me dit que je suis à la piste des fièvres entéro-mésentériques, que j'en ai une sur le nez qui me la fait voir partout.

« Du croup. — Après quelques considérations métaphysiques sur les maladies pestilentielles1 :

esprits même les plus distingués au sujet des fièvres et l'insouciance avec laquelle on pratiquait journellement devant lui les autopsies étaient bien faites pour étonner cet esprit si profondément sagace et élevé à l'exacte et sévère école expérimentale de Bretonneau. — T.

1 Velpeau passe ici sans transition à un passage de Marc-Aurèle Séverin relatif aux angines, que lui a demandé Bretonneau pour la rédaction de l'historique de son étude sur la diphthérite. — T.

« Unam ex tôt omnibus commemorabo potissimam , « quae dicta est nobis ày/ôvï) XotawS^ç, tonsillse pestilentes, « ab aliis vero nostris aut strangulatorius faucium affectus, « aut carbunculus pestilens, aut laqueus gutturis ; a pièce risque passio anginosa barbare, et inscite : quibusdam (( aut ulcus syriacum cura Aretœo, aut tonsillœ pestilentes, « cura Aètio Amideno. Posset vero, siquidem insolentiam <( et diritatem hujus vitii spectes , nominari Dei vindicis <( ira, flagellum augescentis emerito mortalitatis , sacra a lues , dirum supplicium , furiale venenum , Persephones « gladius , Charontis vectura , limbus exsaturatus , et aliis « ejus modi notis notari

« Tertio enim, in l. de veteri medicina, monuit, oportere

« de arte trader e vulejo nota, yvoxioc Xéyetv toIciv &Tuu.Y1rr1ffiv :

« quod et alibi solenne, ac frequens, summi dictatoris

« prœceptum ego spectans, in hac mea, de pestilente, ac

« strangulante pueros abscessu, disputatione servabo.

<( Primum bistoria mali cura circumstantiis omnibus « accurate descripta, qua monstratur, et ab anno 1618, « erupisse insuetum inter nostras gentes affectum, qui ce homines , potissime pueros , extincto vel prœcluso (( spiritu, novissime interimeret

ce Morbo lmic tq OsTov, quod Hippocrates primus adstruxit, « nos divinum dicere consuevimus, esse nemo dubitavit c< ad hanc diem ; sive quod Dei provisoris vindiciis im- « missus, ut initio prsefati fuimus, sive quod aëre cornet municetur, sive quod occultœ sit naturœ : quœ très « effatus divini sunt interpretationes medicorum commuer nés. Nimirum hune, An. Christi supra MDGXIIX in «r nostram gentem ingressum, antecessit boum annua lues;

« qua mirum in modum strangulati conciclebant. Cum « enim primum homines incessit iniqua lues , demirati « satis non sunt tam medici, quam naturœ interprètes « omnes , immanem tum afficiendi , tum conficiendi , « modum. Exstant de hac re propria et peculiaria Aretaei « Gappadocis monumenta; qua?, quoniam brevia, com- « pendiosa, luculenta, accommodata, rata, et gravitatem, « et majestatem Hippocratis referunt omnia, prœstiterit « semel intégra, quam concisa sœpius , ac disjecta pro- « duci : tum ut antiqua morbi idea, quantum liodierna ce coëat, perspiei possit; tum ut suo quasi TrpwtoTUTrw, et « exemplari norma , ad exercitationem hanc omnem « parato, nobis liceat uti. Intérim autem audieris sum- « muni virum quasi vices nostras loquentem, c. 9. 1. 1. « de causis, et signis morhorum , in hune modum verce sione Junii Pauli Crassi ; Ulcéra tonsillis fiunt aliqua « mitia, familiaria , non Isedentia : aliqua aliéna, pesti-

« fera, necantia.

« Pestifera sunt lata , cava, pinguia , etc. etc.

« At si in pectus per arteriam id malum invadat, illo « eodem die strangulat

« Puellis quoque usque ad menstruse purgationsis tem- « pora hœc vitia usitata sunt. Regio JEgypti horum affe- « ctuuni plane fœcunda est : aër enim spirando siccus <m adducitur ; varios prœterea cibos suggerit. Radiées « enim, herbse, atque olera, ihi large proveniunt, et <r acria semina , et potio crassa, utpote Nili aqua. Sibi « vero JEgyptii ex hordeo et ex floribus, scilicet vinaceis, « potiones acres conficiunt. Syria quoque maxime illa , « quœ Cœle, i. e. cava nominatur, hujusmodi morhis pro-

« créât, unde Mgyptia, et Syi*iaca ulcéra ici genus appel- <( lant

« (At si in pectus per arteriam id malum.)

« Pulmo enim et cor neque talem odoris fœditatem,

« neque ulcéra, neque saniosos humores, sustinent. ILtc

« ab Aretaoo reddita causa mortiferse destillationis. Cui

<( tamen adversantur expérimenta, quod pulmo quidem

« vomicas et tubercula diuturna, et usque etiam ulcéra

ce sustineat, perstante vita hominis ad décades annorum

<t etiam una plures : cor vero , ut ostendimus hoc eodem

« opère , vitia pleraque, hoc est, tubercula, scliromata,

(( ulcéra, concrementa multigena et horrenda, patitur;

« quanquam autem ejus facti multiplicis plenam et satis-

« facientem ibidem exposuerimus rationem , nihilominus

«. placet mag-is ea ratio

<{ (Pallida s. livida faciès) Vitio pra'cordiis incumbente , <( a pulmone prœsertim , qui de proxima vicinia , qualis a ipse est, taies et genis refundit colores '; etc. »

« Quant au traitement, il passe en revue tous ceux qui ont été employés avant lui. On y retrouve saig-née générale , sangsues , émétique , purgatifs , vésicatoires , sinapismes, etc.

« J'ai feuilleté Marc-Aurèle deux fois, et je n'ai pu y trouver d'autre article que celui d'où je tire ces notes, qui eût du rapport avec votre objet. Je vous envoie ce petit extrait qui ne vous servira sans doute à rien, puisqu'il ne dit rien qu'Arétée n'ait beaucoup mieux fait

• -1 Severino (M. Aur.). Loco citalo.

sentir que lui. Quoi qu'il en soit, si vous y trouvez quelque chose d'utile, je peux vous copier l'article entier, vous n'avez qu'à parler. J'ai vu dans Gœlius Auratio et n'y ai rien trouvé digne de vous être transmis. J'ai aussi vu l'article de M. Desgenettes, que vous citait M. Gouraud; mais il ne dit rien du tout qui se rapporte au croup, ni même au mal de gencives des militaires vendéens. La note de Broussais renferme tout son mémoire; d'ailleurs vous pourrez le voir. Pour Ghisi, impossible de l'avoir; je vous avais dit que M. Duméril pensait pouvoir se le procurer à la Faculté, mais personne ne le possède. J'ai aussi mis M. Guersant en quête, il n'a pu le trouver nulle part; de manière qu'il semble ne pas résider à Paris, ce M. Ghisi. Il ne reste donc plus qu'une ressource, celle de le faire venir d'Italie. Ce sera bien long, et les libraires n'ont pas l'air d'être fort amateurs de ces sortes de commissions. Il faudrait donc , si vous le voulez, me le dire tout de suite, afin de ne pas perdre de temps. Plusieurs ouvrages le citent, mais je crois que leurs auteurs n'ont pas eu la curiosité de le lire. — J'ai montré vos dernières observations à M. Duméril, qui dit que cela paraît être d'une grande importance et qu'il ne conçoit pas pourquoi vous ne vous dépêchez pas de publier ce travail plus promptement, afin d'appeler l'attention des praticiens sur cette fâcheuse maladie; il dit que ce ne sera qu'après sa publication que vous pourrez le perfectionner s'il y manque quelque chose , parce que l'on ne manquera pas de faire mille observations que vous mettrez à profit.

« Quant à lui, il ne trouve rien de choquant dans vos idées; du reste, il y a longtemps qu'il n'a vu de croup. C'est M. Guersant qui esfr peut-être le plus praticien

d'entre les médecins de la capitale, quoiqu'il ait aussi ses petites manies théoriques; de sorte, en vérité, Monsieur, que je serais tenté de croire que vous êtes le seul médecin, dans toute l'acception du mot, qu'il y ait au monde. Il n'est pas trop content de vous. Vous l'avez tancé un peu trop fort cette fois. Aussi maintenant est -il tout à fait rendu. Quant à votre opinion et à vos idées, il les partage entièrement. Il conçoit très Lien tout ce que vous lui avez dit ; mais son doute lui paraît assez raisonnable , et il veut, avant de l'abandonner, que votre ouvrage ait paru pour voir si l'observation des autres praticiens, qui se trouvent à même de voir cette affection, s'accordera avec la vôtre; il veut, dis-je, savoir si partout et dans toutes les circonstances le croup contagieux et sporadique, car il ne doute plus que celui de Tours ne soit contagieux, suit la même marche et se développe de la même manière que celui que vous décrivez ; ce qui , comme vous pensez bien, ne peut être prouvé pour tout le monde qu'après un certain laps de temps. Jusqu'à présent, tous les cas qui se sont présentés à lui sont en faveur de votre manière de voir; ils sont au nombre de cinq, mais il les trouve peu concluants; c'est pourquoi il voudrait avoir quelque observation plus positive avant de vous écrire. Tous ses enfants étaient malades, plus ou moins, avant d'avoir le croup. Le premier était un phtisique très avancé; il n'a eu le croup que lorsque, chez un individu sain d'ailleurs, il n'aurait déjà plus été temps d'y remédier. Il y avait bien couenne dans toute l'arrière-bouche ; il fut touché et fumigé quelques heures avant de mourir. Un autre s'est trouvé dans le même cas, il a encore pu voir les concrétions au fond de la bouche; ensuite deux petites filles chez lesquelles »il a vu les taches sur les

amygdales avec voix croupale, mais sans fièvre ni symptômes généraux , ce qui l'étonné beaucoup , ont été touchées et guéries. Plusieurs bouches malades ont aussi été guéries de la même manière; il m'en a montré une, il y a quelques jours, chez laquelle on voyait des lambeaux auprès des molaires, qui est guérie. Enfin le cinquième croupe a été vu vingt -quatre heures avant sa mort. On a vu les amygdales , les piliers , la luette et toute l'arrièrebouche encroûtés de fausses membranes. On a touché et fumigé, et j'ai assisté à l'autopsie. Les amygdales et toutes les parties touchées par l'acide étaient nettoyées mais très rouges ou plutôt d'un rouge violacé ; les lacunes des amygdales renfermaient néanmoins encore des portions de fausses membranes. La face postérieure du voile du palais en était tapissée. Un tuyau remplissait le pharynx et la trachée ; arrivée aux bronches , la concrétion devenait diffluente, etc. Cet enfant fort jeune était malade depuis longtemps, sans qu'on sache trop ce qu'il avait eu; car, pour le dire en passant, ils ne savent presque jamais l'histoire antérieure de leurs malades. Vous voyez que tout cela n'est pas capable de faire varier votre sentiment.

« J'oubliais de vous dire que j'ai vu , au Val- de - Grâce , un militaire affecté d'ulcération couenneuse au fond de la bouche. M. Damiron m'a dit en avoir eu plusieurs cette année avec l'affection des gencives; faut-il l'en croire ? ils guérissent à l'aide de gargarismes hyclrochloriques et d'attouchements avec le collyre de Lanfranc. Celui que j'ai vu était dans l'hôpital depuis cinq semaines, ses gencives n'étaient plus malades; l'avaient-elles été? on touchait le fond de la bouche depuis un mois. J'ai dit que j'étais persuadé que l'acide hydrochlorique réussirait

mieux, que je l'avais vu employer avec avantage en pareille occurrence , sans parler du croup , car tout serait perdu. Après trois applications il n'y avait plus rien, si ce n'est ce prolongement de la gencive sur la dernière molaire que vous avez remarqué si souvent. C'en était assez pour moi, et si d'autres ont guéri par leurs moyens, on peut, ce me semble, en faire honneur à l'acide mis dans les gargarismes et non au collyre de Lanfranc.

« M. Petit à la fièvre n'est point M. Petit le caustique; le premier est médecin de l'Hôtel-Dieu et ne jouit pas d'un fameux crédit; j'espère cependant aller le voir bientôt ainsi que sa fièvre. L'autre est celui qui a écrit quelques articles dans le Dictionnaire des sciences médicales.

« M. Guersant dit qu'il croit avoir vu de ces plaques sur des individus sains; il penserait qu'elles tiennent à une disposition anatomique; au moins les rencontre -t-il fréquemment chez les enfants.

« Son croupe de ce matin en avait beaucoup, mais il avait de la diarrhée; un autre enfant mort dans l'atonie, sans adynamie, nous a présenté un exanthème bien marqué. Cette fièvre me tourmente on ne peut plus. Broussais fait des miracles dans les inflammations bien prononcées. Ménagez moins les sangsues.

« Je vous quitte à regret; je vous en ai pourtant assez dit, je pense, néanmoins j'y reviendrai.

« Votre reconnaissant élève. »

Page 1