LETTRE LX
DU MÊME
« Paris, 15 septembre 1820.
(( Vous voilà donc enfin, Monsieur, membre du jury de votre département ; je suis persuadé que c'est malgré vous. Vous auriez beau vous en défendre, les honneurs viendront , quoi que vous en disiez , et bientôt vous serez membre de toutes nos sociétés de Paris, qui, soit dit en passant, ressemblent sous beaucoup de rapports à celles de Tours. Mais puisque ce sont des titres que des milliers d'hommes briguent, pourquoi ne les accepteriez -vous pas ? Certes, s'ils sont la récompense du mérite et du savoir, vous y avez plus de droits que tous tant qu'ils sont. Quel est donc le malheureux docteur de Tours, qui a été destitué d'un si noble emploi ? si c'est le professeur Herpin, il doit avoir le bec diablement jaune de dépit '.
« J'apprends en même temps que vous aurez le professeur Orfila pour président. J'en suis fort aise; il passe pour bon enfant, un peu goguenard, je pense, mais gai, sans cérémonie ; habile médecin, je ne le crois pas, mais savant homme, chimiste surtout. Il me semble que vous vous accorderez bien tous deux. Je désirerais assez qu'il
1 Le docteur Herpin, médecin de l'hôpital, père du docteur Herpin, de Tours, qui est aujourd'hui le doyen du corps médical tourangeau. — T.
me connût, puisque je reste à Paris1. Ce pauvre diable de Cottereau, que ses parents entêtés ne veulent pas laisser venir à Paris avant qu'il ne soit reçu pharmacien, et qui perd son temps chez M. Lecouvre , se présentera sans doute à votre tribunal. Son âge seul, ce me semble, doit faire obstacle à ce qu'il soit reçu. Est-ce assez pour vous empêcher de me l'envoyer? j'aimerais bien encore l'avoir pour camarade. En somme, je suis très content que vous soyez membre du jury, ce titre n'est dû qu'à vous. Une réflexion pénible m'accable en ce moment. Je ne sais à quoi attribuer votre si long silence. Ne seriezvous point malade ? J'en ai furieusement peur, connaissant vos nombreuses occupations et votre indifférence pour vous-même. Puisse ce retard tenir à une autre cause!
I Orfila, dont le nom, — que nous retrouverons assez fréquemment dans la correspondance de Bretonneau, — évoque une des plus légitimes illustrations de la Faculté de Paris, était né à Mahon en 1787. Venu en France en 1807, il ouvrit un cours de chimie dans lequel il posait les bases d'une science nouvelle, la Toxicologie, et publia, après avoir soutenu sa thèse de doctorat (Nouvelles Recherches sur l'urine des ictèriques, Paris, 1811), son célèbre Traité de Toxicologie générale. (Paris, 1814-1815.)
Peu après, il obtint sa naturalisation et fut successivement nommé professeur de Médecine légale (1819), de Chimie médicale (1823) et doyen de la Faculté (1831).
II fut remplacé dans son long et remarquable décanat à la révolution de 1848, et se retira en léguant à la Faculté les témoignages de sa capacité administrative et de son profond souci de renseignement.
Orfila était un très brillant professeur et un habile écrivain. Parmi ses nombreux et intéressants travaux, celui qui mit le sceau à sa réputation fut son Traité de médecine légale. Son administration fut très remarquable, et on lui doit, dans la direction des études, d'importantes améliorations, telles que la création des écoles secondaires, l'élévation du niveau de l'enseignement pour les médecins, l'accroissement des moyens d'instruction, l'établissement d'une clinique d'accouchement, la création du musée Dupuytren , d'un jardin botanique , etc.
Il mourut en 1853, laissant à la Faculté et à l'Académie, qui le comptait depuis longtemps parmi ses membres, des dons importants destinés à la fondation de prix. — T.
<( Je n'ai point vu Mmc de Chastenet d. Vous savez que M. Husson voit avec douleur que les ampoules n'arrivent point. Dans votre lettre du 26 juillet, je trouve que vous vous engagiez à terminer votre mémoire sous deux mois. Je me tue de dire à M. Jules 2 que vous n'avez pas un moment pour manger seulement ; malgré cela je crains qu'il ne vous accuse d'un peu de paresse. Comme il vous a écrit pour que vous vissiez M. Chaptal, il me demande souvent si vous lui avez parlé ; il croit qu'il est de retour à Paris, et pense qu'on a bientôt écrit une lettre malgré de nombreux travaux. N'allez pourtant pas croire qu'il se fâche; je ne l'en crois pas capable, il vous aime trop. Si vous avez eu la bonté de penser à moi lorsque vous avez vu M. le comte Chaptal, je serai charmé aussi de savoir s'il peut quelque chose pour les concours surtout, parce que, si je devais concourir, j'aurais besoin de me préparer; car ce sont des travaux tout particuliers que ces concours, et qui ne servent pas d'une obole pour la pratique, seule partie qui m'enchante.
« Je vous ai dit que mon âge trop avancé m'empêchait d'être admis et qu'il fallait passer par l'externat. D'ailleurs , les protégés presque seuls sont admis ; il paraît que j'obtiendrai toutes mes inscriptions , du moins le
i Mme de Chastenet de Puységur,. belle-sœur du marquis de Puységur, si connu pour sa passion pour le magnétisme. La comtesse Anne de Chastenet était une des plus aimables femmes de la Restauration. Elle avait épousé avant la Révolution le comte Anne de Chastenet de Puységur, qui était un marin très distingué , et servit pendant l'émigration dans la marine portugaise en qualité d'amiral.
Rretonneau était intimement lié avec tous les membres de cette famille des Puységur, qui compte encore de nombreux représentants en Touraine. — T.
2 Jules Cloquet.
conseil de l'Ecole me l'assure. Si M. Duméril ne s'en était pas mêlé un peu, j'en aurais eu pour une année, je crois, avant que ce n'eût été terminé. Je n'aurai cependant la réponse définitive qu'à la fin de ce mois ; du reste cela me tourmente moins, puisque je reste ici. Après cela, si j'avais suffisamment pour les frais et que je voulusse aller promptement, je le pourrais dans l'espace de quatre mois. Si vous avez le temps, vous aurez, s'il vous plaît, la complaisance de me dire votre avis sur les projets que je vous ai décelés dans ma dernière feuille.
« Savez -vous que depuis que je suis à Paris je n'ai reçu de vous qu'une lettre qui me parlât un peu du croup, et que toutes les autres fois vous me promettiez toujours des détails que je meurs d'envie de connaître ? et tout cela était promis par contre -coup à MM. Guersant et Duméril principalement.
« Pensez -vous que le mois de novembre approche et que M. Leclerc quitte le service ? Je n'ai pu vous envoyer la note sur les sangsues , l'imprimeur ne l'ayant pas séparée4. Il m'en a donné deux exemplaires, mais il leur manque trois pages, de sorte qu'il faudrait avoir le numéro du journal de juillet tout entier. J'esséyerai. Mais si quelqu'un de Tours l'avait en attendant ? J'ai vu M. Demours2, qui est content comme un roi de ce que j'en ai
1 Velpeau avait fait paraître une note sur le traitement de l'ophtalmie aiguë par les émissions sanguines locales. C'était son premier essai. (Voir p. 334. — T.)
2 Demours, né en 1762, mort en 1836, était fils du célèbre oculiste de Louis XV, à qui appartient la découverte de la membrane de l'humeur aqueuse de l'œil.
On lui doit à lui-même l'opération de la pupille artificielle et l'emploi de la belladone pour dilater la pupille.
Il était membre honoraire de l'Académie de médecine et oculiste des rois Louis XVIII et Charles X. — T.
dit. C'est un homme admirable ; quoiqu'on ne dise rien quand on est avec lui, il ne laisse jamais languir la conversation. On a critiqué son ouvrage, il convient qu'il y a des endroits qui le méritent , il espère le raccommoder. Il m'a montré tous ses mémoires, ses consultations; il veut que j'aille avec lui au Cercle médical, là où ils sont soixante-dix, et qui ont de l'esprit comme six, dirait Piron, s'il vivait encore.
« Enfin, n'importe; il m'assure que toujours il se sert des sangsues avec le même avantage, et que depuis qu'il a vu vos observations de cataractes, il s'en sert pour les siennes avec un égal succès, quoique ce soit l'extraction, comme vous savez. Il ne veut pas croire que le nitrate d'argent soit utile dans les cas d'ulcération de la cornée ; bien plus, il le redoute comme la foudre. On détruit par cette méthode les différentes lames de la cornée, et six mois, un an plus tard, plus ou moins, il vient des staphylômes de l'iris, ou bien l'œil se vide. Quel bon homme ! il est de Paris, je vous assure, entêté commme une mule. M. Hainke, professeur à Loches, est son gendre. M. Jadelot, à l'hôpital des enfants, en a fait mettre depuis peu. Je ne connais pas les résultats. A Saint-Louis, j'ai pu en appliquer à un malade, mais il a fallu en mettre six du premier coup, et de très mauvaises, qui ne voulaient pas s'attacher; elles ont gravouillé sur la face interne de la paupière de manière à l'irriter de la bonne façon ; néanmoins, le lendemain elle était mieux. Plus possible d'en remettre, — une saignée générale, collyre mucilagineux. — Les collyres légèrement astringents n'étaient pas admissibles, quoique l'ophtalmie fût au quinzième jour. Il guérit lentement, puisque au quinzième jour de cette application il ne l'est pas encore. On ne sait plus même
ce qu'on lui a fait. On me demandait ce matin si ce n'aurait pas été le cas d'employer les sangsues ; vous parlez de mon envie de rire ! mais , mieux que cela , l'oxyde de bismuth que je leur ai proposé, et avec lequel j'ai guéri devant eux une ophtalmie de deux mois en quatre jours, a été essayé par le bon Jules, chez un sujet qu'ils tiennent à l'hôpital depuis je ne sais quel temps ; à la seconde application, l'œil était moitié mieux ; n'importe, le lendemain, sans autre examen, « pommade de Desault »; j'ai beau dire qu'on y mette de l'oxyde. Oui, mais les cryptes sébacés sont malades. Enfin il va mieux. C'est égal, on est trois jours sans y penser; je parviens à faire reprendre l'oxyde, je ne sais trop qui le met ni comment, néanmoins il va mieux.
« Ils ont le diable au corps, je ne sais pas ce qu'ils veulent, je veux bien que Ton me pende s'ils sont capables de montrer à guérir les malades ! La moitié de ceux qui croupissent dans les hôpitaux de Paris guériraient s'ils étaient à Tours.
« M. Richerand a pratiqué l'opération de la cataracte par abaissement, il y a quelques jours, — elle était laiteuse, membraneuse et adhérente, — avec l'aiguille de Scarpa, dont la lame très allongée et la pointe très acérée pénètre assez facilement. Voyant qu'elle était laiteuse et que sa capsule adhérait à l'iris, il s'est contenté de la percer pour que le cristallin liquéfié s'épanchât dans les chambres , ce qui en effet a eu lieu ; le malade a semblé souffrir assez vivement, cependant il n'est survenu aucune espèce d'inflammation ; l'humeur laiteuse a été absorbée , et la circonférence de la capsule s'éclaircit ; le malade dit y voir beaucoup mieux. Le huitième jour il s'en va parfaitement rétabli des suites de l'opération. Que les
extracteurs en montrent autant, puis nous verrons. Je ne sais si je vous ai parlé de la méthode de Foubert pour la fistule lacrymale, ou celle de Dupuytren. Le père Boyer n'en veut pas. M. Roux dit que c'est une méthode antiphysiologique , antichirurgicale , qu'il faut proscrire loin de la bonne chirurgie ; mais, en vérité, elle est si simple, si facile et si sûre, qu'il me semble qu'on ne doit plus en pratiquer d'autre. Elle n'exige qu'une minute, presque pas de douleur. »