‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 59 sur 95 · LETTRE LXIV · texte numérisé non relu

LETTRE LXIV

DU MEME

« 1er janvier 1821.

« Vos amis, Monsieur, sont tout sérieusement fâchés contre vous ; ils croient que vous vous moquez ; ils vous accusent de faussaire. Pour moi, mon divin maître, je ne vous conçois plus; j'ai perdu, comme eux, l'espoir de voir jamais accomplir les promesses que vous leur avez faites et que je me suis efforcé de rehausser encore. N'est- il pas extraordinaire, en effet, qu'à la fin de la mi-novembre vous dussiez être à Paris dans quinze jours, et que le mois de janvier arrive sans que l'on ait ouï parler de vous non plus que si vous étiez allé trouver Confucius ? En vérité je m'y perds. Je crains furieusement que la raison d'un tel contre-temps ne soit désagréable à apprendre. J'ai entendu vaguement corner à mes oreilles qu'un bouleversement terrible avait eu lieu dans l'hôpital de Tours; y seriez-vous pour quelque chose? J'ai appris aussi je ne sais quelle aventure d'un parent de M. de M... Je vous avoue que je suis fort inquiet; toutes ces raisons se confondent dans mon esprit pour y former un amalgame insoluble dans tous les réactifs dont je puis disposer ; il faut nécessairement votre intermède. Les humains sont si inhumains! chaque vérité qui se dévoile les effarouche tellement qu'ils se révoltent presque toujours contre elle; il s'ensuit que l'organe qui

la produit est souvent persécuté. Servet, Descartes, Galilée, Le Tasse, Molière, Pope, Bayle, Voltaire et cent autres furent cruellement traités parce qu'ils avaient une âme supérieure à celles de leurs contemporains. Je ne serais pas étonné cpie la crasse ignorance et l'envieuse médiocrité ne cherchassent à vous susciter quelque ennui. Vos nobles confrères m'ont toujours paru tellement disposés à vous déprécier dans l'opinion publique que je crains toujours pour vous; vous avez beau dire que la vérité triomphe à la longue des attaques de la malignité, je ne peux le croire. L'histoire fournit trop de preuves du contraire, elle est souvent vaincue.

« Chaque jour, depuis le commencement de ce mois, semblait me promettre votre débarquement ou de vos nouvelles; mais à la fin votre silence me chagrine, je ne peux plus retenir le désir que j'ai de vous prier de le rompre. Mme de Chastenet, qui s'était chargée de vous remettre dans le temps un griffonnage de ma part, m'avait promis de vous presser de finir votre travail. A propos de Mme de Chastenet, savez-vous que je me suis fait diablement mal chez elle? N'ai -je pas eu l'imprudence, je ne sais par quelle balourdise, de critiquer avec amertume le magnétisme animal , ainsi que ses sectateurs? J'oubliais que M. de Puységur... Assurément elle doit bien m'en vouloir; en effet, j'ai eu bien tort, car le magnétisme fait des progrès à Paris, et je commence à croire qu'il y a quelque chose de vrai dans ce qu'on dit. J'ai vu quelque chose qui m'étonne : comment séparer quelques grains d'or d'une si grande quantité de poussière ' ?

1 Velpcau tombait en effet très mal, car Mme Anne de Chastenet de Puységur, belle -sœur du marquis de Puységur, s'occupait beaucoup de

« Monsieur, il est des amis bien pernicieux ; il en est que vous connaissez mal. Il est affreux que je sois obligé de vous dévoiler leur hypocrisie. La reconnaissance m'oblige à respecter de telles gens, et je vous suis redevable des bontés les plus chères. Leur- procédé me fait horreur; j'attends toujours pour vous en instruire, le papier ne doit pas être dépositaire de telles menées.

« Comptant toujours sur vous, je n'ai pas vu beaucoup d'auteurs. Dites-moi, s'il vous plaît, ce dont vous avez besoin encore. Mercatus, bien que médecin de deux rois d'Espagne, n'est pas fameux; Gortesius vaut encore moins; Sgambatus est un peu plus clair. Il dit assez bien : <r Nam hœ sunt ulcéra; ulcus autem omne morbus « in solutione continui cum deperditione substantif, in (( his autem pueritis nullam principio est substantia? « deperditio, sed eadem par inflammata redditur alba. » J'avais bien encore mes griefs contre la fièvre entéromésentérique, si vous ne deviez venir; et puis il y a plus d'un siècle que je n'en ai vu. Je suis au désespoir de ne plus observer ni voir mes malades ; ne pouvant mieux faire, je me suis mis dans les cadavres jusqu'au cou : je suis prosecteur du bon Jules, dont je ne suis pas quitte à moins de cinq à six heures par jour; puis je donne deux heures à sept ou huit jeunes gens, que je fais travailler à l'Ecole pratique et qui me promettent cent soixante francs pour l'hiver. Vous voyez que tout le

magnétisme. Son amie, la duchesse de Bourbon, mère du duc d'Enghien, était très passionnée elle-même pour l'illuminisme et toutes les théories empiriques du xvme siècle. Nous avons vu plus haut que cette princesse avait mis à sa disposition un appartement dans son hôtel de la rue de Varennes. C'est là qu'en rentrant de l'émigration elle avait reformé un salon éclectique et spirituel, du reste, où elle réunissait les survivants des adeptes au magnétisme qu'avaient épargnés l'échafaud et l'exil. — T.

monde se mêle de professer. Le reste de mon temps est consacré à la physique et à la chimie. Quelquefois je m'amuse avec Voltaire, dont le jugement me paraît bien léger dans un assez grand nombre de cas. Je l'aime beaucoup pourtant; il est ami du genre humain, il est gai, quoique malade. On n'en peut pas dire autant du misanthrope Jean -Jacques. — M. Béclard est un rude professeur1, il ne ménage pas toujours Bichat. M. Jules veut l'être aussi, mais il n'est guère gros. Le roi fait deux académies, voudrez-vous en être2?

<( Pardon de mon bavardage. Je vous souhaite bien sincèrement la bonne année. Permettez -moi d'adresser mes bien tendres vœux à Mmc Leclerc; personne au monde ne l'estime et la respecte comme moi. Et mon cher maître d'anatomie daigne -t -il se souvenir encore de moi ? Que je serais heureux d'apprendre que le nouvel an l'égaie et qu'il m'aime encore ! Que Mme Bretonneau

1 Béclard, ne à Angers en 1785, mort à Paris en 1825.

Sa carrière, si courte, fut des plus brillantes. Chirurgien en chef de la Pitié (1815), professeur d'Anatomie à la Faculté (1818), membre de l'Académie (1820).

Béclard était un professeur éloquent et érudit, qui a jeté un grand éclat sur renseignement de la Faculté.

Ses deux principaux ouvrages sont : Additions à Vanalomie générale de Bichat (1821); Éléments d'anatomie générale ou Description de tous les genres d'organes qui composent le corps humain (1823), dont la 4e édition (1864) est accompagnée d'Additions de Jules Béclard.

2 L'Académie de médecine, destinée à remplacer l'Académie royale de chirurgie et l'Académie royale de médecine supprimées en 1793, avait été récemment créée. Une ordonnanceroyale du 27 décembre 1820 avait nommé une partie de ses membres, parmi lesquels Alibert, Bertin, Chaussier, Récamier, Pinel, Corvisart, Halle, Pariset, Orfila, Béclard, Esquirol, Larrey, Dupuytren, Richerand.

L'Académie constituée désigna de nouveaux membres pour remplacer les places qui restaient vacantes , et ces choix devaient être approuvés par une seconde ordonnance royale qui fut édictée le G janvier 1821. C'est ce qui faisait dire à Velpeau que le roi créait deux académies. — T.

VELPEAU A BRETONNEAD 415

me permette de lui souhaiter une plus longue vie que celle de Ninon de Lenclos et une santé à toute épreuve. Me permettez-vous aussi de présenter mes hommages du premier de Fan à Mme du Tillet ? Je suis bien importun, mais tous les animaux parasites en sont là. Tirez -nous de peine, s'il vous plaît; un seul mot, ce n'est pas long. « Votre très humble et obéissant serviteur.

ce P. -S. Un entérotome, par M. Jules, il y a cmelques jours. On peut ouvrir tout l'intestin dans un clin d'œil, sans le déranger de place. L'extrémité de la branche mâle A est arrondie , épaisse , plus longue , et ne coupe pas dans cet excédent. Elle chemine dans la cavité intestinale. La femelle B fait un angle contraire avec celle-là, qui ne coupe pas non plus, afin de ne pas s'accrocher.1 »

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