‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 60 sur 95 · LETTRE LXV · texte numérisé non relu

LETTRE LXV

DU MEME

« Paris, 30 janvier 1821.

« Depuis le 15 novembre, Monsieur, vous n'avez pas eu le temps de me dire un mot, et si des irradiations collatérales ne m'eussent appris que vous existez, je vous croirais chez Pluton; vous jugez quelles ont été mes

1 Velpeau avait esquissé l'instrument sur les marges de la lettre. — T.

angoisses, combien je suis malheureux! toujours dans l'attente et toujours trompé. Je remettais encore pour vous écrire , puisque Cottereau m'annonçait , il y a vingt jours, que vous m'enverriez une bonne épître sous peu, et votre personne même peut-être, et que M. Ghaptal m'a dit qu'il vous aurait amené sans la fin prématurée de votre ami, M. D..., mais que vous ne pouviez tarder plus de quinze jours. Voilà comme on raisonne ! Plein de ces idées chéries, je me croyais l'égal des dieux : quelle folie ! Si j'étais le seul qui eût à souffrir de votre retard, je n'en parlerais pas; mais il en est tout autrement : il s'est établi une espèce de schisme relativement à vous; vos antagonistes et vos sectateurs se sont mutuellement lâché des bordées assez vives, de sorte qu'ils se trouvent tout naturellement engagés dans une lutte dont ils ne peuvent sortir sans votre ministère. Vous ne vous figurez peut-être pas comme les Parisiens sont légers : ils louent, ils blâment avec la même ardeur; jugez-en par cet échantillon. Le professeur Richerand, qui ne vous connaît pas du tout , se permit un de ces jours, en plein auditoire, en faisant sa leçon dans le grand amphithéâtre de la Faculté, de citer vos expériences sur l'acupuncture et de dire : « Un des médecins « les plus distingués de France, M. B..., est parvenu à « passer des aiguilles au travers le ventre , l'estomac , les (( intestins, les gros vaisseaux, etc., sans douleur. » Notez qu'il n'a su cela que par ricochet et sans le moindre détail. Eh bien, s'ils veulent vous dénigrer ce sera avec la même circonspection. Comme votre travail est promis depuis six mois à ces différents gobe-mouches-là , et qu'il doit toujours arriver dans quinze jours, il s'ensuit qu'ils commencent à railler vos amis et leur proposent le défi,

de manière que ceux-ci, dont je ne suis en ce moment que l'écho , se trouvent entrer comme partie dans la dispute, surtout M. Guersant, qui y met beaucoup de chaleur. En somme ils me chargent de vous dire que pour l'intérêt de votre réputation, de la leur, de la vérité surtout, de presser ce malheureux croup autant que possible. Ils disent qu'en dépit de votre clientèle vous pouvez le terminer; qu'il faut venir à Paris. Ce voyage est indispensable, et bien vite. M. Chaptal est du même avis, il le veut. Vous ne savez pas combien il vous aime et vous admire : dans une séance de la Compagnie dont il est président, il vous a tellement dessiné, qu'on vous craint d'avance; à les entendre, il aurait fait entrevoir qu'il veut vous fixer à la tête d'un grand hôpital de Paris , et même vous faire professeur à l'Ecole. Il est tout-puissant. Si vous le vouliez, l'humanité vous réclame pour l'Hôtel- Dieu. Sinon la médecine est dans de mauvais draps. Broussais va tout envahir; j'avais donc raison de dire que vous êtes le seul médecin qu'il y ait au monde.

(( Mais savez-vous comment il m'a traité , le savant célèbre? Je le suis allé voir pour apprendre de vos nouvelles, le 10 janvier. Aussitôt il se rappelle la peinture, beaucoup trop flatteuse sans doute, que vous lui avez faite, ainsi que M. Moreau, et cherche de suite s'il ne pourrait me procurer ce que je désire. Il finit par me dire qu'il fera pour moi tout ce qu'il pourra (il peut beaucoup), mais qu'il faut attendre M. le docteur Bretonneau afin d'en décider avec lui. Depuis ce temps j'y suis retourné une fois. Voici le projet dont il m'a fait part : au printemps il doit faire nommer un assez grand nombre de médecins et de chirurgiens adjoints aux concours, et il n'est pas, ditil, impossible que j'en obtienne une, malgré que je ne

sois pas docteur; bien que je le lui aie fait observer, je ne sais comment il l'entend. Grand Dieu ! si j'avais une place semblable , quel sort digne d'envie ! quelle position conforme à mes goûts ! C'est alors que toute contrainte serait bannie et que la médecine pratique deviendrait l'unique objet de mes études et de mes méditations. Ne pensez pas que je m'aveugle, je sais combien je suis loin de la vérité; mais on en donne à tant d'autres qui en sont indignes que, s'il me l'accordait, j'y oserais prétendre , et vous avez trop d'influence sur mon cœur, vous m'avez trop prodigué de soins et de bienfaits pour que je ne me permette pas de réclamer encore votre appui dans cette conjoncture. Si vous étiez à Paris. j'y croirais; comme vous n'y êtes pas, un mot pour lui , si ce n'est point lasser votre extrême complaisance, dont je suis très indigne, dans votre prochaine lettre serait, ce me semble, très nécessaire. Cependant vous le connaissez mieux que moi, permettez que je vous laisse dépositaire de mon sort. C'est un véritable coup d'Etat, il ferait mon bonheur et celui de ma famille. « Vous voyez que je suis coiffé de mon moi, je vous en parle assez; je sais me rendre justice pourtant, et suis assurément moins présomptueux que je ne le parais. J'ai tant d'autres choses à vous dire que je ne sais par où commencer; j'attendrai, cela n'étant pas d'un intérêt majeur, que votre lettre me parvienne, si elle ne tarde pas trop. Vous devez avoir bien du neuf en thérapeutique. M. Mignon me parle du calomel d'une manière toute particulière. M. G... désire non moins fortement que moi que vous nous instruisiez de ce qu'il en est. La fièvre entéro-mésentérique règne encore, dit -on. A Paris, il règne une épidémie de folie. Les étudiants en

médecine sont les plus fous de tous, ils se sont révoltés contre les professeurs; je ne sais si on ne fermera pas l'Ecole *. M. Chauveau me désespère, il est externe à F Hôtel- Dieu ; je ne sais ce qu'il a dans l'encéphale, il n'apprend rien, il ne peut travailler, il. ne sera, je crois, jamais interne. Gomme camarade il me chagrine et pour ses parents, encore surtout qu'ils lui portent un dévouement particulier. Je le fais disséquer autant que je j)eux; et mon cher professeur, qu'il y vienne avec ses trois cent trente -trois f. six s. huit c. ! il n'a que six élèves, je le parie; moi, j'en ai quinze dont dix me payent quarante francs, ce qui fait quatre cents. Belle Lisette! heim ! Qu'en dites-vous, mon cher docteur, de cette luronnelà? Pardonnez mes impertinences, je vous en supplie; j'avais le cœur tellement gros de colère l'autre fois que j'avais besoin d'un peu de crédit pour vous avertir qu'un homme, qui passait jadis pour votre ami, vous trahissait horriblement; soyez moins confiant et défiez -vous. M. Duchatel vous dira; je le supplie d'être discret, il y va du repos de ma conscience. J'ai trop de confiance en votre caractère pour craindre sous ce rapport. Mon cœur se sent trop obligé envers cet homme pour que mon âme n'éprouve pas une espèce de combat en faisant cet aveu. La charmante, aimable et spirituelle dame Le J... aussi s'occupe de moi. Que je suis heureux d'avoir pu exciter en elle une pensée en ma faveur ! Voudriez -vous lui en témoigner ma vive reconnaissance ? « Cette proposition est plus obscure que celle d'Euclide,

1 On sait qu'elle ne fut fermée que plus tard. Le 21 novembre 1822, une ordonnance décréta la suppression et la fermeture de la Faculté. Elle fut réorganisée le 2 février 1823. — T.

une femme de quatre mille francs; ce n'est pas cher, je n'y entends rien, veuillez, s'il vous plaît, m'éclaircir cette affaire. M. Duchatel vous aidera. Tous vos amis vous font mille compliments.

« Mes très humbles respects à mon professeur d'anatomie. »

LETTRE LXVP

DE GUERSANT

« Paris, 24 mars 1821.

« Mon ami,

« Duméril m'a remis hier votre lettre, que j'ai dévorée des yeux, lue et relue, parce que, sous le rapport de l'étiologie de la maladie , les observations assez nombreuses que j'ai occasion de faire ici à l'hôpital des enfants m'ont conduit à des résultats à peu près semblables; mais je n'avais pas eu une aussi heureuse inspiration dans la trouvaille d'un moyen qui paraît réellement victorieux.

« Duméril m'avait déjà parlé vaguement de l'usage de l'acide hydrochlorique d'après ce que lui avait dit M. Ghaptal. M. Ghaptal lui-même m'en avait aussi parlé, mais d'une manière trop peu précise pour que j'osasse rien tenter à cet égard. Je voulais vous écrire tous les jours, et tous les jours de nouvelles distractions, de nou-

GUERSANT A BRETONNEAU 421

velles remises. La lecture de votre lettre m'électrise , je n'y puis plus tenir, écrivez-moi bien vite. Gomment dirigez-vous sûrement vos fumigations? y portez-vous l'acide hydrochlorique lui-même avec des pinceaux, etc., etc., etc.? Vite, vite, je vous prie; des détails, car j'ai des occasions fréquentes de répéter vos expériences.

« En attendant , voici mes idées sur toutes ces maladies que vous ramenez peut-être un peu trop vite à une seule.

« Il y a plusieurs sortes d'inflammations couenneuses dans les inflammations des membranes muqueuses : l'inflammation de toutes les parties de la bouche, des amygdales et du pharynx , qui sont toujours recouvertes de l'épiderme et dans lesquelles la couenne est toujours placée sous Tépiderme. Dans ce genre, se trouvent les différentes maladies connues sous le nom d'aphtes, les ulcères gangreneux de la bouche, qui commencent toujours par une inflammation couenneuse, excepté dans quelques cas cependant , où il y a maladie des os ; dans tous ces cas l'exfoliation de l'épiderme, puis de la couenne, laisse la membrane muqueuse à nu et le plus souvent sans ulcérations.

« Dans toutes les membranes muqueuses qui n'ont point d' épidémie, la conjonctive, la muqueuse du larynx, de l'œsophage, de l'estomac, la muqueuse est plus ou moins recouverte d'une fausse membrane très épaisse, mais jamais interposée, sous un épiderme qui n'existe pas.

« Viennent ensuite des sous -divisions dans ces deux genres. Les aphtes forment certainement un genre bien distinct des plaques irrégulières qui se rencontrent sur les parois des gencives et des joues. L'inflammation couenneuse des amygdales , de la luette et du pharynx

forment ensuite un cas bien distinct. J'ai toujours trouvé cette maladie réunie avec celle du larynx; mais j'ai trouvé aussi l'inflammation couenneuse du larynx et des bronches sans aucune altération sur les amygdales et la glotte, sans aucune, je vous assure.

« Il se rencontre aussi une inflammation des amygdales bien distincte et qui se termine par la gangrène, une véritable angine tonsillaire gangreneuse qui envahit tout le tissu de l'amygdale et a la couleur et l'odeur de la gangrène. J'ai enlevé ainsi une amygdale gangreneuse; je vous engage donc à n'être pas trop exclusif dans vos généralités ou à ne pas vouloir tout ramener à la couenne, qui, comme vous le dites bien, est une inflammation.

« Je voulais publier un petit mémoire sur ces inflammations couenneuses; mais je n'ose plus rien dire d'après la grande masse de faits que vous nous annoncez.

« Quant à la contagion de ces inflammations couenneuses, je vous avoue que je suis peu disposé à y croire dans la plupart des cas et pour toutes. Dans un hôpital où nous avons de quatre à cinq cents enfants, nous avons dans une salle un ou deux enfants attaqués de cette maladie , et je n'ai jamais vu qu'elle se communiquât aux autres. L'épidémie peut n'être pas contagieuse.

« L'ophtalmie blénorrhée est, au contraire, très contagieuse. J'en ai eu cette année une épidémie affreuse. J'ai inoculé la maladie sur des aveugles , tous ont contracté la maladie, et le peu que j'en avais inoculé à des chiens, à des lapins, a déterminé sur eux la même altération.

« Nous vous embrassons de cœur.

« Répondez -nous.

« Tout à vous, votre ami.

« Excusez mon griffonnage. »

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