‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 63 sur 95 · LETTRE LXIX · texte numérisé non relu

LETTRE LXIX

DE DUMERIL

« 1er août 1821.

« Vous avez arrangé les choses au mieux, mon cher ami, tenez à cette dernière idée de lire le 7; je vais voir Béclard1, et les dispositions seront prises pour que vous ayez la parole à l'Académie.

« Ainsi, je vous attends samedi à Sceaux, comme vous me l'annoncez.

« Croyez au véritable plaisir que vous ferez à votre

ami.

Ce 1er août.

<( Ma femme vient en ville aujourd'hui pour y donner à dîner à de Candolle 2 et à quelques amis. »

1 Béclard était secrétaire perpétuel de l'Académie. Il fut remplacé en 1822 par Pariset. — T.

2 De Candolle avait fait partie de cette pléiade de jeunes gens d'élite qui, aux abords de 1796, s'étaient rendus à Paris pour prendre leur part de la renaissance scientifique qui se manifesta après les orages révolutionnaires.

C'est là où, aux leçons de Cuvier, de Lamarck, il se lia avec Duméril Bretonneau, Delessert,. Pastoret, Brongniard, Morellet, et avec presque tous les hommes qui devaient devenir l'illustration du pays dans le premier tiers de ce siècle.

De bonne heure remarqué par les savants du temps, il ne tarda pas à acquérir, par ses travaux spéciaux, une réputation scientifique qui le désigna en 1808 à la chaire d'Histoire naturelle de la Faculté de Montpellier, laissée vacante par la mort de Broussonnet.

En 1816, il donna sa démission et se retira dans son pays natal, à Genève , où il apporta les ressources de son génie et de son infatigable activité. On lui doit de nombreux travaux sur la botanique. — T.

LETTRE LXXe

DE liRETONNEAU A MME BRETONNEAU

« 7 août 1821.

« Chère amie bonne

<( J'ai vu, bu, lu, voilà une plaisanterie de gens en goguette et bien contents moi et mon ami1.

« Je suis venu dîner chez lui dimanche soir; j'étais parti de Tours samedi après dîner; ainsi, comme tu vois, l'expression n'est point forcée. J'ai reçu un accueil que je te laisse deviner, parce que celui de la bonne et franche amitié n'est pas facile à décrire; il a quelque chose de si délicat qui se sent mieux qu'on ne l'exprime! J'ai été en arrivant entendu d'un bout à l'autre , malgré une cruelle migraine; tu ne me prendras pas pour le serpent qu'on réchauffe dans son sein, et tu imagineras encore que le mal de tête avait un peu cédé quand nous nous sommes enfoncés dans l'éternel mémoire, premier encouragement dont pour mon repos j'avais grand besoin, car il n'était pas facile de se mettre à travailler sur nouveaux frais. Il a fallu cependant s'en occuper, ranger les feuilles et sur quelques points se rendre à de bons avis et faire quelques changements. Ces lectures ne peuvent se faire

1 Bretonneau venait de lire le 6 août 1821 son deuxième mémoire sur la diphthérie. Ce travail fut renvoyé à la commission composée de Bertin , Double et Guersant, qui avait déjà été chargée, de rapporter le mémoire lu le 26 juin 1821. — T.

sans incidents. Toujours dans la hâte, courant encore, sur le pont Neuf le vent m'a enlevé ma péroraison. Mademoiselle, ce vent était un ouragan et il ne fallait pas moins pour emporter un morceau d'un si grand poids ; raillerie à part, j'en ai retrouvé en quelques - minutes une page entière que je me suis hâté de griffonner. Madame voudrait savoir l'impression qu'a faite le mémoire ? eh bien , si nous en croyons le témoignage un peu suspect de l'amitié, elle a été à votre gré. Je redoutais que les vieux contes dont il avait fallu semer mon débit ne fissent dormir debout mon auditoire; on ne m'a rien objecté, et M. Bourdois1 a eu la politesse de me citer encore un témoignage que j'avais laissé dans les rebuts; je n'en ai pas moins remercié le vieux docteur de son intention. Voilà- t-il pas assez de nouvelles pour une dame qui n'écrit pas? j'aurais tant aimé un petit mot! Mais peutêtre l'aurai -je demain. Je pars à midi, je serai samedi matin à Lyon , et si peu de temps à Marseille que , si tu n'as pas le soin de bien calculer, je serai dans l'attente de tes lettres , qui ne me parviendront pas , chère amie bonne; je serais bien malheureux!

« Mille tendresses à M. de Villeneuve. Je crains bien de ne pouvoir réaliser, avant de partir, le projet d'aller voir Mme de la Roche -Ay mon.

« Soyez si bonne que d'être mon interprète.

« Armand m'a procuré un passeport que j'avais oublié. »

1 Médecin de l'ancienne cour devenu sous l'empire le médecin de la cour nouvelle. Il représentait à l'Académie les traditions du xvme siècle et l'érudition de l'ancienne Faculté. Il y jouissait d'une grande considération qu'il devait à son urbanité , à sa dignité parfaite et à ses relations d'amitié avec les plus grands personnages de l'époque. Il était né en 1754. — T.

430 CORESPONDANCE. — ANNÉE 1821

LETTRE LXXIe

DE VELPEA.U

<( Paris, 15 septembre 1821.

« Monsieur,

« Je suis fort curieux de savoir si vous avez fait bon voyage , de savoir aussi comment se porte mon ancien maître d'anatomie, et si M. Edouard partagera la couche de sa douce amie. Vous ignoriez sans doute, lorsque vous passâtes par ici, que M. G... était à Paris. Il y est resté quinze jours et je ne l'ai su qu'hier. Dépêchez de finir votre ouvrage, car quelques-uns pensent que vous n'en ferez rien ; ils disent que maintenant, le grand coup de feu étant passé , ils vous connaissent assez pour vous croire capable de n'y pas travailler avec la même ardeur. M. Guersant en est un, il en a bien peur; il croit, et il me semble bien qu'il a raison , que la forme monographique lui convient mieux que tout autre, ou bien celle que vous me traciez en passant le pont Louis XV. Assurément cet ouvrage se vendra très bien; mais dépêchezvous, votre honneur et l'humanité y sont compromis, et n'oubliez pas la fièvre. Vous devez avoir ces jours-ci M. le professeur Béclard.

« Vous permettez probablement au pauvre Morand, qui ne sera, je pense, jamais beaucoup plus savant, d'aller faire vivre sa mère à la Chapelle. Avez-vous vu avant de

partir M. Marjolin? Depuis que vous êtes de retour, avez -vous vu M. Chaptal ? Quand vous aurez tenté Thydrochlorate de protoxyde de calcium, vous savez comme j'ai besoin des résultats de ces tentatives; mes préparations vont très mal, impossible d'avoir des cadavres un peu convenables. J'ai cependant arraché hier un enfant des griffes de M. Guersant. Un autre obstacle auquel je n'avais pas encore pensé, c'est que la température étant abaissée et l'atmosphère humide , il sera impossible de faire sécher nos pièces. Pour comble de malheur, en flânant ainsi, je serai mal disposé à jase r quand il en sera temps. Mais l'amitié que semble vous avoir vouée M. Béclard me console un peu, elle réagira peut-être sur moi. Il est vraiment le dépositaire de mon sort avec M. Chaussier. Nous n'avons plus que six semaines avant d'entrer en joute. Vous voyez que j'aurai bien besoin de votre réponse avant la fin du mois ; mais vous devez être tellement occupé en rentrant ainsi après une longue course, qu'il, vous sera difficile. Je suis loin d'oublier M. Mignot; il se porte bien, je pense? On m'apprend que son fils est à Tours maintenant.

« Votre respectueux élève. »

LETTRE LXXIP

« Septembre 1821.

« Avez- vous fait bon voyage? Comment avez-vous retrouvé vos dieux Lares ? Les greffes et l'agronome suisse sont-ils bien arrivés au port ? Quelle teinte animait la ligure de vos serins quand vous leur avez raconté le succès du croup {. N'allez pas leur faire trop pousser le nez; il faut avoir pitié des sots : j'y compte. En attendant, voici ce que j'ai trouvé; cela se réduit à peu de chose, quoique j'aie vu un assez grand nombre de bavards. La thèse de votre ami M. Boullon n'est pas visible. B... ne l'a pas plus que les autres. J'ai trouvé Home dans les commentaires de Leipsic; mais ce n'est point lui qui parle, ce n'est qu'un simple extrait de trois pages. En voici la substance. N° 3, dans le même ouvrage, il y a encore un article concernant Penrose 2. Je n'y ai pas vu un mot qui parût digne de vous. Il dispute sur le nom le plus convenable, etc. Voici Mercatus nos 1 , 2 et 4. J'ai repris les deux mots qui vous manquaient d'Arnauld.

1 Le propos est assez irrévérencieux, mais Velpeau ne ménageait guère ses termes. Il n'était pas du reste encore de l'Académie, et nous savons que les jugements qu'on porte sur l'illustre compagnie sont autres selon qu'on lui appartient ou qu'on ne lui appartient pas. — T.

2 Penrose. — Dissert, on the inflnmmatory, gangrenous , and putrid Sore Throat, also, etc. Oxfordiœ, 1756.

VELPEAU A I3RET0NNEAU 433

« Au revers du n° 3 , j'y ai joint quelques lignes de Malouin[ qui m'ont semblé assez intéressantes, puis j'ai feuilleté les citoyens que vous voyez couchés au n° 4; ils paraissent tous avoir une épidémie de scarlatine angineuse. Je ne crois pas que vous en eussiez pu tirer un mot propre à notre affaire. En voici un échantillon tiré de la Gazette de santé, n° 4. Pardon, ce sont les feuilles telles qu'elles m'ont servi à la bibliothèque. Je les aurais voulu transcrire. Mais vous allez voir que je suis en partie excusable. Ah ! j'oubliais vos enfants chéris. Je les ai portés chez M. Guersant mercredi seulement; il travaille au rapport de toutes ses forces. Je ne pense pas qu'il l'emporte sur M. Alibert2 pour le professorat.

« Voici donc ce qui justifie un tant soit peu ma paresse : vous connaissez mes projets près de l'Ecole. Eh bien ! le concours pour les prix que j'attendais au mois d'août commence le 63; et le concours pour les aides, que je n'attendais qu'au mois de novembre, a lieu le 1er d'Auguste. Je m'explique mal- encore le mouvement subit qu'ont imprimé

1 Malouin. — Histoire des maladies épidémiques de Vannée 1747, observées à Paris en même temps que les différentes parties de l'air. In mém. de l'Acad. roy. des sciences, 1747.

2 II s'agissait de la chaire de Thérapeutique, et ce fut, en effet, Alibert qui fut nommé. La figure d'Alibert est une des plus intéressantes et des plus sympathiques de l'époque. Venu à Paris en même temps que Bretonneau et ses illustres condisciples, il fut un des fondateurs de la société médicale d'observation (1797) et ne tarda pas à entrer à l'hôpital Saint- Louis (1806), où il s'attacha à l'étude des maladies de peau, mal connues en France avant lui. Alibert était un médecin lettré et artiste, continuateur des élégantes traditions du siècle précédent. Sa Pîiysiologie des passions lui avait valu une très grande réputation d'écrivain, comme son célèbre traité des affections cutanées avait consacré sa gloire scientifique. Ce dualisme, qu'on constatait parfois dans l'ancien monde médical, est devenu rare aujourd'hui. — T.

3 II s'agissait du concours à l'École pratique, où Velpeau obtint le prix.

ces affiches aux facultés de mon entendement. La crainte et l'espérance, le besoin et l'ambition la plus ardente que j'aie jamais ressentie, enfin toutes les passions que suscitent une forte envie de parvenir se disputent en ce moment le domaine de mon âme. J'oublierai Morphée. Labor improbus omnia vincit. Mais ce n'est pas assez, il faut employer l'intrigue et les faveurs. Occasio prseceps. Je ne dois en négliger aucune , j'ai des concurrents qui ne les ménageront pas; joignez à cela leur mérite réel. Ce sont les premiers sujets de l'Ecole, qui ont remporté toutes les palmes depuis cinq ans. Hélas! que j'ai peur! N'est-ce pas malédiction du sort? une place de chirurgien à l'admission centrale des hôpitaux se trouve vacante, et le concours a lieu aussi le 6 août. M. le comte Ghaptal m'eût donné là un bon coup d'épaule, car il m'a si bien accueilli que j'ose y compter; elle était compatible avec les autres. Ces trois portes se fermeront -elles sans que j'aie pu entrer nulle part? Si vous étiez à Paris alors!! En attendant, je vais tourmenter M. Duméril, etc. Mille compliments à tout le monde, M. Leclerc et Mme Bretonneau surtout. Les voyageurs? qu'il y a déjà longtemps que vous êtes partis!

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