‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 64 sur 95 · LETTRE LXXIII · texte numérisé non relu

LETTRE LXXIII

DU MEME

« Paris, 5 octobre 1821.

« C'est parce que vous êtes très pacifique, mon très cher maître, que je vous tourmente plus que ne le ferait une bonne dose d'aloès dans l'infusion de séné. Je sais que vous me pardonnez habituellement mes incartades et mon bavardage ennuyeux. Gela me rend audacieux, et vous voyez que je n'épargne guère votre patience. Il ne faut pourtant pas vous fâcher trop fort, parce que j'ai quelque chose d'intéressant à vous dire cette fois; eh oui! d'intéressant, très intéressant même; vous avez tort d'en rire et de croire que je plaisante, vous allez voir que je parle sérieusement. Vous raillez déjà, j'en suis sûr; vous pensez que je veux vous parler de quelque moquerie insignifiante, du charlatanisme et des bévues des médecins de Paris, par exemple, ou bien de la fièvre entéro-mésentérique, ou enfin de quelque autre mal moins important encore. Vous n'y êtes pas, tout cela n'est rien en comparaison de ce que je veux vous dire. C'est du neuf, c'est du contradictoire, et c'est aussi du confirmatif. Vous pestez, vous murmurez, Monsieur, après le fâcheux qui vous amuse ainsi avec des bagatelles. C'est tout exprès que je le fais; pardonnez-m'en l'aveu, parce que je suis content d'irriter votre curiosité en suspendant votre jugement. Ainsi, avant de vous mettre à votre aise, je vais vous répéter que je suis extrêmement inquiet sur votre compte; je conçois difficilement la cause de votre silence opiniâtre. Je, n'ignore

pas pourtant combien vous devez être tourmenté par les malades et les maladies. Je pense bien aussi à tous les tracas que vous donnent mille autres affaires encore. Mais enfin il faut qu'il y ait quelque chose de plus, car il y a bien longtemps que vous me promettiez, à moi, des détails sous quelques jours. Des causes beaucoup plus énergiques vous auraient fait mettre la plume à la main, si rien de grave ne vous eût arrêté : la lettre de M. Jules, par exemple, qui peut justement croire que vous le négligez, ainsi que votre travail sur le croup qui devrait être arrivé. M. Leclerc vous aurait- il laissé l'hôpital sur les bras tout le temps? Non, je ne l'en crois pas capable. Je suis donc réduit à croire de plus en plus que c'est une maladie grave qui vous empêche d'agir. Fasse le ciel que je sois dans l'erreur, et que votre retard tienne à une cause moins chagrinante! Je suis d'autant plus étonné que plusieurs contretemps se réunissent pour me contrarier; en effet, M. Chauveau m'avait annoncé qu'il arrivait à Paris le 1er octobre; il devait me donner de vos nouvelles et des siennes avant de partir de Tours, et nous sommes au 5; quoique je n'aie pas vu l'homme ni reçu de renseignements de sa part, veuillent les dieux que je me lamente mal à propos, et qu'aucune de mes craintes ne soit fondée! Maintenant que vous êtes las de m'entendre sous ce rapport, venons à notre affaire.

« C'est le croup qui va- être l'objet de notre entretien. M. Albers, de Bremen, étant venu à Paris, vous pensez bien que j'étais curieux de le voir et de l'entendre l. Je l'aperçus

1 Albers, de Brème. Ce médecin avait obtenu avec Jurine le prix au célèbre concours fondé par Napoléon Ier (1807). Il avait publié en 1816 l'ouvrage suivant : Çommentatio de tracheitide infant, vulgo croup vocata, cui prsemium a quodam imp. Napoleone proposit. ex dim., part, delatum est. Leipzig, 1816. — T.

d'abord à la société de l'Ecole. Je ne savais comment l'aborder, mais je vis avec satisfaction qu'il parlait à M. Guersant, et lui promettait d'aller le voir à ses visites d'hôpital ; et , mieux encore , le hasard le conduisit le lendemain à l'hôpital Saint-Louis. Je pus savoir alors le jour où il irait à l'hôpital des Enfants; vous pensez que vous voilà bien vite sur le tapis , et le croup en mouvement î Précisément le jour qu'il vint, M. Guersant avait une victime de cet affreux mal à autopsier. Après toutes les questions qui ont paru dignes de lui être adressées, il en résulte que M. Albers a vu plusieurs épidémies de vrai croup , qu'il n'a jamais vu la concrétion couenneuse s'étendre sur les amygdales et l'arrière -bouche sans que les individus aient succombé, qu'il est intimement convaincu en avoir observé chez lesquels la fausse membrane existait dans la trachée sans qu'elle se fût jamais montrée sur aucun point de l'arrière -bouche, et d'avoir guéri plusieurs de ceux-là. Il ne croit pas à la contagion, et il est presque de votre avis sur le croup sine materia.

« Enfin je peux vous dire qu'il m'a paru fort raisonnable; il veut bien douter de tout ce qu'il a vu, jusqu'à la publication de votre ouvrage, dont M. Guersant lui a promis un exemplaire en votre nom sitôt qu'il l'aurait en mains.

« A présent voyons deux cas tout nouveaux : Un enfant de trois à quatre ans de constitution faible, lymphatique, scrofuleuse , est pris tout à coup , et par quintes , de toux vive, avec voix sonore. M. Guersant examine avec l'attention la plus scrupuleuse l'arrière-bouche. Aucun signe de phlogose ne s'y fait voir. Rassuré par cet examen, il ne prescrit rien et pense que ce mal disparaîtra comme celui de Nélia. Les mêmes symptômes continuent, s'exaspèrent; le lendemain même examen. Rien de plus que la

veille, bien qu'on pût voir tout l'intérieur du pharynx et même la face supérieure de l'épiglotte ; les amygdales étaient pâles comme dans la plus parfaite santé. Le troisième jour tous les signes du croup le plus prononcé se réunissent, et font désespérer tous les spectateurs de la vie de cet enfant. M. Guersant, s'en tenant toujours à l'absence de la maladie au fond de la bouche , ne sait trop qu'en dire, et ne prescrit que des moyens doux et insignifiants. Le quatrième jour au matin l'enfant était moribond. En examinant attentivement le pharynx on aperçoit un petit point couenneux sur l'épiglotte. On applique des sangsues , et le petit malheureux succombe vers le milieu du jour. Les amygdales et le pharynx étaient parfaitement sains. Le larynx, la trachée et les divisions des bronches étaient remplies d'un tube membranéiforme extrêmement épais.

<( M. Guersant persiste à dire que la fausse membrane peut naître primitivement dans la trachée et remonter secondairement, de même que l'inverse peut arriver. Ce fait parle et paraît avoir été bien observé. Je ne l'ai point vu. Un autre enfant, que je viens de voir, âgé de quatre ans, assez fort, mais tuberculeux encore, a été pris de tous les symptômes du croup le mieux caractérisé , avec concrétion membranéiforme sur les amygdales, le voile du palais , l'uvule et le larynx ; la voix sonore , aigre , croupale en un mot. On l'a traité par les sangsues, les vésicatoires à la partie antérieure du cou, les vomitifs, et il est guéri ! . . . Sa voix est encore un peu aigre , le pouls est petit et faible, mais la respiration est libre, l'arrière -bouche est nettoyée, la luette est diminuée de moitié de son volume ordinaire. Elle paraît avoir été comprimée par la coque membraneuse qui l'enveloppait.

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Cette fausse membrane s'est détruite comme en s'usant par lames, successivement, dit M. Guersant, et il n'y a pas eu de desquamation. Je ne l'ai vu que guéri.

« M. Guersant est vrai. Il y met de la bonne foi, il veut voir clair. Que dites-vous de ces faits? Il est appelé dans une maison où un enfant se meurt du croup, pour un autre qui est pris de tous les symptômes de cette maladie. Le premier a couenne et le reste. C'est M. Husson qui le voit, il meurt. Mais je n'ose pas l'aller voir à cause des ampoules. M. Guersant examine le second; tout est sain ; il rassure les parents très alarmés, prescrit quelques sangsues ; deux jours plus tard il est guéri.

(( De vos nouvelles, si vous le pouvez. Si des détails plus étendus vous flattent, vous en aurez. Mille amitiés de la part de tout le monde. Mille respects aussi , s'il vous plaît, à tout le monde.

« Très humble serviteur. »

LETTRE LXXIVe

DU MÊME

« 22 octobre 1821.

« Monsieur,

(( Je n'ai encore pu m'informer de votre affaire avec le libraire Crévot 1. Le matin du jour où j'ai reçu votre lettre, j'avais vu M. Guersant; mais ignorant que quel-

1 Editeur de Bretonneau.

qu'un fût chargé de vendre votre marchandise, je ne lui en parlai pas. Ce matin, je suis allé à son hôpital, il n'y était plus; hier j'ai cherché M. Duméril à son hôpital, chez lui, inutilement, de sorte que je ne sais rien de relatif à votre marché futur. Mais je sais qu'on crie déjà, et que plusieurs vous taxent de négligence et vous accusent même de n'avoir pas cité les sources modernes et plusieurs anciennes où cette maladie se trouve dessinée. On dit que votre travail reste ainsi incomplet ; je me tue de soutenir que votre mémoire n'est qu'une analyse , et que bientôt l'ouvrage entier dissipera les nuages qui offusquent leur imagination ombrageuse. Mais vos amis me répondent en vous raillant : « Nous le connaissons , « il va nous jouer le mauvais tour de s'endormir et de « n'y plus penser. Nous en serons quittes pour l'avoir « prôné sans le pouvoir justifier. Sérieusement, il aurait « bien tort; son honneur, etc., y sont compromis. » Pour mon compte, si je connaissais les moyens d'accélérer la publication, je les mettrais promptement en usage. Je vous promets de m'informer sous peu de M. Crévot , et de vous en instruire.

« Mais ce n'est pas cela que je voulais vous dire; je me soustrais un moment à mes préparations, qui ne vont pas trop mal, pour vous écrire vite ces deux mots : vous me dites que M. Ghaptal revient à Paris; oui, mais ce n'est que dans la première quinzaine de novembre , car on vient de me le dire chez lui; or, à cette époque, le concours où je voulais être admis sera terminé 1. La liste

1 Le concours pour lequel Velpeau sollicitait l'appui de Bretonneau auprès de Chaptal avait pour objet la nomination à une place d'aide d'anatomie. — T.

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d'inscription sera fermée le 28 octobre, je suis au désespoir de ne pas en être ; je tiens plus à ce titre qu'à tous les autres ensemble, il est en vérité impossible de concevoir le prix que j'y attache pour de très puissantes raisons. Cette conclusion me ferme presque toutes les portes qui conduisent où je voudrais aller.

« Le respect que porte l'administration aux désirs de M. Chaptal ne me permet pas de douter qu'il ne pût lever cet obstacle. Je crois, d'ailleurs, qu'il n'y a que le texte de leurs règlements qui me refuse ; le sens peut m'admettre. Je serais l'homme le plus content du monde si vous le voyez, qu'il vous donnât deux mots pour ceux de qui cela dépend, et que vous me les fassiez parvenir pour le 30 ; peut-être que le 2 ou le 3 je me ferais encore inscrire, si j'en avais la permission; la première séance n'a lieu que le 8 ; que je suis malheureux de ne pouvoir réussir par là ! Si mon autre affaire manque aussi, je suis perdu ! . . .

<( P. -S. — Il faut que vous voyiez M. Chaptal, je vous en prie ; je ne dors plus, depuis que j'entrevois l'insuccès de cette démarche. »

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