LETTRE LXXV
DE GUERSANT
« Paris, 31 octobre 1821.
« Que faites-vous, mon cher ami? où en est votre mémoire sur l'entéro-mésentérite? êtes-vous bientôt en état d'envoyer cela à Dumcril? Velpeau m'a dit que vous trouviez bien doux qu'on vous laissât tranquille ; mais cependant il n'y a plus à reculer, il faut enfin que vous accouchiez ; vous êtes depuis assez long-temps dans les douleurs de l'enfantement. J'ai fait enfin votre rapport mardi dernier. Duméril m'avait promis de s'occuper de le faire copier et de vous l'envoyer de suite. Je suis bien fâché de n'avoir pas pu le faire plus tôt, mais ma paresse n'est pas la véritable cause de ce retard ; il était impossible d'occuper l'Académie de ce rapport pendant le temps de la discussion de son règlement, qui n'a fini que mardi; vous trouverez peut-être ce rapport un peu long, mais j'ai cru utile dans vos intérêts de présenter avec quelques détails les points les plus importants de votre affaire, parce que la plupart des membres n'en avaient qu'une idée très incomplète et même fausse. Que voulez -vous faire de ce rapport 4 ?
1 Guersant avait lu le 30 octobre son rapport à l'Académie sur le mémoire de Bretonneau. Ses conclusions étaient les suivantes :
« Sans partager toutes les opinions de l'auteur, nous pensons que son ouvrage , très remarquable sous le rapport de la sagacité et de l'exactitude des observations et contenant beaucoup d'idées neuves présentées
GUERSANT A BRETONNEAU 443
« Voulez- vous que nous l'imprimions dans le journal? Voulez-vous le réserver pour votre volume seulement? Sauf meilleur avis, je le ferai imprimer d'abord dans le journal, et ensuite dans le volume. Il peut paraître le mois prochain dans le journal, et contribuera, je pense, à faire connaître encore votre mémoire d'une manière avantageuse. Vous pourriez ensuite, dans votre préface, répondre à quelques points de la critique du rapport, si vous le jugez convenable. Bertin1 avait fait trois pages de critique sur votre mémoire, et le tout ah irato, parce que vous n'avez pas été le voir ; il paraît assez susceptible ; néanmoins je l'ai calmé de mon mieux en prenant pour mon conrpte une partie du blâme, et lui disant que vous aviez l'intention d'aller le voir, et que c'est moi qui suis cause que vous n'y êtes pas allé. Double2 était, au contraire, on ne peut plus bienveillant; mais il avait voulu
avec art et une élégante facilité , mérite les plus grands encouragements et l'approbation de l'Académie.
« Nous saisissons cette occasion, Messieurs, pour vous prier de donner à M. Bretonneau un témoignage public de l'intérêt que ses talents et ses travaux sont faits pour inspirer en le désignant au nombre de vos correspondants dès qu'il vous sera permis de faire un choix parmi les médecins distingués qui sollicitent cet honneur. »
Bretonneau fut élu membre correspondant le 23 octobre 1824. — T.
1 Bertin (René -Joseph), fils de l'anatomiste (1757-1828). Professeur d'Hygiène à la Faculté, où il remplaça Halle (1822). A laissé un nom honorable dans la science, et entre autres travaux un ouvrage sur les affections du cœur rédigé par Bouillaud. Paris, 1824. — T.
2 Double, né à Verdun -sur- Garonne en 1776, mort à Paris en 1842.
Fut avec Portai un des fondateurs de l'Académie de médecine. Praticien consommé et écrivain habile. D'une grande honorabilité et d'une remarquable indépendance de caractère.
On lui doit un des beaux exemples de la dignité professionnelle : la pairie lui ayant été offerte à la condition qu'il renonçât à la pratique de la médecine , il répondit par un refus.
Il est l'auteur d'un Traité de Séméiologie générale qui a été très estimé et est encore plein d'utiles enseignements. — T.
être chargé du rapport, et m'a un peu boudé, je crois, de n'y avoir pas consenti. Il m'a dit qu'il aurait été bien aise de profiter de cette occasion pour faire connaître plusieurs recherches importantes et plusieurs faits curieux qui lui sont personnels. Je crois qu'il y a un peu de jactance dans son fait, et je lui ai observé fort poliment qu'un rapport était principalement destiné à faire connaître l'ouvrage dont on était chargé de rendre compte, et non pas son travail particulier. Sur quoi il m'a répondu qu'il le publierait à part. Je lui ai laissé votre mémoire, qu'il n'avait pas eu le temps de lire encore, à ce qu'il m'a dit ; si vous avez besoin qu'on vous l'envoie pour y faire les changements nécessaires pour l'impression, marquez-lemoi, je le lui redemanderai. Indiquez-moi par quelle voie je puis vous le faire parvenir. Ne pensez -vous pas qu'il serait bon de déposer vos pièces au cabinet de l'Ecole de médecine? elles seraient vues là tous les jours, au lieu qu'elles seront enfermées dans les archives de l'Académie , et n'en sortiront pas de sitôt.
« Quant à la planche qui accompagne le mémoire, peutêtre sera-t-il bon de la faire lithographier et de la joindre au mémoire. Répondez -nous sur tout cela à Duméril ou à moi, il traitera en conséquence avec le libraire; mais, sur toutes choses, ne perdez pas de temps pour terminer votre mémoire sur l'entéro- mésentente, et rassemblez toutes vos observations sur la diphthérite : je désirerais, sauf meilleur avis, qu'elles fussent le plus multipliées possible.
« Velpeau a assez bien réussi dans ses préparations, voilà bientôt le moment décisif pour lui. Ecrivez à Béclard et Orfila, je leur parlerai de mon côté, et Cloquet aussi; je désirerais bien que ce pauvre garçon pût obtenir
quelque chose, il est très laborieux, et mérite vraiment d'être encouragé.
« Mille amitiés de la part de tous les miens et en particulier de votre tout dévoué. »
LETTRE LXXVT
DE VELPEAU
« Paris, 12 décembre 1821.
(( Mon très cher maître ,
« Un si long silence de ma part vous a dû faire croire que le résultat de mes beaux projets avait été malheureux; je devais en effet vous écrire aussitôt après notre concours, qui devait être terminé le 8 ou le 9 novembre, et c'est aujourd'hui le 12 décembre ! La raison en est bien simple , cependant : nos questions verbales et par écrit, qui devaient finir le 8, nous ont conduits jusqu'à la fin de novembre ; et depuis cette époque les juges , au nombre de six, MM. Chaussier1, Richerand, Duméril,
1 Né à Dijon en 1746, mort à Paris en 1828. Médecin à Dijon avant la Révolution et déjà célèbre par ses travaux de Médecine légale, Chaussier fut appelé, lors de la fondation de l'École de médecine, à la chaire d'Anatomie et de Physiologie. C'est lui, du reste, qui avait rédigé le célèbre rapport lu par Fourcroix à la Convention le 7 frimaire an III, rapport qui rétablissait les Facultés de médecine sous le nom d'Écoles de santé.
Chaussier était un vaste et judicieux esprit, qui a touché à presque toutes les parties de la science et a publié de nombreux ouvrages ; mais ce sont surtout ses travaux de Médecine légale qui ont illustré son nom. — T.
Marjolin, Lallement * et Béclard, n'ont cessé de se disputer pour décider quels seraient les heureux concurrents ; enfin ils ont fini , et notre sort vient d'être , à l'instant même, déterminé. J'en tiens la décision de MM. Marjolin, Béclard et Duméril : vous jugez combien, jusque-là, mon esprit inquiet a dû souffrir ; car sur quinze que nous étions d'abord, neuf sont restés et ont combattu jusqu'à la fin ; de ces neuf, d'après l'analyse comparée de nos questions, j'en remarquais cinq (en comptant moi) qui pouvaient prétendre à la nomination ; j'étais fortement appuyé par M. Richerand, je ne comptais pas moins sur M. Duméril , mais les autres étaient également poussés , deux surtout étaient favorisés par MM. Marjolin et Béclard. M. Chaussier en avait aussi deux, et vous savez comme il est entêté ; enfin j'étais dans les transes les plus affreuses ; ne voulant pas avoir l'air d'un solliciteur importun, je n'osais aller voir personne : cependant, je tente sur M. Duméril , qui fut près de me faire crever le nez à force de louanges, que je crus et que je pense encore qu'il m'a données pour m'encourager à mieux faire ; je ne lui en sais pas moins gré que si j'y attachais beaucoup d'importance2 ; moi, du reste, je sais bien ce
1 Professeur de Clinique chirurgicale à la Faculté de Montpellier, dont il fut une des illustrations (1819-1845).
Il publia de nombreux travaux , dont le plus connu est son livre sur les pertes séminales involontaires, et le plus- important son ouvrage sur Y encéphale, qui devint classique avant d'être terminé.
Élu en 1845 à l1 Académie des sciences à la place de Breschet, il se fixa à Paris.
Né en 1790, il mourut en 1854. — T.
2 Les éloges de Duméril n'étaient pas exagérés et le concours de Velpeau avait été en effet très brillant. Il inaugura cette série de triomphes qui le conduisirent en peu d'années aux postes les plus élevés de renseignement.
Il avait précédemment obtenu le prix d'Anatomie et de Physiologie.— T.
YELPEAU A BRETONNEAU 447
que je vaux, et ce qu'ils veulent bien me dire ne nie fascine point les yeux. Enfin il me dit que deux de nous étaient placés les premiers sur leurs notes et que j'étais un de ces deux. Cette phrase me tranquillise complètement, seulement il fallait attendre ; et, en effet, je viens tout à l'heure d'être nommé aide d'Anatomie à la Faculté de médecine de Paris. En voilà un titre, j'espère !...
« Nos questions ont été d'ailleurs assez singulières, c'est moi qui les ai toutes tirées. La première était ainsi conçue : « Le pied , la station ; » deux minutes pour y penser, douze minutes p0lir répondre. La deuxième : « L'articulation de la tête avec la colonne vertébrale, ses muscles, ses mouvements et ceux de la tête du fœtus dans son passage à travers le bassin lors de l'accouchement; » même temps que pour la première. La troisième : <r Décrire la langue, ses usages, ses maladies, surtout son cancer; » quatre heures et demi de temps par écrit. La quatrième était composée de cinq lettres : « Le col; » huit minutes seulement étaient accordées pour y répondre et sans réflexion. La cinquième enfin : « La ligature de l'artère brachiale au pli du coude et l'amputation du bras dans l'article. » Dans la première, je me suis trop arrêté à la description du pied, de sorte que je n'ai pas eu le temps d'embrasser convenablement la station. Dans le col, j'ai brillé, m'a-t-on dit. La langue, c'était par écrit, je n'en sais rien. Les opérations, il n'y a pas eu grande différence.
« Mais enfin, je suis nommé, peu m'importe le reste maintenant. Voilà, Monsieur, le beau côté de mon affaire ; l'autre, celui des hôpitaux, n'est pas de même. J'ai vu M. Ghaptal, mais il n'a pas été possible d'approcher du concours. Je vous avoue que ce revers m'afflige autant
que l'obtention de l'autre place me réjouit ; je vais donc me livrer à l'anatomie et à la chirurgie morte, puisque ma position l'exige , et qu'il faut d'ailleurs se conformer aux circonstances. Mais, vous le savez, mon goût dominant aurait été d'étudier la nature et la ressource de l'art contre les maladies au lit des malades. Ne pouvant entrer dans les hôpitaux, je suis privé de cette précieuse carrière, et ce n'est assurément pas le plus petit de mes chagrins ; mais qu'y faire ?
« Pardon, Monsieur, en faveur du cas présent, de vous avoir si longuement parlé de moi; j'aimerais bien maintenant entendre parler de ce que vous faites de votre livre, vos amis en sont fort inquiets. Vous vous souvenez du libraire que vous a proposé M. Béclard? Sous tous les rapports possibles, je donnerais toutes choses pour savoir de vos chères nouvelles, ainsi que de M. Leclerc, de Mme Bretonneau, de M. Mignot, etc.
« Que mai n'arrive -t- il demain !
« Très humble. »
LETTRE LXXVIP
DU MÊME
« Paris, 7 avril 1822.
(( Monsieur,
« Après six mois d'attente j'ai enfin reçu un petit paquet venant de vous par la voie d'un de vos neveux. Fortement étonné de votre long silence, j'ai rapidement parcouru les feuilles qui recouvraient les lames de caoutchouc, et ce n'est pas sans surprise que j'ai tourné la dernière sans avoir rien vu, sinon deux mots vis-à-vis chaque espèce de lame. Et cependant il m'est arrivé hier une lettre de Cottereau, qui m'annonce que vous avez dû m'écrire quelques jours auparavant. Ne sachant que penser, je croyais que la lettre adressée à M. Duméril nous dédommagerait. Pas du tout; vous ne lui parlez que de votre gomme. Il n'y a pas un mot sur votre mémoire. Vous avez bien l'air d'imiter ces gens qui, ne voulant pas accorder ce qu'on leur demande , feignent de ne pas entendre. Quoi qu'il en soit, malgré votre négligence dans la publication d'une des meilleures monographies de ce siècle, M. Duméril ne vous en remercie pas moins de votre note sur les bandelettes de gomme élastique; il en prévoit toute l'utilité; il m'a dit qu'il en parlerait à l'Institut. Il ne serait pas fâché d'avoir des détails plus circonstanciés touchant cette matière. Du reste il vous écrira bientôt. Quant à M. Mignot, il ne l'a
point vu et moi je n'en ai point entendu parler. J'ignore aussi ce qu'est devenu l'échantillon que vous dites avoir envoyé à M. Béclard; je l'ai vu plusieurs fois et il ne m'en a rien dit.
« J'ai appris que M. Gouraud renonçait à la Touraine pour venir habiter la capitale. Ce changement aura sans doute produit des tracas dans votre hôpital : quel est son successeur? Je vous avoue, Monsieur, que s'il m'était permis d'être fâché, je ne manquerais pas de l'être beaucoup; car, outre toutes les choses intéressantes qui se sont passées sur les bords de la Loire, telles que cette fièvre putride, etc., ne pas m'avoir dit un mot depuis six mois, malgré les engagements que vous aviez pour ainsi dire contractés avec MM. Béclard et Guersant, n'est vraiment pas pardonnable, d'après toutes les occasions qui se sont offertes. Et le pauvre libraire qui a mis votre ouvrage dans son prospectus est joliment content de vous ! Si cependant vous vouliez bien avoir la complaisance de m'en dire quelque chose d'ici à dimanche , vous m'obligeriez beaucoup. Si d'un autre côté vous aviez quelques objets à tirer de la ville de Paris, j'aurai alors un messager sûr, en attendant que je puisse vous porter moi-même ce dont vous voudrez bien me charger vers le commencement de mai.
« Salut à M. le docteur Leclerc, mes humbles respects à madame son épouse, et ma. révérence à M. Mignot.
« Si vous ne m'écrivez pas, j'appellerai tous les mauvais génies pour vous punir.
« Monsieur, votre très humble et respectueux élève. »
GUERSANT A BRETONNEAU 451
LETTRE LXXVIIP
DE GUERSANT
« Paris, 29 juin 1822.
(( Mon cher ami,
« Je ne comprends en vérité rien à votre silence. Voilà bientôt une année que vous êtes venu nous communiquer votre mémoire. Tous les matériaux étaient disposés pour l'impression; on vous a trouvé un libraire qui vous en donne quelque argent. Si vous aviez voulu vous en occuper seulement quinze jours, tout était terminé; et vous avez la paresse de laisser là tout ce travail, qui vous a coûté du tems, des recherches et beaucoup de peine.
« De tous côtés on me demande votre ouvrage qu'on croit déjà imprimé depuis longtemps, et je ne sçais plus que répondre. Cloquet, de son côté, m'a demandé plusieurs fois et particulièrement encore hier le rapport que je vous ai envoyé il y a plus de six mois pour l'imprimer dans le journal. Peut-être, en effet, serait -il bon qu'il fût inséré, au moins en partie, dans quelque journal, pour entretenir l'attention du public sur votre travail.
<(Je n'ai pas voulu prendre sur moi de faire imprimer ce rapport, parce que Velpeau m'a dit que vous n'en étiez pas content, et j'ai craint de vous contrarier; cependant, je crois qu'il est assez favorable à votre travail pour donner l'envie de le connaître. J'ai promis à Cloquet de
vous écrire aujourd'hui. Répondez. Oui ou non, le voulezvous ?
« Dans le cas où vous consentiriez à ce qu'il le fût, indiquez -moi quels sont les passages qui vous blessent, et je verrai à les modifier.
« Si vous consentez à ce qu'on l'imprime dans le journal, renvoyez -moi la copie que Duméril vous a fait remettre, car le rapport est resté à l'Académie, et je ne pourrai donner l'original à l'imprimeur1.
« Adieu, mon cher ami, je vous aime toujours, malgré votre oublience de vos amis.
(( Je vous parlerais bien un peu médecine, mais on m'a dit que vous étiez dans les greffes jour et nuit, et il est beaucoup plus amusant sans doute de s'occuper d'entés que de parler de maladies, de mourants ou de cadavres. Je vous laisse donc à toutes vos nouvelles idées; mais au moins répondez-moi et renvoyez-moi le rapport, si vous consentez à ce que je le remette à Gloquet.
« Tout à vous.
« Votre meilleur ami. »
1 II s'agissait du rapport lu à F Académie par Duméril sur le mémoire de Bretonneau. — T.