DE BOULLON
« Abbeville, 1er septembre 1822.
« Mon ancien ami1,
« A quoi tient-il donc que j'aie de vos nouvelles? Je vous ai écrit plusieurs fois, par diverses occasions; j'avais même quelque espoir de vous revoir, et je n'ai plus entendu parler de vous. Je sais que vous êtes fort occupé. Mon fils, qui vous a rencontré chez M. Guersant, m'a parlé de vous comme d'un homme tout particulier, tout occupé d'un travail qui emploie tout son temps, absorbe toutes ses pensées. Je vous ai volontiers reconnu à ce tableau. Mais êtes -vous tellement absorbé et distrait par vos occupations, que le souvenir de vos anciens amis ne trouve plus de place? J'ai beau vous admirer (car je suis bien loin de suivre votre exemple), j'avoue que votre oubli, votre silence au moins, me donne du chagrin. Je m'informe de vos nouvelles à toutes les personnes que je suppose pouvoir m'en donner, et j'ai quelquefois le bon-
1 Boullon était un médecin distingué d'Abbeville, l'un des fondateurs de la Société médicale d'émulation, et qui avait été condisciple de Bretonneau à l'École de médecine de Paris.
Au moment de l'échec injustifié de Bretonncau à l'un de ses examens de doctorat, il prit vivement partie pour lui , et ce souvenir ne s'effaça jamais de la mémoire du médecin de Tours. Il lui dédia plus tard son livre sur la diphthérie, et lui rappela dans cette dédicace la preuve d'amitié qu'il avait alors reçue de lui. — T.
heur d'en avoir. C'est ainsi que j'en ai eu par la dame qui veut bien se charger de vous faire parvenir cette lettre, et dont un heureux hasard m'a procuré la connaissance. J'ai appris d'elle avec bien du plaisir qu'elle vous connaissait particulièrement. J'espère donc que dans un jour de repos (s'il en existe pour un médecin et pour un homme studieux) , vous me donnerez de vos nouvelles. Vous me direz ce que vous faites, etc. etc.; si vous ne vivez qu'au jour le jour ou dans l'avenir; si les années de votre séjour à Paris et le souvenir des amis de votre jeunesse ne sont plus rien pour vous. Vous avez raison de ne plus y penser; mais comme je suis moins distrait que vous par le présent, je penserai encore à vous, en regrettant que vous m'ayez oublié.
« Comme j'aurais du plaisir à recevoir de vous des détails sur ce qui peut vous faire plaisir ou peine ! Je vais vous parler de ce qui m'intéresse. D'abord je me porte bien, ainsi que ma femme et ma famille. L'ami Guersant m'assure que mon fils Alphonse, qui étudie en médecine, travaille et fait de bonnes études. Je sais qu'il a de la facilité, mais je doute qu'il soit passionné pour le travail. Je crois bien qu'il pourra devenir instruit; il est à assez bonne école et il a toutes sortes de moiens d'instruction; mais ce n'est ni un Bretonneau ni un Guersant. On peut avoir beaucoup de mérite encore sans cela.
« Mon fils aîné est reçu avocat et habite près de nous. Ceci ne peut pas avoir beaucoup d'intérêt pour vous, avec qui cette profession n'a rien de commun; mais, comme chose qui contribue à ma satisfaction , vous y prendrez quelque intérêt. Enfin, mon cher, j'ai été heureux dans la vie et je le suis encore. Si j'en apprends autant de vous, comme je l'espère, ce sera une grande jouissance de
plus. J'ai regretté bien des fois d'être séparé de vous. Nous étions faits l'un pour l'autre. Si quelque jour vos travaux vous portent à visiter Abbeville, vous retrouverez, j'espère, votre ami sympathisant avec vous. Après cela, il sera peut-être sage de nous oublier réciproquement, pour n'avoir pas le chagrin de nous survivre. En attendant, je vous embrasse encore, puisque vous existez. »
LETTRE LXXXe
DE VELPEAU
« Mai 1823.
« Avec mon bonnet, ma robe et le dignus est intrare, je vous salue, mon cher maître. C'est enfin fini depuis mardi : je suis docteur1. Je vous en devais les preuves par une occasion que j'adresse à M. Parmentier. Ne sachant comment faire, je vous en laisse un paquet pour plusieurs personnes que vous verrez. Je vous demande pardon de cet embarras. J'avais M. Laennec pour président; mes examinateurs étaient MM. Béclard, Désor-
1 Velpeau venait le 23 mai 1823 de soutenir sa thèse de doctorat. Elle avait pour titre : « Sur quelques propositions en médecine. » Voir la Biographie de Bretonneau. — T.
meaux1, Cayol2, Guersant et Gaultier de Glaubry3. Ils ont commencé par m'accabler de louanges, puis nous avons disputé, surtout avec MM. Cayol et Guersant. Il a été question de vous plus d'une fois4; la bienveillance qu'on vous porte a rejailli sur moi, car on a terminé en me donnant un très satisfait, de même qu'à tous mes examens, excepté le premier, ce qui prouve qu'on obtient ces notes avantageuses à bon marché , puisque ma thèse a été faite le jour de l'Ascension et le dimanche suivant, et qu'au total elle ne m'a coûté que douze heures de travail. La raison de cette négligence de ma part, outre
1 Désormeaux ( Marie -Alexandre ) , né à Paris le 5 mai 1778, mort le 29 avril 1830. Commença ses études de médecine en 1795. Pris par la conscription, il fit diverses campagnes en qualité de chirurgien surnuméraire et rentra à Paris en 1802. Il remplaça Baudelocque à la chaire d'Accouchement de la Faculté après une des plus brillantes luttes dont fasse mention l'histoire des concours (1811), et, à la mort de Chaussier (1828), fut nommé médecin en chef de la Maternité. On lui doit d'importants articles spéciaux dans le Dictionnaire en vingt et un volumes et deux thèses importantes sur l'accouchement par les pieds (doctorat) et sur l'avortement (chaire d'Accouchement). — T.
2 Cayol (Jean-Bruno), né à Marseille le 17 avril 1787, mort le 24 septembre 1856. Interne des hôpitaux de Paris, il fut reçu docteur en 1810. Médecin du bureau central en 1812. Nommé professeur à la suite de l'ordonnance royale du 2 février 1823, il fut exclu de sa chaire de Clinique interne à la Charité après la révolution de 1830. — T.
3 Gaultier de Glaubry (Charles-Emmanuel-Simon), né à Paris en 1785, mort en 1855. Entra d'abord dans le Service médical des armées, devint chirurgien -major de la garde impériale, puis chirurgien de l'École polytechnique. Il se fit recevoir docteur à Paris au commencement de la Restauration. Agrégé en 1823, chargé de la Clinique médicale de l'Hôtel- Dieu (1828-1829). Membre de l'Académie de médecine en 1837. Médecin consultant de Napoléon III dès 1852.
On a de lui : De l'altération du virus vaccin et de l'opportunité des revaccinations (1838). De l'identité du typhus et de la fièvre typhoïde (1844). —T.
4 Les sujets que traitait, en effet, Velpeau dans sa thèse, les fièvres intermittentes, les compressions, les atlérations du sang, avaient été rédigés sous l'inspiration de Bretonneau. — T.
celles que je vous ai données dans le temps, est qu'il m'eût été de toute impossibilité d'y penser les autres jours de la semaine, vu que depuis le matin jusqu'au soir je suis occupé à des leçons, des répétitions ou des préparations; qu'il faut encore un peu travailler la nuit : il en résulte que mes idées, non plus que les vôtres, n'ont pas été assez clairement exposées pour être bien entendues, et que nous avons assez vivement combattu, sans peut-être trop nous comprendre. M. Guersant était le plus acharné; mais, comme il m'a dit que plusieurs des propositions qu'il refusait n'eussent pas été approuvées par vous , je ne vous en dirai rien jusqu'à ce que vous ayez bien voulu me donner avis des idées qui vous paraissent vraies et de celles que vous croirez fausses, parce que, malgré ses arguments, je suis loin de croire qu'il ait raison. Votre lettre à M. Bougon a produit un meilleur effet; nous sommes maintenant très bons amis, nous faisons de l'anatomie et des opérations ensemble; il vous aime beaucoup. Vous allez être nommé membre correspondant de l'Académie. Je me suis aussi emparé de M. Desneux.
« Avec tout cela je me prépare au concours, et, s'il n'y a pas trop de coteries, je pourrai bien devenir professeur agrégé ! Mais bref de ce côté ; quand ce mémoire arrivet-il? Le temps est passé il y a longtemps, et vos amis ne savent trop que croire à cet égard. De plus, on le demande souvent et je trouve qu'il est urgent de le publier, sinon il ne produira pas tout le bien qu'on est en droit d'en attendre.
« Serviteur très humble. »