LETTRE XCV
« Paris, 7 juillet 182").
(( Cottereau vient de passer sa thèse 1 , il s'est bien défendu ; on a trouvé son latin mauvais . mais il avait M. Laennec pour soutien ; on lui a donné très satisfait. Trousseau s'amuse à être malade depuis son premier examen. La trachéotomie m'a vivement piqué; dites donc vite s'il existe encore, ce serait là une belle affaire!... Le mémoire n'est pas encore chez l'imprimeur, parce que MM. Guersant et Duméril ont voulu l'examiner de près ;
1 Ds Veneficio a miasmatibus paliidosis. — Julio 182.").
il n'y a point d'arrangements de faits avec les libraires , parce que, pour le vendre à ces messieurs, il faut qu'il soit parfini, tel qu'il doit paraître. C'est pour cela que nous vous avons tourmenté jusqu'ici et que nous vous tourmenterons encore. Notez bien que MM. Guersant et Duméril sont de la partie. Vous avez les livres de M. Edwards, et il en a besoin; il m'a chargé de vous les demander. Envoyez -les -moi donc le plus tôt possible. Vous me parlez de journaux , mais vous ne m'avez point dit, à la lin de l'année, quels étaient ceux que vous vouliez garder. Celui de Magendie traîne et ne paraît j:>lus souvent. Mille remerciements pour les soins que vous avez donnés à mes parents, vous m'avez un peu consolé. Ma sœur demeure chez M. Rouillé, dans la rue du Commerce. Je lui avais écrit en même temps qu'à vous; ils ont dû retourner vous trouver, j'espère que vous pourrez les guérir. Si vous voulez bien le permettre, je vous laisserai les 307 francs pour mon frère du collège, à mesure qu'il en aura besoin. Le principal m'écrit qu'il fait des progrès, et qu'il promet beaucoup; si vous saviez comme cela me fait plaisir ! . . .
« Une femme de cinquante ans était traînante depuis quelques jours ; elle est prise de fièvre avec langue blanche et chargée ; quelques douleurs vagues se manifestent dans le ventre , la prostration survient , puis la diarrhée , et cette femme meurt le seizième jour avec la langue croûteuse, rousse, etc. A l'autopsie les intestins grêles ne sont aucunement malades, l'estomac pas davantage, le gros intestin seulement est légèrement rouge dans toute son étendue. Tous les symptômes de l'adynamie ont existé. Cependant il n'y avait pas de dothinentérite ; j'ai passé plusieurs nuits près de cette malade , je lui ai prodigué
.ilii) CORRESPONDANCE. — ANNÉE 1825
tous les soins imaginables, elle n'en est pas moins morte, et je cherche encore la lésion qui Fa fait mourir. Au nom du ciel! qu'avez- vous- d'utile contre ces terribles maladies? Je ne pouvais pas faire une perte plus sensible; cette femme avait toujours été ma bonne, depuis que je suis sorti de Saint-Louis. Elle m'avait suivi à l'hôpital, où elle s'est tuée à force de travail et de zèle; elle m'était attachée comme une mère , elle entendait mes intérêts , toutes mes affaires mieux que n'aurait fait une épouse. Elle me connaissait et savait prendre mon caractère ; enfin , il n'était pas possible de trouver plus de qualités qui me convinssent dans une j)ersonne de cette classe. Il faut avoir senti le besoin de domestique semblable pour comprendre le tourment que me cause sa mort. Si de l'or pouvait la racheter!...
« Je vous en supplie , tout de suite bien vite un mot sur la cautérisation. M. Serres revendique ou plutôt feint d'ignorer que cette idée vous appartient ' ; est-il certain que vous lui en avez parlé quand vous vîntes à Paris en 1821, et que vous répondit-il? En quelle année avezvous eu cette idée, et quand fut-elle mise à exécution pour la première fois?... Je suis tellement engagé qu'il faut que je réponde sur-le-champ dans les Archives. »
1 Serres venait de publier le mois précédent dans les Archives de médecine une note sur la Méthode ectrotique de la variole, appliquée an traitement de la variole conjlnénte , procédé qu'avait imaginé Bretonneau et que Serres tenait de lui. — T.
VELPEAU A BBETONNEAU 501
LETTRE XCVP
« Paris, 30 juillet 1825.
« Et nous aussi, mon cher Maître, nous voudrions bien annoncer dans un journal la résurrection de M]le de Puvségur1. M. Guersant voulait le faire tout de suite, il ne voit pas en quoi cela peut vous déplaire ; ce ne serait qu'une note qui ne pourrait gêner en rien la diphthérite, et qui ferait grand plaisir aux Archives. Si vous y consentez, je n'aurai besoin que de la lettre que vous avez écrite à Cottereau, et de celle que vous avez eu la bonté de m'adresser; avec cela je ferai un petit article sur la trachéotomie, et ce sera une occasion bien naturellement amenée pour annoncer enfin l'apparition du mémoire sur le croup. Que je suis content de l'ardeur qui vous anime ! Dieu veuille que cela dure ! Je vous avoue que j'ai une fameuse envie de renouveler vos expériences sur les chiens. Comme animaux de la même famille il n'y a qu'eux qui soient capables d'imposer silence à la horde des visiologistcs. Je crois que vous servirez l'humanité en frappant fort et sans réserve sur ces derniers 2. Le manuscrit serait copié s'il eût été possible de l'arracher plus tôt des mains de M. Guer-
1 Bretonneau venait de remettre la trachéotomie en honneur dans la diphthérie en opérant avec un brillant succès la fille de son ami le comte de Puysé^ur. — T.
2 On voit que Velpeau était entré hardiment dans la voie que lui avait tracée son maître et avait pris position contre le physiologisme. — T.
:;02 CORRESPONDANCE. — ANNÉE 182b
sant ; il le serait néanmoins , si mon copiste n'était pas malade. Enfin, je le livre à M. de Puységur, et nous gardons ce qu'il y a de copié ; bien entendu qu'avant deux mois l'impression en sera terminée. M. Guersant aurait bien voulu vous écrire, mais il n'a pas un instant de libre; moi-même je suis dans le même cas , l'anatomie chirurgicale me tourne la tête , et un nouveau concours m' arrive pour consolation . . .
« Votre embryon, ses membranes et tout votre œuf m'intéressent beaucoup. Si vous pouviez me l'envoyer par Cottereau '? Il va bientôt revenir, je pense; dites-lui donc bien tout ce que vous désirez en fait de journaux, etc.
« Votre très humble. »
LETTRE XCVIP
18 ou 10 août 1825.
« Vous nous plaignez, mon cher Maître; en vérité, je vous plains bien aussi, moi, d'être si tourmenté ; mais toujours est- il qu'il nous faut la diphthérite ; et dépêchezvous pour la dothincntérite ; après cela nous vous ferons
1 Velpeau, chef de clinique dans un service qui comprenait une division d'accouchement, commençait alors à rassembler les matériaux qui devaient lui permettre de publier en 1833 son Traité d'Embryologie ou d'Ovolof/ie humaine. — T.
nos condoléances. Le feu de file que nous avons commencé sur vous ne cessera qu'après votre capitulation , soyez-en bien convaincu. Voici l'observation que vous me demandez; vous la trouverez incomplète peut-être, et cela tient à ce que, ne soupçonnant pas une terminaison aussi prompte, ni une maladie aussi grave, je ne me suis pas assez pressé d'en recueillir tous les détails pendant la vie de l'individu. Au reste, Omar1 a vu les tripes que je conserve.
« Pages, vingt-trois ans, étudiant en pharmacie, fut conduit à l'hôpital de la Faculté le 13 août 1825 ; depuis huit jours il était mal à son aise ; le 9, il ressentait quelques coliques et un peu de fièvre; le 10, la diarrhée survint, et tous les symptômes augmentèrent légèrement d'intensité. Lors de son entrée, la langue était rouge, mais légèrement à la pointe, et verdâtre sur le dos ; elle était molle, plate et humide. Le ventre n'était pas douloureux ; peau ni chaude ni sèche ; fièvre nulle , intelligence saine ; ce jeune homme paraissait simplement indisposé : air triste et morose ; j'ai appris qu'il avait éprouvé quelques contrariétés. Le 14, même état: yeux un peu hagards , figure étonnée ; néanmoins pas de délire décidé. Le soir à onze heures cet homme se jette par la fenêtre et se tue sur le coup.
« Autopsie le 16 à dix heures du matin. Crâne: fracture comminutive du frontal ; lobe antérieur droit du cerveau désorganisé ; toute la surface cérébrale couverte de sang fluide. Poitrine : tous les organes dans l'état naturel. Abdomen: foie non altéré ; sang épanché au-devant du rein droit ; ganglions mésentériques très gros , rouges
1 Surnom amical que Bretonneau avait donne à Trousseau.
et spongieux ; muqueuse intestinale couverte d'une quantité considérable de pustules et de plaques ; les pustules sont dures, aucune n'est ulcérée ; les plaques sont extrêmement saillantes et comme spongieuses. On trouve des boutons jusque dans le rectum d'une part, et le duodénum de l'autre. Estomac : légèrement phlogosé sur les replis de sa membrane muqueuse. Tous les autres organes sont sains.
« Je n'ai pu voir encore M. Robiquet ; dites-moi donc, a parte, s'il faut absolument que j'envoie un exemplaire de mon Anatomie à MM. Mignot, Leclerc et Gouraud ; je n'en ai débattu que cinquante et j'aurais besoin d'en avoir un cent. Je crains bien que les lithographies soient perdues ; en tous cas , vos épreuves nous serviront beaucoup. Trousseau a dû vous dire que vous n'auriez pas de coupe verticale de la tète avant d'avoir envoyé la diphthérite; on vous la fera passer pendant l'impression du mémoire, et vous direz alors tout ce que vous voudrez sur une feuille explicative. Quant à l'Académie, je persiste. »
TROUSSEAU A BRETONNEAU Wô
LETTRE XGVIII
DE TROUSSEAU
« 21 août 1825.
« Henri Gouraud vous aura remis ma thèse , mon cher Maître, et vous aura dit que j'avais eu la note extrêmement satisfait *. J'ai reçu de M. Récamier, de M. Guersant, les compliments les plus flatteurs, enfin je ne me suis pas montré moins digne de vous que mes devanciers Velpeau et Cottereau. La discussion a été fort orageuse ; je leur avais mis un morceau de chien dans l' avant-propos , et un révérend Broussiste, que j'avais en tête, m'a poussé de rudes bottes, et a poussé des clameurs désespérées en voyant que je lui ripostais vaillamment. Comme je suis hargneux, je lui avais aussi dit deux mots de la dothinentérite , qui m'a valu une pointe de M. Récamier et de M. Bertin ; quoi qu'il en soit, je me suis tenu ferme sur mes arçons, et grâce à vous, mon cher Maître, j'en suis sorti avec les honneurs du combat. Velpeau, M. Orfila, M. Récamier, veulent que j'attende , ainsi que Cottereau , le prochain concours de l'agrégat ; mais vous savez quels obstacles m'opposeront mon manque absolu de fortune et d'autres petites considérations particulières.
1 Trousseau. — Des Lividités cadavériques du canal digestif. (Thèse de doctorat, 1825.)
506 CORRESPONDANCE. — ANNEE 1 8 2 :i
« Je suis depuis quinze jours la clinique de M. Husson, qui, vous le savez, est ultra -Broussiste. Nous avons eu quatre dothinentériques , deux au sixième et huitième jour, un au vingtième avec hémorragie intestinale et perforation de l'avant- dernière plaque de Peyer, un autre au vingt - deuxième jour. Demain, nous ferons encore une autopsie , vous voyez que cela ne va pas mal.
« Deux mots pour le malade du vingt -deuxième jour. C'était une jeune fille qui avait des symptômes assez graves ; mais , du reste , elle n'était pas au . terme où l'on doit désespérer ; elle a succombé à l'adynamie. Une vingtaine de glandes de Peyer étaient malades. Un petit nombre de cryptes de Brunner boursouflés aussi ; mais voici le singulier : tout cela marchait à la résolution, et il n'y avait pas une trace d'érosion, c'est-à-dire que pas un seul luma dothinentérique ne s'était fait jour à travers la muqueuse et dans la profondeur des glandes de Peyer, nulle part on ne rencontrait de tissu nécrosé; ceci prouve manifestement que l'on peut mourir sans ulcérations au vingt-deuxième jour, et peut-être que les sangsues ont empêché les furoncles d'aboutir sans empêcher la malade de succomber.
<( J'oubliais de vous dire qu'outre les quatre dont je viens de vous parler, nous avons ouvert jeudi dernier un autre au trente -sixième jour, qui a eu une parotide critique le vingtième jour de l'affection, laquelle parotide avait dénudé la moitié de la face. A propos de parotides critiques, M. Récamier m'a dit qu'il avait vu des sangsues crever immédiatement après avoir aspiré quelques gorgées de sang d'une parotide sur laquelle on les avait appliquées. Un jeune homme de Grenoble m'a assuré
qu'il possédait une observation analogue; ceci prouverait un peu en faveur Je rhumorisme.
« Vous voyez en quinze jours sept individus qui succombent à la dothinentérite sur environ dix -huit malades : cela ne laisse pas de prouver que ' M. Broussais est l'homme du monde le plus véridique.
« Adieu, mon cher Maître, je vous embrasse et je vous aime de tout mon cœur. »
LETTRE XGIXe
DU MÊME
« Août 1825.
(( Il faut , mon cher Maître , que tous vos élèves et vos amis ne crient plus , mais hurlent après votre infâme paresse ; tout le monde vous pille, vous promène en lambeaux ; vous êtes cause que j'ai eu plus de vingt disputes , que Velpeau est enroué ; et si Cottereau n'était pas si occupé de son déménagement, je crois, Dieu me damne , qu'il gagnerait à votre service une nouvelle fluxion de poitrine. M. Serres a commencé la danse et vous a volé votre variole. M. Meyraux vous arrache les furoncles ; André se pare de votre dothinentérite ; M. Louis, de vos ulcérations tuberculeuses; M. Deslandes, de vos cryptes sébacés de la variole, et vous ne voulez pas entendre que lorsque vous arriverez ils feront sur
vous une grosse huée comme sur un plagiaire. En voilà qui méditent les sugillations cadavériques ; mais je les ai prévenus et je n'en reste pas là. Au nom de Dieu , faites vite , au risque de faire un peu moins bien ; ces gens de Paris sont des lamproies. Nous avons été si niais que de vous rendre la diphthérite, et voilà qu'elle ne nous sera pas rendue avant Tannée prochaine. Vous me faites courir chez M. Gucrsant, on me garde des larynx, et vous ne nous dites pas ce qu'il faut en faire ; en vérité , ce n'est guère bien.
« Pour vous faire enrager à votre tour, il faut absolument que vous me disiez un peu au long ce que vous pensez de la coloration de la membrane muqueuse de Billard1. Je m'occupe en ce moment d'un travail sur cet objet. Je pense qu'en rapportant ses autopsies il n'a nullement tenu compte de l'influence de la mort sur cette coloration et de l'influence même des gaz intestinaux. J'ouvre, moi, tous les cadavres qui me tombent sous la main, et quand je rencontre quelqu'un, je suis toujours tenté de lui demander : « Voulez -vous que je vous ouvre « seulement un peu de ventre? » Mais j'ouvre vingtquatre heures-, quarante -huit heures , soixante -douze heures après la mort ; et quoique je consigne ces altérations avec soin dans mon travail, je voudrais quelques autopsies plus fraîches. D'abord d'enfants morts -nés, et vous en avez chaque semaine à l'hôpital ; puis d'enfants qui succombent dans le tour de la maternité, etc.; des jeunes gens, des adultes, des vieillards. En dix ou douze jours vous aurez au juste ce qu'il me faut ; et vous aurez la complaisance de mettre l'âge , le nom , la couleur des
* Billard. — Op. citât.
TROUSSEAU A BUETONNEAU 509
portions pâles , les degrés de rougeur et de transsudation des parties déclives, mais surtout bien exactement, très exactement, la couleur de la membrane muqueuse non sugillée ; puis la couleur de la muqueuse , l'intestin étant distendu par les gaz. Vous chargeriez -vous de la partie de la coloration? Les détails antérieurs à la mort, l'âge, le nom, le sexe, seraient confiés aux soins de quelque bon garçon de l'hôpital de Tours, qui vous transcrirait le tout, et vous le remettrait pour me le faire passer. Gela, je vous assure , m'importe extrêmement.
« Veuillez donc, en courant dans votre cabriolet, lire les dix pages qu'a mises Billard à l'article Coloration, et me dire quelques-unes des objections que vous pourriez trouver. Quant aux observations nécroscopiques que je vous demande , ce sont seulement des ouvertures telles que vous les rédigez ordinairement, seulement un peu plus soignées sous le rapport de la coloration de la membrane muqueuse. Je tiens beaucoup aux poupons que Billard a colorés en rose et en blanc laiteux, peut-être à cause du mucus qui recouvrait la membrane très mince à cet âge ; au reste, examinez cela avec vos scrupules ordinaires. Je tiens singulièrement aussi à la couleur de la peau. Et puis, vous prierez le grand Paris de me transcrire l'observation de la fille Gagnot, qui succomba à la dothinentérite, au commencement de votre service en 1823. Encore une chose : me dire, et c'est le plus important, quelle est la couleur de la muqueuse vivante d'un chien; de la muqueuse morte , superposée et déclive : vous avez assez commis de meurtres pour avoir cela présent , et au besoin vous en commettriez bien encore un, pour l'amour de moi et de la science. De mon côté, j'ai fait la connaissance d'un équarrisseur, et j'espère pouvoir ouvrir deux ou
510 CORRESPONDANCE. — ANNEE 182o
trois chevaux vivants, moyennant le voyage à Clichy et peut-être une douzaine de francs ; mais ce seront des chevaux malades, et les objections que l'on me fera seront fondées. Vos chiens doivent, avant tout, allumer le premier fanal. Voilà bien des demandes, mon cher Maître, voilà bien de l'ennui jDour vous; mais tout cela c'est pour me venger des courses inutiles que vous me faites faire chez M. Guersant, rue Paradis, et par delà le boulevard des Invalides.
<( Il faut pourtant maintenant que je vous mette du baume dans le sang, et que je vous désopile la rate. Un homme grave, rédacteur principal des Archives, a pris loyalement votre défense, et a tombé à bras raccourci sur M. Serres , l'accusant de vous avoir volé votre méthode de cautérisation ; « il est vrai , ajoute votre champion . « que M. Bretonneau n'avait pas eu l'heureuse idée d'ap- « peler cette méthode ectrotique comme M. Serres; mais <( il l'avait appelée tout bonnement diphthérite, parce qu'il « substituait une inflammation à une autre inflamma- « tion *. » Convenez que votre défenseur est honnête homme. Voilà, mon cher Maître, comme on vous défend; jugez du reste ! ils écrivent tous de même , c'est à qui griffonnera le plus de papier, et pas un seul ne s'avise de lire ou de regarder auparavant.
« J'en reviens à mes moutons : vous avez eu le cadavre d'un guillotiné; dites-moi un petit "mot de sa membrane
1 L'article était de Velpeau et était consacré à la méthode de cautérisation qu'avait préconisée Bretonneau comme moyen d'arrêter certaines inflammations pustuleuses de la peau, et en particulier l'éruption varioleuse. Au cours de cette note, Velpeau prenait à partie Serres qui venait de publier un travail sur le même sujet (voir page 500), et lui reprochait de s'être approprié la- méthode de son maître et de n'avoir même pas cité son nom. (Arch. gén. de mèd., t. VIII, 1825.) — T.
TROUSSEAU A BRETONNEAU IJii
muqueuse, vous nie rendrez un grand service. Un docteur de Grenoble , dont je connais le fils , a donné avec succès, dans les fièvres intermittentes, du charbon végétal pilé au lieu de quinquina, et cela à dose de deux ou trois gros ; la même médication lui - a réussi dans les diarrhées rebelles. En vérité, ce serait bien prudent de faire manger à quelques-uns de nos malades quelquesuns de vos morceaux de charbon ; ce n'est pas mauvais , et ce ne peut avoir grand inconvénient. Ce docteur a essayé cette médication dans les fièvres franches et contractées au bord des marais.
« Je suis toujours la clinique de Broussais; il a en ce moment six dothinentérites , et deux qu'il avait auparavant, soit huit. Je vous tiendrai au courant du traitement, des symptômes, de la durée. Je fais des opérations à force, et, en vérité, il ne faut qu'un peu de métier; les grandes opérations précisément sont celles qui sont le plus faciles, et la taille est certainement plus facile sur le cadavre que l'extraction d'une dent. M. Lisfranc, qui opère sur le cadavre beaucoup mieux que Dupuytren, ne cesse de nous répéter qu'avec quelques principes et cinq ou six mois de manœuvre , on devient tout aussi habile que son maître , et je le vois d'après ses prosecteurs, qui n'ont pas un an d'études chirurgicales, et qui opèrent tous admirablement. Si vous entendiez M. Lisfranc , vous seriez étonné et enchanté de la précision mathématique qu'il met dans toutes les opérations. Je l'ai déjà vu souvent opérer sur le vivant; il opère vite et bien, et ne dévie pas un instant des principes qu'il nous donne. Quant aux opérations délicates, c'est autre chose, et il n'appartient peut-être qu'à peu de gens de les faire jamais bien.
« Adieu , mon cher Maître , excusez mon griffonnage
et mon bavardage, et croyez à rattachement sincère et à la reconnaissance de votre élève.
« Ma mère doit vous consulter sur quelques projets dont je lui ai parlé dans une lettre que je lui écrivais hier.
<( Présentez mes respects à Mmc Bretonneau. »