‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 79 sur 95 · LETTRE G · texte numérisé non relu

LETTRE G

« 1" septembre 1823.

« Mon cher Maître, je comptais vous griffonner quelques lignes dont j'eusse chargé Léridon; mais il est parti comme il était venu , et j'ai différé jusqu'au départ de Mme Gouraud. J'ai commencé aujourd'hui à suivre la clinique de Broussais, au Val-de-Grâce, et le cours de médecine opératoire de Lisfranc. C'est dans le chantier de la médecine physiologique que je vais voir manœuvrer le grand faiseur. Je prendrai des notes exactes et je vous tiendrai au courant. J'ai quitté par conséquent la clinique de M. Husson, dont je veux vous dire un mot. Il fait des leçons de clinique trois mois l'année , et alors les salles de M. Récamier sont désertes. Pendant les neuf autres mois, il fait sa visite rapidement et sans souffler. C'est un médecin plein de candeur et de bonne foi, qui a embrassé la doctrine physiologique parce qu'elle lui semblait moins meurtrière que la médecine de la Salpêtrière,

qui a déjà renoncé aux sangsues dans la diphthérite pour prendre le calomel, et qui depuis quinze jours n'applique presque plus de sangsues à ses dothinentériques , parce que vraiment il lui en mourait une quantité énorme , et qu'il s'est vu forcé de convenir que ceux qui lui arrivaient à l'hospice après vingt jours de maladie étaient moins mal que ceux dont il avait sucé le sang. Cette inamovible dothinentérite lui a ouvert les yeux, et désormais il n'opposera plus à ses coups que la diète et Feau chaude : ce sont ses expressions.

Hier matin, pour clore dignement l'année, nous avons fait l'autopsie d'un varioleux au dixième jour, et d'un dothinentérite au cinquième et demi. Les glandes de Peyer étaient, dans le varioleux, très saines et très apparentes, ce qui se trouvait fort à propos pour les mettre en parallèle avec les intestins de l'autre. Voici l'histoire du dothinentérique : il est entré à la clinique samedi dernier; j'étais dans les salles lorsqu'il y arriva, à cinq heures du soir. Il était venu à pied, soutenu seulement sous les bras ; ses guides nous dirent qu'il n'était malade que depuis trois jours, que très certainement le mercredi matin il travaillait et mangeait comme d'habitude, que le mercredi soir il avait été pris de lièvre, puis de délire violent, puis de diarrhée, que le délire n'avait pas cessé, que cependant on avait pu l'amener jusqu'à l'Hôtel-Dieu. Il offrait les symptômes suivants: langue rouge à pointe sèche, gercée, saignante, fuligineuse; lèvres dans le même état; dents sèches, sanglantes; délire violent, furieux; agitation extraordinaire; face grippée, sourcils contractés, narines sèches, yeux injectés, roulant dans les orbites avec vivacité; peau chaude, sèche; pouls fréquent, peu onduleux; légère diarrhée. Le

malade ne peut rendre compte de son état ; sensibilité abdominale peu vive. Il n'avait pas la coloration dothinentérique, et surtout ce n'était point là les symptômes ordinaires de l'affection à la fin du troisième jour; aussi soupçonnais-je d'abord une résorption purulente, ou une suffusion de même nature dans quelques cavités; un examen attentif me ramena à la dothinentérite , et je fis mon profit de cette nouvelle observation.

« Le lendemain matin, le délire était moins violent; les autres symptômes, d'ailleurs, n'avaient pas changé. M. Husson balançait entre une arachnitis et une gastro-entérite ; il se tint en expectation , et ne prescrivit que de l'eau de gomme et un lavement émollient. Le lendemain matin, mêmes symptômes que la veille. Lorsque nous portions la main sur l'abdomen, le malade nous repoussait avec colère, et témoignait de la douleur par les mouvements et les contractions des muscles de la face. M. Husson crut devoir appliquer vingt sangsues sur l'épigastre, et autant à l'anus; celles de l'épigastre saignèrent très abondamment, et le malade expira sept heures après l'application des sangsues. L'érujDtion dothinentérique était certainement à son début, les glandes de Peyer n'avaient que peu de relief, aucune n'était ulcérée. La muqueuse qui les recouvrait n'était pas ramollie, les ganglions peu développés n'étaient encore que d'un rose un peu vif. Ces phénomènes anatomiques me semblent caractériser le premier ou le deuxième jour de l'éruption, et je ne doute pas que. deux ou trois jours plus tard , le follicule et les ganglions n'eussent eu un volume au moins double. Je me méfierai donc dorénavant d'une dothinentérite qui à son début offrira un délire plircnitiquc, et je me méfierai également des émissions sanguines , tant préconisées pour calmer

ce délire. Un mot sur mes lèvres, la langue et mes dents saignantes ou sanglantes. Je vous ai entendu dire plusieurs fois que vous soupçonniez fortement le sang de colorer le mucus de la langue et des dents, et de causer ainsi en partie la croûte fuligineuse qui les recouvre souvent. J'ai pu m'assurer à Paris de la réalité de cette conjecture. Quelquefois un pauvre malade est dans les salles de clinique obligé de tirer quarante fois la langue en un quart d'heure. Cet organe tuméfié, gercé, rencontre les dents qui l'accrochent, le déchirent et causent une effusion de sang assez abondante pour que j'aie pu quelquefois en recueillir sur mes doigts. Il en est de même des lèvres, dont les mouvements ataxiques déchirent les gerçures , absolument comme le rire déchire les gerçures causées par le froid. J'ai vu le sang qui en découle venir teindre les dents, s'y dessécher, et former une espèce de matière noirâtre qui, délayée dans l'eau, colore ce liquide en rouge.

« M. Husson m'a beaucoup parlé de vous; il m'a chargé de vous dire qu'il vous priait de l'employer en toute occasion, qu'il serait trop heureux de vous être agréable en quelque chose. Il vous conjure de faire paraître promptement votre livre de la diphthérite; que si vous ne pouvez le faire paraître tout de suite, vous lui en envoyiez au moins ce qui est fait, pour le lire à l'Académie lui-même, parce que votre dothinentérite devient du domaine public et qu'on vous la volera, et qu'ensuite on vous dira des injures lorsque nous autres, vos amis ou vos élèves, voudrons récriminer, etc., etc.

« Je veux avoir le cœur net de vos furoncles internes. L'autre fois, je vous en ai parlé; et parce que je vous avais dit je ne sais quelle bêtise, vous m'avez répondu par des railleries et par des balivernes. Encore une fois

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j'y reviens; j'ai examiné, palpé, lavé, coupé, avec le soin le plus scrupuleux, tous les boutons les plus saillants des dix dothinentériques qui ont succombé ce mois passé : je les ai examinés dans l'intention de montrer du tissu nécrosé aux schismatiques , et en vérité je n'ai pu découvrir un seul bourbillon, et pourtant nous en avons ouvert un au treizième jour, au vingtième, au dixième, au vingtcinquième, etc., etc., et, je vous le répète, pas un seul bourbillon. J'en ai vu des bourbillons avec vous, j'en ai vu dans deux autopsies faites chez M. Récamier; mais j'en ai vu peu, et la très immense majorité des boutons ne cachait point de luma. Je ne veux donc pas que vous l'appeliez éruption furonculaire , puisque le furoncle n'est qu'une exagération de votre maladie et un accident peu fréquent en comparaison avec la quantité de boutons qui ne deviennent jamais furoncles. Je vous accorde le mot dothinentérite, parce qu'en somme il n'exprime qu'une éruption saillante sur la muqueuse, mais je voudrais que votre sous-titre fût celui-ci : ou inflammation aiguë des glandes de Peyer et de Brunner. J'ai dit aiguë parce que l'inflammation du tuberculeux est chronique ; maintenant il sera facile, à ceux qui connaîtront ces glandes, d'imaginer quel doit être leur aspect lorsqu'elles sont tuméfiées, lorsque même elles ont été nécrosées par la véhémence ou par la spécificité de l'inflammation. Je crois m* être assuré, sans doute je me trompe , que dans beaucoup de cas la muqueuse sur les glandes de Peyer était ulcérée, même assez profondément } sans qu'il y eût énucléation d'un bourbillon. J'ai vu cela très positivement à une autopsie que nous fîmes il y a quatre jours.

« Je vous parlerai bien d'une éruption singulière que nous avons depuis deux mois à Paris. C'est une variole,

c'est une varicelle , c'est une varioloïde , c'est on ne sait quoi. Trois vaccinés sont maintenant dans les salles avec cette éruption ; des gens non vaccinés en sont pris aussi, et ne contractent pas la véritable variole des véritables varioleux à côté de cpii ils couchent. Les boutons ne sont point comme ceux de la variole, semblables à des gouttes de cire ; ils sont pointus comme des boutons de sagesse , de grosseur variable et non pas phlycthénoïdes comme dans la varicelle. Et puis si la maladie va plus vite que la variole, elle va plus lentement que la varicelle. Qu'est-ce que tout cela? On dit que la maladie règne dans la maison royale de Saint- Denis, où cependant on n'admet aucune pensionnaire à moins d'avoir des traces et un certificat de vaccine. Je regrette de n'avoir pas le temps de m'occuper de cette affaire.

« Que faites -vous de Gottereau? Le cours de Lisfranc va commencer demain. Broussais a commencé aujourd'hui. Je crains bien qu'il ne s'amollisse dans les délices de Capoue , et. que ses belles vendanges ne le retiennent encore une quinzaine à Tours.

« J'apprends aussi avec bien du plaisir que vous avez maintenant pour élèves Gouraud et Bassereau ; ce sont deux brillants sujets et deux bons travailleurs; tâchez de les garder au moins cet hiver, et dites -leur que je me chargerai avec grand plaisir de leurs inscriptions tant que je serai à Paris. Faites-leur surtout bien entendre qu'ils ne pourront presque rien faire s'ils viennent de trop bonne heure ici. En vérité, je crois impossible d'étudier utilement à Paris si l'on n'a pas encore étudié ailleurs. Je compte vous envoyer à la rentrée deux élèves : l'un a passé tous ses examens et veut faire sa thèse avec vous; l'autre est un jeune Lyonnais, plein de moyens, que je

veux arracher aux agressions de Broussais; ce ne seront point des Aussendons, je vous en réponds. Adieu, mon cher Maître, je vous embrasse de tout cœur, et je regrette bien de n'avoir pas le temps de causer plus longtemps avec vous. Veuillez dire mille choses amicales et présentez mes respects à Mme Bretonneau. »

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