‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 80 sur 95 · LETTRE CI · texte numérisé non relu

LETTRE CI

DU MÊME

« 3 septembre 1825.

« J'ajoute à ma lettre un troisième appendice, pour répondre à celle que Cottereau m'a apportée de votre part, ou plutôt pour vous dire encore deux mots de la dothinentérite. Un enfant de seize ans arrive chez M. Husson avec une légère fièvre ; juoint de délire , un peu de diarrhée; somme toute, une bénigne dothinentérite ; et il est pris tout à coup de péritonite , et meurt hier. Il n'avait point eu de sangsues. Un autre est arrivé au neuvième jour, avec délire, tympanite , constipation, langue fuligineuse, etc., etc.; on ne lui a rien fait, il paraissait agonisant ; il a vécu deux jours et a succombé hier. Gomme j'ai toujours des limiers pour me dépister des autopsies, et que je suis plus que jamais le vultus papa, on est venu me relancer au Val-de-Grâce, et bien vite je suis descendu à l'Hôtel- Dieu. Or voici le résultat

de l'autopsie du premier : perforation du cœcum ; du cœcum, vous entendez? perforation au centre d'une petite agglomération de cryptes de Brunner ; le reste malade pas pour la peine. J'ai pensé que ce cœcum vous ferait plaisir, car le cas est rare.

« Passons au deuxième : il faut vous dire que je sape le physiologisme de toute votre force, et que, depuis mon entrée chez M. Husson , je crie toujours à la dothinentérite immuable , aux lividités cadavériques. Or donc, ce dernier jeune homme étant mort pendant la visite, on l'a mis incontinent sur le ventre, et jusqu'au moment de l'autopsie il est resté dans cette position. C'était un coup de théâtre à l'ouverture de l'abdomen, et les lividités sont aux nues. Or c'était bien la plus belle, la plus pustuleuse, la plus bosselée, la plus fongueuse de toutes les dothinentérites. La spécificité est à l'ordre du jour ; mais votre Omar a saisi cet intestin, et, après l'avoir montré aux infidèles comme le pain azyme, il a pris un bistouri , une pince , il a détaché de la muqueuse les glandes de Peyer toutes seules, les a regardées à contrejour, par transparence, dans tous les sens, les a épluchées, disséquées au beau milieu des plus énormes gibbosités, et il n'a pas vu de bourbillon, pas de bourbillon, pas de bourbillon! Il est vrai que nous n'étions qu'au commencement du treizième jour ; mais , puisque Yénucléation se fait au quatorzième, je devais découvrir déjà du tissu nécrosé. Seulement le sommet de quelques-unes de ces fongosités commençait à s'imprégner de bile ; mais cette mort du tissu manifestée par l'imbibition avait l'air d'avancer de la muqueuse à l'intérieur des cryptes et n'était pas, comme le furoncle, enkystée en quelque sorte.

<( Vient une troisième autopsie. Un enfant a fait , ce mois de juin, une dothinentérite très grave. Les sangsues lui ont permis d'entrer en convalescence au commencement d'août. Est survenue une scarlatine dont lui avait fait cadeau un voisin ; les sangsues ont encore fait justice de la scarlatine, mais la cacochymie et la leucophlegmatie ont fait à leur tour justice du malade, qui ce matin nous a montré ses intestins.

<( De l'eau dans les cavités et dans le tissu cellulaire sous -cutané. Des glandes de Peyer et de Brunner ardoisées dans le fond de l'intestin, et cela sans trace aucune de cicatrice.

« Voilà, j'espère, un sépulchrétum cpie Mmt Gouraud vous portera.

« Deux mots de moi, maintenant : vous avez parlé avec maman, et je suis on ne peut plus content que vous ayez été consulté dans cette affaire. Vous ne voulez pas (pie j'aille à Chàteauroux ; je ne le veux pas plus que vous. Vous ne voudriez pas (pie je revinsse à Tours, et la raison me dit, en effet, que je n'y devrai plus revenir avant un an. Vous désirez que je reste à Paris, et peutêtre, en effet, ce serait un parti sage ; mais écoutez, mon amie doit bientôt partir pour Tours, elle vous verra, elle causera avec vous de ce qui me concerne. J'aime assez ([ne mes intérêts soient discutés par les deux personnes que j'affectionne le plus au monde , et qui ont le plus de droits à ma reconnaissance. Ce que vous aurez décidé, je le ferai, si toutefois je me sens la force de le faire. Adieu, mon bon Maître; écrivez -moi deux mots lorsque le dothinentérite vous ennuiera, et croyez toujours à l'attachement inviolable et à la reconnaissance de votre élève.

« P. -S. Cottereau me dit que Mme Bretonneau est

enrhumée , espérons que les vendanges la guériront ; dites -lui que je le souhaite de tout mon cœur, et que je lui présente mes hommages respectueux. »

LETTRE Cil

DU MEME

« 8 septembre 1825.

« Mon cher Maître, j'ai attendu l'occasion de M. Gentil pour vous dire deux mots de mes projets et d'une lettre que j'ai reçue de ma mère, depuis celle que Mme Gouraud a dû vous remettre de ma part. Ma mère me mande qu'elle vous a vu, qu'elle a causé avec vous de mon avenir ; que d'après cet entretien elle a pu conclure que je devais rester dix-huit mois à Paris , que douze cents francs de plus devaient me suffire, et qu'en un mot elle m'engageait à emprunter cette somme à Jacquemin. Ce n'était sans doute pas de cette façon que vous l'entendiez, ni moi non plus, d'après ce que m'avait dit Cottereau. A cela je réponds que je resterais à Paris si j'avais douze cents francs à moi ; mais que je ne les emprunterai certainement pas, parce que je ne veux pas commencer mon état avec une dette aussi considérable que celle que j'aurais alors. Sans doute, il serait fort avantageux pour moi de pouvoir passer encore un an à Paris, en me livrant

exclusivement à l'étude de la médecine et de la chirurgie ; mais il me faudra bien partir, si je ne trouve pas à me colloquer avantageusement à Paris. Examinons un peu la chose : je vois ici beaucoup de malades, je suis avec soin trois cliniques médicales, une au Val-de-Gràce , deux à FHôtel-Dieu, et j'y apprends bien peu de chose, sinon que les médecins sont bien menteurs et la nature bien puissante. Outre cela, je suis le cours d'opération de Lisfranc, j'écharpe des cadavres pour répéter quatre et cinq fois la leçon, de manière à savoir très bien faire ce qui ne demande absolument que du métier.

« Lorsque j'aurai suivi deux cours opératoires, lorsque j'aurai mis en capilotade une vingtaine de cadavres, alors j'aurai assez d'habitude pour pouvoir m'exercer seul à toutes les opérations de la chirurgie, même aux plus graves. Tout cela finit à midi et demi ; et puis je passe quelques heures à disséquer, en conservant tous les rapports anatomiques, dans l'intention de me fortifier sur l'anatomie chirurgicale. C'est ainsi que je vais encore passer quatre ou cinq mois, et alors je saurai très bien mon manuel opératoire. Dans quatre ou cinq mois, j'aurai épuisé le contingent de la somme que Jacquemin avait mise à ma disposition, et à cette époque la faim me chassera de Paris. C'est alors, mon cher Maître, qu'il faudra me décider pour un établissement quelconque, et jusque-là j'ai le temps d'y penser.

(( J'en arrive à un petit article d'une lettre que m'a écrite l'abbé Dupuy, je vous le transcris fidèlement : <( Ta mère me charge de te dire que , toutes les fois que « tu trouveras l'occasion d'écrire à M. Bretonneau , tu « feras bien d'en profiter. Il parait que ce docteur s'est « plaint plusieurs fois de l'ingratitude de ses élèves . et

« que , sans le nommer , il t'a désigné de manière à ce « qu'on ne pût s'y méprendre. »

« Je vous avoue qu'une pareille phrase m'a un peu surpris, qu'elle m'a même affligé un instant, et qu'ensuite elle m'a fait rire de pitié, pensant que ça ne pouvait être qu'une Margueronnade , car j'ai l'intime conviction que vous n'avez jamais eu une pareille idée de moi, et à plus forte raison que vous n'avez jamais rien dit qui tende à le faire croire.

« Parlons d'autre chose.

<( Me voilà en relation avec M. Magendie1, et il est convenu que je serai admis à ses leçons de physiologie expérimentale; je vous tiendrai au courant de ce qui me semblera digne de votre attention.

« Il m'a dit que, dans toutes les compressions cérébrales, le sang des artères n'avait plus de rutilance, bien que l'inspiration et l'expiration s'effectuassent à merveille, chose qu'il a expérimentée en ouvrant la temporale des apoplectiques et la fémorale d'un chien dont il comprimait le cerveau ; ce qu'il y a de bizarre, c'est que la section du pneumo- gastrique n'amène pas la même coloration.

<( Il a injecté dans les veines des animaux de l'ichor gangreneux et des produits de la putréfaction animale, et a déterminé des vomissements de sang noir, analogue à celui du typhus ictérode et de quelques autres typhus, etc.

1 Magendie, né en 1783, était à cette époque médecin à l'IIôtel-Dieu , membre de l'Académie de médecine depuis sa fondation et membre de l'Académie des sciences (1821).

Depuis 1808, il s'était adonné aux travaux de la physiologie expérimentale, et avait commencé cette série d'expériences qui, continuées par Claude Bernard et Pasteur, ont jeté un si vif éclat sur la science française et porté si haut le nom de ces illustres physiologistes. — T.

Il compte continuer ses expériences et en tirer quelques inductions pathologiques. Il fait la visite dans une salle de l'Hôtel -Dieu , et il manœuvre devant moi avec la morphine, l'acide hydrocyanique et tous ces nouveaux médicaments. S'il obtenait quelque résultat qui en valût la peine, je vous le manderais. Voilà quel est mon but en suivant la visite de Magendie : 1° je cause physiologie avec lui ; 2° je vois employer les nouveaux médicaments, et 3° j'y apprends à me servir à mon aise du cylindre du père Laennec, parce que nous ne sommes que cinq ou six à suivre cette clinique.

(( Velpeau s'occupe du lithographe; Gottereau et moi nous irons demain aux Enfants demander des larynx à M. Guersant , et Velpeau fera les coupes diverses dont il vous enverra le dessin. Cela une fois fait, Gottereau et moi nous nous chargerons des corrections des épreuves , et vous en aurez un exemplaire avant la fin d'octobre.

« Broussais a cent cinquante malades, et trois ou quatre seulement qui soient intéressants; sur ces quatre, une dothinentérite peu grave , qui va très bien ; une pneumonie chronique, qui va mourir; une je ne sais quoi, qui a offert les sj^mptômes les plus extraordinaires , et qui réchappera peut-être , et enfin un érysipèle du mois d'août qui est sorti guéri et est revenu quinze jours après avec une anasarque générale et un épanchement considérable dans la cavité abdominale ; du reste nulle douleur : vingt sangsues à l'épigastre (c'est le billet d'admission), de la limonade nitrée, la diète, et notre homme est tout à l'heure guéri. Cette anasarque, survenue après un érysipèle considérable, me semble avoir quelque point de contact avec celle qui survient à la suite des scarlatines. Les urines étaient limpides, j'y ai regardé. J'ou-

bliais : une lièvre intermittente , tierce et parfaitement nette , sans phlegmasie thoracique ni abdominale , chez un homme décoloré, qui habite Paris depuis quatre ans et qui , avant cela , avait eu longtemps les fièvres intermittentes ; cette fièvre tierce, dis-je, a' été traitée par la diète et les sangsues, et depuis quatre jours n'est pas revenue. Broussais est parti de là pour pousser une grande clameur contre les ontologistes{.

« Adieu, mon cher Maître, je vous embrasse de tout mon cœur. Votre élève reconnaissant.

« Veuillez offrir mes respects à Mmc Bretonneau. »

1 Pour Broussais, décrire un groupe de symptômes et donner à cette description un nom spécial de maladie, c'était créer un être fictif, imaginaire, et faire « de l'ontologie ».

Et dans le langage véhément créé par lui , être un médecin ontologiste c'était être un médecin rétrograde, hostile à la lumière et aux pro- » grès. — T.

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