LETTRE CIII
DE COTTERÂU
« Paris, 9 septembre 1825.
« Enfin j'ai vu Broussais à sa clinique, mon cher Maître, mais je ne l'ai vu qu'une seule fois. Gela m'a cependant suffi pour le juger, car il a eu soin de nous annoncer que naguère encore on était tout à fait niais en médecine , et qu'il avait fallu son apparition pour faire ouvrir les yeux et pour faire connaître toute l'absurdité du raisonnement de ces ontologistes immobiles qui se refusent toujours à l'évidence de ses assertions.
« Trop occupé de la recherche d'un logement, je n'ai pu y retourner, mais dans quelques jours j'espère le revoir.
(( J'ai rendu une visite à M. Carre, que j'ai trouvé marié; il a épousé, il y a deux ans, une jeune artiste, peintre d'histoire , et depuis lors il a cessé l'exercice de
1 Cottereau fut le seul des élèves de Bretonneau dont la carrière ne répondit pas à ses brillants débuts.
Poussé sans doute par des besoins. d'argent' et déjà vieil agrégé de la Faculté, il s'associa à un pharmacien dont le renom a été célèbre, à Raspail , et lui apporta son concours dans l'exercice illégal de la médecine. Raspail avant été poursuivi, il fut démontré que Cottereau signait les ordonnances que le premier dictait.
Devenu l'associé de Raspail et le sectateur de cette thérapeutique où le camphre jouait un si grand rôle, Cottereau mourut, dit-on, empoisonné par le camphre. La chose n'est guère probable, mais l'Académie de médecine en fut tout de même saisie. La commission refusa de se prononcer (8 juin 1847). — T.
la médecine ; il va même en quitter le titre le mois prochain. Il ne sait s'il aura le plaisir de vous aller voir, ce serait possible; mais au moins il compte sur votre visite dans quelques mois.
« Je vous ai annoncé comme devant, venir aussitôt que la dothinentérie serait terminée, et il est trop sûr de votre amitié pour craindre que vous veniez ici sans l'aller voir. Sa femme est toute jeune, et elle aura plusieurs de ses peintures à la prochaine exposition. M. Bougon, dont le sort semblait vous intéresser, est allé faire un voyage dans les Pays-Bas ; son menuisier l'avait fait mettre à Sainte -Pélagie, où il est resté deux heures ; il paraît que la duchesse de Berry a fait payer ce qu'il devait à ce créancier1; mais les autres (qui sont nombreux) se sont montrés, et il a judicieusement pensé que le parti le plus avantageux à prendre, dans ce cas, était de quitter ses , dettes , puisqu'elles [n'étaient pas de nature à le quitter d'elles-mêmes. Tel est le motif de son départ précipité ; tel est aussi le mot de l'énigme de l'ami Velpeau.
« Nous attendons impatiemment des cadavres d'enfants pour vos coupes de tête et de larynx ; nous allons aller avec Velpeau chez M. Guersant , pour nous en procurer. Vous avez donc oublié les livres du docteur Edwards, que vous n'avez point remis à mon beau-père? Je vous en prie, adressez-les à Velpeau, qui veut les lire, afin que M. Edwards les revoie à son retour de Londres, d'où il va arriver incessamment. Velpeau dit qu'il serait homme à se fâcher rouge , et vous savez en effet qu'il a
1 Bougon était professeur et chef de service à l'hôpital de la Faculté. Il avait été le médecin du duc de Berry et l'avait soigné au moment de son assassinat avec Dupuytren et A. Dubois. Cette circonstance explique l'intervention de la princesse. — T.
l'air passablement original. Je pense bien que votre diphthérite va arriver en môme temps ; nous comptons tous dessus, sous une dizaine de jours au plus tard.
<( Mon petit, cpii est chez mon beau -père maintenant, est malade, d'après ce que ma femme vient de me marquer. Je vous prierai de le voir ; sa mère en deviendrait malade, et pour un vous en auriez deux.
« Je réclamerai votre indulgence pour mon griffonnage et pour l'incohérence de ma lettre; mais mon beau-père monte en voiture, et j'ai à peine le temps de la terminer.
<( Adieu , mon cher Maître , je vous embrasse. .
(( Votre respectueux et tout dévoué élève.
« La diphthérite surtout ; qu'elle paraisse avant deux mois, et la dothinentérie avant l'été. »