LETTRE CIV
DE TROUSSEAU
« 16 septembre 1825.
« Mon cher Maître , l'anontologiste Broussais nous a laissé mourir un jeune dothinentérite au vingt -deuxième jour. Voici en peu de mots son histoire : arrivé au quatrième jour, on lui met quarante sangsues sur le ventre : le lendemain quarante autres sangsues ; puis on le laisse tranquille. Au neuvième jour, Broussais prend le service et le trouve dans l'état suivant : langue médiocrement
rouge, humide, diarrhée peu vive, hoquet continuel depuis vingt-quatre heures, toux peu vive, respiration paisible, peu fréquente, pouls mal onduleux, grande difficulté de s'énoncer (quoique la langue fût nette et humide), gémissements, agitation violente, nulle douleur abdominale, douleurs de l'hypocondre gauche, pâleur extrême, amaigrissement déjà très sensible ; vingt sangsues à l'anus pour la colite manifestée par la diarrhée, vingt-trois sangsues pour la gastrite. Le lendemain, mêmes symptômes ; le hoquet est devenu intermittent, de continu qu'il était; le ventre est météorisé : vingt sangsues à Fépigastre, applications froides sur l'abdomen ; le pouls est beaucoup plus fréquent, les yeux sont caves d'une manière extraordinaire. La langue reste humide, le délire est assez violent, la pâleur est au comble, la peau est peu chaude. Les piqûres des sangsues restaient très hvides, ce qui annonçait combien peu énergiques étaient les forces digestives de l'organisme. Dès lors, M. Broussais renonce aux sangsues et insiste sur les topiques réfrigérants appliqués sur la tête ou sur l'abdomen, selon que les symptômes abdominaux ou cérébraux semblent prédominer.
« L'amaigrissement est fort considérable; la respiration est lente, insensible; le pouls petit, misérable; le malade s'éteint enfin paisiblement le vingt-deuxième jour. Je dois vous avouer que ce hoquet, cette agitation extraordinaire, sans délire violent, cette pâleur, ces yeux si caves, cette peau froide , cette respiration pénible , en un mot cet aspect étrange me déconcertèrent, et je ne pus reconnaître l'affection. Je n'ai vu un pareil fait et un pareil ensemble de symptômes qu'à la fin des dysenteries aiguës et des péritonites; et pourtant j'étais certain qu'il
n'avait ni l'une ni l'autre de ces maladies. L'autopsie le démontra.
« La tête, le thorax, tout à fait sains ; l'estomac pâle, les intestins grêles, d'une intégrité parfaite, excepté dans les trois derniers pieds de l'iléon. Cinq ou six glandes de Peyer et pas plus étaient légèrement tuméfiées, et la muqueuse qui les recouvrait ramollie, sans être ulcérée. Les glandes de Brunner, circonvoisines , même celles du gros intestin , presque toutes un peu ardoisées ; quelquesunes, encore très tuméfiées, témoignaient en faveur de la dothinentérite. Les ganglions, d'ailleurs, étaient là pour servir de pièces à conviction. Voilà donc une dothinentérite ; et de quoi donc est mort ce malheureux ? Ce n'est certes pas de son inflammation intestinale, mais Lien de cet infâme empoisonnement. Mais si l'autopsie m'a démontré que les sangsues avaient été funestes à ee malade, elle m'a convaincu aussi qu'elles avaient modifié l'inflammation, car ce n'est point l'aspect ordinaire des glandes au vingt -deuxième jour.
« Depuis que je suis à Paris, j'ai ouvert plus de vingt dothinentériques , et je puis vous protester que tous ceux que les sangsues n'ont pas assommé du premier coup m'ont présenté des altérations beaucoup moins graves que ceux que l'on n'avait pas fait manger aux bêtes; il y a plus, je vous assure que généralement, dans toutes les autopsies que nous avons faites ensemble à Tours, j'ai vu l'appareil folliculaire beaucoup plus tuméfié que chez les malades qui , à la même époque , avaient succombé ici. J'en excepte, je vous le répète, ceux qui sont morts immédiatement après l'application des sangsues, ou qui sont morts sans sangsues, et le résultat de ces observations a été pour moi que les sangsues modifiaient avan-
tageusement l'inflammation locale , mais aggravaient singulièrement la maladie générale. Quelques autopsies m'ont également convaincu que la longueur des convalescences, que vous attribuez à la difficulté de la résolution des inflammations intestinales et à la paresse des ulcères dothinentériques , reconnaissait plutôt pour cause une atteinte plus profonde portée à la machine par le virus dothinentérique ; et pourvu que vous me promettiez de ne pas vous moquer de moi, j'explique cela en disant que les sangsues , causant une résorption rapide , donnent à l'économie une indigestion de produits morbides qui eussent pu être facilement assimilés et excrétés, si l'on eût laissé marcher naturellement la maladie.
« Pardon, mon cher Maître, de la liberté grande; mais dans l'intérêt de notre dothinentérite , je dois vous dire tout ce que je vois, tout ce que je pense. Que l'inflammation locale puisse être modifiée avantageusement et singulièrement atténuée par un traitement quelconque , cela pen détruit pas du tout la spécificité. La variole elle-même n'est -elle pas susceptible de cette modification au rapport du bonhomme Stoll, Aphorisme, 531 et 532 (Varîote)?
« Il nous est mort sans sangsues , mais avec du pus , une jeune fille , grande , belle , fraîche , mais qui avait la teigne et plusieurs traces de cicatrices au col. Elle entre à la clinique avec une scarlatine assez intense. L'angine était violente , le délire agité ; on prescrit des boissons adoucissantes. La stupeur engage M. Magendie à donner quelques gros d'esprit de Mindererus ; la malade semble devoir entrer prochainement en convalescence. Tout à coup la fièvre se rallume , le délire augmente , la soif
devient plus vive, la langue, les lèvres, les dents, sont sèches et fuligineuses. La suppuration de la tête se tarit. Il se fait en même temps une détonation sur les articles des poignets, cpii deviennent excessivement douloureux. La main entière se tuméfie et s'infiltre. La tuméfaction et la douleur sont plus vives le lendemain. C'était, il me semble, une anasarque inflammatoire ; une petite phlyctène remplie de sérosité purulente se montra entre les deux métacarpiens de la main droite ; elle succombe le soir. Je n'ai pu assister à l'autopsie ; mais l'interne m'a assuré n'avoir absolument rien trouvé. La ganache n'a seulement pas disséqué les poignets. Cette observation m'a cependant rappelé les doigts de M. R..., l'ivrogne dont vous m'avez souvent entretenu.
« Je dois rapprocher de ce fait une observation que j'ai recueillie chez Broussais et qui ne sera pas pour vous dépourvue d'intérêt. Un militaire a un érysipèle à la face', très grave; on le saigne abondamment, il est guéri et sort prématurément de l'hôpital. Quelques jours après. il est pris d'anasarque générale ; il reste encore huit jours au quartier; il rentre à l'hôpital; on lui met quelques sangsues sur le ventre ; il boit de la limonade nitrée , il urine et sue abondamment, et huit jours après l'anasarque était presque entièrement disparue. Cette anasarque, survenue après un érysipèle grave , me semble avoir de grands rapports avec celle, que Ton observe à la suite des scarlatines. Vous pensez bien que je n'ai pas oublié de regarder les urines de cet homme ; elles étaient limpides , ce qui n'arrive pas dans les anasarques scarlatineuses.
« Cet érysipèle me mène tout naturellement à vous parler du traitement singulier qu'emploie M. Lisfranc,
d'après ce pauvre Béclard1. D'abord, — et ce n'est point là le surprenant , — il a eu depuis un mois une douzaine d'érysipèles à la face, dans son hôpital ; et la pénurie des sangsues l'ayant obligé à recourir aux saignées générales, il a tout traité par deux ou trois phlébotomies, et tous ont été guéris très rapidement. Mais si F érysipèle devient phlegmoneux , dès le début il saigne ; et si la saignée ne réussit pas, il pratique sur le lieu enflammé une quarantaine de mouchetures; et si le phlegmon semble devoir prochainement suppurer, il fait cinq ou six profondes incisions et évite ainsi toute suppuration. Exemple : un homme arrive avec un érysipèle phlegmoneux qui occupait toute la cuisse ; il fait huit incisions sur les diverses parties du membre ; ces incisions, d'un pouce de long, pénètrent jusqu'au delà de l'aponévrose. Le lendemain, je l'ai vu 7 presque plus de tuméfaction, nulle douleur, les compresses qui entouraient le membre étaient imbibées d'une quantité considérable de sérosité sanguinolente et purulente ; le. troisième jour, cet homme pouvait se lever. Un autre entre avec un érysipèle phlegmoneux de la jambe; même traitement, même succès. Voilà ce que j'ai vu, voilà ce que M. Lisfranc m'a dit avoir déjà fait très souvent, et toujours avec succès ; et par là il prévient toutes les congestions du pus , qui s'écoule par les incisions , à mesure qu'il se fabrique , et par là il évite ces fusées purulentes dans les intervalles des muscles , et les désordres souvent mortels qui en sont la suite.
(( Mais si Férysipèle phlegmoneux occupe la tête, la face et le col, il ne pratique de semblables incisions que sur le col et sur le cuir chevelu. Sur dix cas de ce genre,
1 Béclard venait de mourir.
il a eu huit fois un plein succès. Il applique cela au phlegmon simple, au huhon, et a lieu de s'en applaudir ; par là , il guérit promptement et ne craint point ces éternelles fistules cutanées.
(( Un mot de la liqueur de Labarraque : ils l'emploient tous ici pour les ulcères dothinentériques du sacrum , et prétendent s'en bien trouver. Ils l'emploient dans les brûlures excoriées, en recouvrant de compresses imbibées de chlorure de calcium les compresses fenètrées et enduites de cérat, qui sont immédiatement appliquées sur la peau malade. Tous leurs ulcères chroniques sont recouverts d'une compresse fenètrée enduite de cérat ; par- dessus une grande quantité de charpie imbibée de liqueur de Labarraque, et je vous jure que c'est avec un succès remarquable. Tout cela dans la salle 12.
« La diphthérite gengivale, qui, quoique vous en disiez, diffère toto ccelo de la diphthérite trachéale, selon M. Guer* sant et selon moi, est, au dire de M. Guersant, avantageusement modifiée par un mélange d'une partie de chlorure de calcium sur deux parties d'eau commune.
« J'ai été aux Enfants : nous aurons des larynx autant et plus que nous en voudrons ; mais il serait à propos que vous nous disiez ce que nous en devons faire , car, selon vos louables habitudes, vous nous dites un mot en l'air, et il faut que nous le paraphrasions et que nous en fassions huit ou dix phrases ; il semble que vous parliez toujours avec des gens qui étaient hier et ce matin avec vous.
« J'ai répondu, comme je vous avais dit, à ma mère que je ne voulais pas contracter de nouvelles dettes, et que je renonçais à rester à Paris ; elle m'a écrit hier en m' annonçant qu'elle me donnait deux mille francs, et que
son plus grand désir était de me les voir accepter, espérant que cette somme me permettrait de rester à Paris encore au moins dix-huit mois, et me donnerait. le temps de me préparer au concours de l'agrégation. J'ai reçu cette nouvelle avec la plus vive reconnaissance , et, Dieu aidant, j'espère arriver, comme Velpeau, à cette agrégation si ardemment désirée. Maman, d'ailleurs, doit vous consulter là -dessus. »
LETTRE GV
« Tours, le 1er octobre 1825.
« Plusieurs traits de vos lettres, mon cher Omar, m'ont si vivement sollicité que j'ai eu quelque mérite à ne pas interrompre une occupation bien ennuyeuse pour y répondre. Mais Cottereau m'a fait une si grande peur de la colère rouge de M. Edwards que j'ai lu ses trois gros volumes tout d'une haleine; non pas tout d'une haleine, car il a fallu répondre aux importuns et passer la meilleure partie de mon temps sur les grands chemins. Enfin, à l'acquit de ma conscience, j'ai examiné le compte rendu de quarante -cinq mille malades admis dans les hôpitaux d'Irlande pour y être traités de la fièvre épidémique. J'espérais toujours que je parviendrais à entrevoir les caractères anatomiques d'une affection qui ressemble
à quelques égards à la dothinentérie , qui s'est présentée en Ecosse sous un aspect plus propre encore à me faire soupçonner une identité qui eût donné un grand prix aux observations recueillies dans les trois royaumes par un grand nombre de praticiens et sur une si vaste surface; mais non , après la lecture la plus attentive , il ne m'est rien resté que des doutes. La tête d'un seul cadavre a été ouverte ; peut-être sur deux autres les trois cavités splanclmiques ont-elles été examinées; on apprend seulement qu'il ne s'est rien rencontré d'anormal. Le sang est versé à torrents par un M. Welsh, à Edimbourg : il en tire jusqu'à cent trente-six onces en sept saignées, sans parler d'une petite application de sangsues; suivant lui, quand la saignée n'abrège pas le cours de la maladie, elle prolonge au moins la vie du malade ; aussi en tire-t-il encore quelques onces, pour compléter la centaine, à un malheureux qui est dans la sueur froide de l'agonie, et qui est* arrivé au trente-sixième jour de la maladie. C'est au seizième qu'on a commencé et c'est pour la sixième fois qu'on extrait les dix dernières onces, et, certes, on ne s'en fût pas tenu là, s'il ne fût mort deux heures plus tard. Eh bien, mon ami, si les calculs de ce monsieur sont justes, il n'a pas proportionnellement perdu plus de malades que ceux qui les ont purgés. Généralement la mortalité parmi les pauvres et les nécessiteux dans les hôpitaux des fiévreux d'Irlande et d'Ecosse n'est évaluée qu'à 1 : 22 ; beaucoup plus forte parmi les riches, on la voit notée à 1 : 6, 1 : 3 et même J : 4; il me semble que beaucoup de nécessiteux, guéris dès le cinquième ou sixième jour, augmentent assez gratuitement les listes des fiévreux.
« Je quitte à ma grande satisfaction cet ennuyeux sujet
pour en venir à vos lettres, pour vous en remercier, pour vous dire que je les ai lues avec le plus vif intérêt. Ce n'est pas assez dire au moment de livrer à l'impression le travail dont je me suis depuis long-temps occupé; ma conscience me fait un devoir d'examiner contradictoirement tout ce que j'ai avancé. Vos yeux exercés, votre zèle, votre activité dans la position où vous vous trouvez me sont d'un merveilleux secours; j'aime surtout à vous trouver en opposition avec les opinions que vous me connaissez ou avec celles aussi que vous me supposez. J'ai quelquefois éprouvé le regret que vous fussiez parti avant d'avoir pris une plus exacte notion de l'ensemble et des détails de mon travail. A tout prendre, il est mieux que cela soit ainsi; combien de lecteurs me feront des objections auxquelles je croirai avoir répondu !
> Vous n'avez donc point trouvé de bourbillons au treizième, au vingtième, au vingt-cinquième jour, etc.? Hoc juvat et melius est, non mentiar. Ce n'est que depuis le seizième jusqu'au dix-neuvième jour que l'on voit s'opérer le séquestre du bourbillon dothinentérique , et si vous en eussiez rencontré à une autre époque, ma description se trouvait entachée d'anachronisme, ou j'aurais attribué à l'éruption exan thématique plus de régularité dans sa marche qu'elle n'en avait réellement. De mon propre mouvement, j'avais déjà renoncé à l'épithète furonculaire ; mais pour cela je n'adopterai point votre sous-titre : Inflammation aiguë des glandes de Peyer, etc. etc., parce que je rentrerais dans le physiologisme, parce que, en différant d'indiquer le siège de l'éruption dothinentérique, j'achève inopinément de la caractériser par un trait distinctif. Vous prétendez avec raison que l'inflammation
furonculaire n'est pas la terminaison nécessaire inévitable des pustules dothinentériques. Vous verrez que j'ai insisté à plusieurs reprises sur ce point; mais comme ce mode de terminaison n'est point rare, que dans certaines épidémies graves et meurtrières on l'observe chez tous les sujets qui succombent après le seizième jour de la fièvre dothinentérique , j'ai dû signaler l'inflammation térébrante , qui perfore quelquefois le canal digestif. L'omission d'un point aussi important laisserait la description de l'éruption dothinentérique aussi incomplète que le serait celle de la petite vérole , si elle ne mentionnait pas les cicatrices excavées qui succèdent fréquemment aux boutons. Je ne doute pas plus que vous que les émissions sanguines ne modifient l'éruption dothinentérique lorsqu'elles sont très abondantes et pratiquées de très bonne heure. Cependant, en 1819, après des applications réitérées de sangsues, j'ai trouvé l'éruptioi. furonculaire ulcérée sur un grand nombre de sujets. J'ai le souvenir le plus positif de l'aspect des ulcérations profondes de l'iléon de Mlle Clarisse. M. Auvé et une servante dans la même maison offraient l'éruption continente la plus furonculaire qu'on puisse imaginer.
« C'est surtout dans le cours des épidémies meurtrières que les maladies contagieuses acquièrent la totalité de leur développement.
« Je n'avais recueilli qu'un seul exemple de perforation du gros intestin, celui que vous me communiquez ajoute beaucoup à la valeur de la première observation.
« Je vous sais bien bon gré d'avoir compris, avant que je m'en fusse expliqué, que je n'avais jamais pensé à rien dire de semblable à ce qu'on vous a écrit. Si j'avais un peu de loisir, ce ne serait pas là l'emploi que je voudrais
en faire. J'en entends bien d'autres sans m'émouvoir. C'est déjà trop sur ce sujet.
« J'ai beaucoup moins connu M. Husson que. plusieurs de mes anciens camarades d'étude, mais jamais je ne suis allé à Paris sans recevoir de lui les plus aimables prévenances. J'accepte sa proposition avec reconnaissance, et déjà M. Jacquart s'est mis à transcrire les premières parties de la dothinentérite avec une ardeur que j'ai peine à contenir. Aussitôt que la diphthérite sera terminée, je poursuivrai sans interruption un travail dont je suis sans cesse détourné à mon grand regret; dès que je serai quitte du jury, j'écrirai à Velpeau, et je répondrai en détail à toutes ses demandes.
ce Ali-Cottereau vous a donc bien mal expliqué ce que j'entendais faire de cette coupe verticale de la tète et du col, passant par la ligne médiane, si vous n'avez pas •compris que j'avais l'intention d'indiquer sur cette coupe le lieu d'élection de la trachéotomie , la position de la canule d'argent, etc. etc. ?
« Ce n'est point par obstination que je tiens à la stomacace diphthérite , mais je ne doute pas qu'il n'y ait d'autres stomacaces de nature fort différente. L'étude de l'inflammation cantharidique du tissu muqueux m'en a appris sur ce sujet plus que je n'en cherchais à savoir. J'ai vu sous mes yeux la fausse membrane se produire : c'est tout bêtement la fibrine du sang- qui se concrète à la surface du tamis organique, qui laisse transsuder ce liquide ou une partie de ses matériaux immédiats; c'est un vrai départ fort analogue à celui qui s'opère dans le bain usité pour la saignée du pied. Bien des modes inflammatoires du tissu muqueux amènent un semblable résultat.
« Je vous remercie de vos incisions thérapeutiques. Mon Dieu , que je suis malheureux de ne pouvoir me livrer avec quelque suite au travail ! De nouvelles tracasseries administratives viennent d'ajouter à mes embarras; tous les élèves internes ont été chassés pour quelques peccadilles, et je me trouve condamné, à cette occasion, à perdre encore plus de temps à l'hôpital. J'ai appris avec grande satisfaction, et des espérances que vous ne manquerez pas de réaliser, ce que vous me dites de la détermination qu'a prise madame votre mère. Le bambin de Cottereau est bien; remerciez-le, je lui répondrai; mais surtout continuez à m' écrire sans compter.
« Voici les livres de M. Edwards. J'écrirai au premier jour à Velpeau, il se chargera de mes remerciements.
« Tout à vous. »
LETTRE CVIe
DE VELPEAU
« 10 octobre 1825.
« En vérité, mon cher Maître, il faut que vous n'avez pas reçu ma lettre ou que vous ne l'ayez pas lue.
€ Croyez-vous, en effet, avoir répondu d'une manière bien catégorique, en disant à Trousseau que vous entendiez qu'on vous fit dessiner une coupe verticale de la tête du larynx et de la trachée? D'après ce que m'avait dit Cot-
VELPEAU A BRETONNEAU 5 il
tereau, c'était bien ainsi que j'avais compris les choses; mais dans cette coupe il y a nombre de particularités sur lesquelles on peut plus ou moins insister, et vous ne me l'indiquez point. Vous demandez aussi des dimensions d'épaisseur, de largeur, de longueur- des voies aérifères , etc., et d'une manière aussi vague. Vous vouliez que je fisse lithographier le portrait du croup aux frais du libraire, etc., et vous ne parlez plus de tout cela. J'avais des têtes, des larynx, un bon dessinateur tout prêts; mais c'est en vain, vous n'avez pas répondu.
« Cottereau devait aj3porter la diphthérite , et vous l'avez encore; nous l'aurions vendue si vous eussiez voulu la lâcher.
ce Vous vouliez publier promptement et incognito la dothinentérie , et maintenant vous parlez de l'envoyer à l'Académie ; pourquoi faire ? pour traîner deux ou trois » ans encore ; avec toutes vos lenteurs il ne vous restera plus rien de vos propres idées, chacun les morcelé à sa manière , les .perd ou les rend ridicules , et prévient mal en votre faveur en leur ôtant tout ce qu'elles ont d'utile; pour mon compte, je vous avoue que je regrette de n'avoir pas rendu publiques la plupart des choses que j'ai apprises sous vous, tant je suis vexé; oui, vexé, c'est le mot , de voir tous les jours les pillards vanter comme neuves, et leur appartenant, des idées avec lesquelles j'ai vécu et que j'ai reçues de vous.
« Quant à vos lithographies intestinales, j'ai fait remuer de fond en comble les magasins de Béchet, libraire, chargé de vendre la bibliothèque de Béclard, et il m'a dit qu'il espérait les retrouver.
«Je vous en prie encore , cher Maître , répondez , que dois -je faire pour les dessins du croup ? Envoyez -nous
vos manuscrits ; mais comptez bien que vous ne les reverrez pas avant l'impression.
« M. le docteur Delaunay se chargera de vos commissions.
<( Je ne sais si Trousseau vous rend bien ce qui se passe relativement aux dothinentérites de Paris. S'il m'était possible de disposer d'un moment, j'aurais bien des choses à vous dire sur ce point; j'ai gagné pour lui M. Rover- Collard, il va entrer à Charenton. »