‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 83 sur 95 · LETTRE CVII · texte numérisé non relu

LETTRE CVII

DE TROUSSEAU

« Paris, 17 oclobre 1825.

(( Mon cher Maître .

« Si vous avez la prétention de nous avoir donné de très lucides éclaircissements sur votre larynx et sur ses coupes, je trouve que vous êtes un peu loin de compte, et je vous fais juge en votre propre cause : « Ali-Cottereau (( vous a donc bien mal expliqué ce que j'entendais faire ce de cette coupe verticale, si vous n'avez pas compris <c que j'avais l'intention d'indiquer sur cette coupe le lieu « d'élection de la trachéotomie, la position de la canule ce d'argent, etc. etc.? » Vos et csetera sont certainement très clairs, et vous nous rendriez grand service de nous

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réexpliquer ce que vous croyez nous avoir si bien expliqué, car nous ne savons ce que nous devons faire ni ce que vous voulez faire. Enfin, mon cher Maître, imaginez donc que vous ne parlez pas continuellement à des gens qui sont continuellement dans votre poche, -et, pour Dieu! si vous parlez à des Athéniens à qui trois mots suffisent pour comprendre une phrase, au moins prononcez les trois mots de rigueur.

« J'entre à Charenton , mon cher Maître, et dans huit jours ce sera une affaire faite. Voici mes motifs : j'ai songé que, dans le cas même où je serais reçu agrégé, il ne me resterait pas assez de temps pour gagner de l'argent, parce que la première année je serais forcé de faire mes cours gratuits, si toutefois je fais ces cours; j'ai songé qu'ensuite je perdais à Paris un temps infini en longues courses, en tentations auxquelles je succombais, * en curiosités médicales satisfaites, et qu'en somme la semaine , le mois se passaient sans m'avoir beaucoup profité. J'ai donc fait un grand coup d'Etat, je me suis fait présenter à M. le docteur Royer-Collard par le compatriote Velpeau. Il m'a agréé comme interne, et moyennant une heure de service tout au plus, je suis logé, nourri, éclairé, blanchi, etc. Je puis donc en liberté préparer mes examens pour l'agrégation , étudier l'aliénation mentale en me promenant, et vous éventrer tant de bêtes que vous voudrez , à l'Ecole vétérinaire d' Alfort , qui touche presque la maison des fous. Cette dernière idée me sourit surtout singulièrement, et je me fais une véritable fête de faire les recherches que vous m'ordonnerez, et de chercher dans le canal digestif des pauvres bêtes des armes contre ce fat de Broussais.

« Je m'étudierai surtout à vous donner une description

pathologique des épidémies que j'aurai occasion d'y observer, et. Dieu aidant, j'en tirerai quelque science; joint à cela que j'y veux puiser les matériaux, — vous allez rire, — j'y veux, dis -je, puiser les matériaux d'un cours de pathologie et d'anatomie pathologique comparées que je veux faire, s'il est possible, aussitôt que je serai reçu agrégé. Mes exploits anatomiques Wont enfin valu de bons ganglions axillaires; j'ai eu la fièvre comme une bête, et, moyennant une bonne application de sangsues loco dolenti, rien n'a suppuré, la douleur a disparu, mais je suis resté huit jours malade, et d'aujourd'hui seulement je commence à être un peu vaillant.

a Parlons de Broussais. Il avait six dothinentériques dans la salle 17. Tous ont été traités de même, et vous savez comment un est entré en pleine convalescence le septième jour, deux autres le dixième jour, un autre le quatorzième jour, deux autres, enfin, après une lutte • pénible, au trente-deuxième et au trente-cinquième jour. Rien, je vous l'avoue, ne me surprend autant que ce succès très brillant, à côté des insuccès de M. Husson , qui les traitait absolument de même , et qui en a jDerdu les deux tiers. L'affaire des quatre premiers , qui paraissait assez sérieuse à leur entrée à l'hôpital, a été aussi uniment qu'un rhume un peu violent.

« Cette différence tiendrait -elle à ce que les malades arrivent à M. Husson lorsque la maladie n'a pu se terminer d'elle-même au logis, tandis qu'en tout état de cause on envoie les autres au Val -de -Grâce ?

<( Pensez à cela si ce n'est pas déjà fait et rendez justice à Broussais en croyant que, si comme théoricien c'est un animal, comme médecin dans les maladies graves il gouverne bien ses malades. Gaubert, du reste, lui a parlé

de vous comme d'un praticien plein de talent et de bonne foi, et il attend votre ouvrage pour juger et très certainement pour condamner , surtout maintenant que j'ai entendu dire à Cottereau que vous les saliez au sel d'Epsom, comme des jambons de Mayence. Pour moi, j'ai salé ici un scarlatineux qui fébricitait continuellement depuis que l'éruption était passée, et la convalescence s'est déclarée immédiatement; j'ai salé une vieille dame qui avait la diarrhée et un catarrhe diabolique : la diarrhée et le catarrhe ont été supprimés; je me suis salé moimême pour une diarrhée rebelle, et ma diarrhée n'est pas revenue ; j'en salerai bien d'autres si Dieu me prête vie, et le tout ad majorera tui gloriam, et Broussai ingloriam. En attendant cette heureuse occasion, mon cher Maître, je vous embrasse de tout mon cœur, et je vous supplie de songer un peu à ce que je vous ai recommandé Mans ma précédente lettre.

« Votre élève tout dévoué et reconnaissant.

« P. -S. Présentez mes respects à Mme Bretonneau. »

LETTRE GVIII

DE COTTEREAU

« Paris, 25 octobre 1825.

« Ah ! mon cher Maître, que d'obstacles à surmonter dans la vie ! j'apprends chaque jour à connaître ceux que Ton rencontre dans la capitale , et ils sont bien nouveaux

pour un arrivant de la province. J'ai vu votre ami M. Carre, comme je vous l'ai marqué; c'est l'homme du monde le plus obligeant. Il était médecin d'un bureau de charité ; las de la médecine , il a voulu me rendre le service de me céder cette place , et il a donné sa démission .

« J'ai couru, j'ai sollicité, et enfin, après un mois de promesses et d'eau bénite de cour, l'intrigue a fait nommer à ce poste un ami de l'agent comptable du bureau.

« Sic vos non vobis, etc.

(( Il est vrai que ce titre est purement honorifique . mais il répand, et c'est pour cela que je le désirais. Du reste, j'ai fait pour réussir tout ce qui m'a été possible et je me console aisément d'avoir échoué. Cependant, comme il faut que j'arrive à quelque chose, et qu'il est d'autres routes, je songe à la clientèle. C'est une mine riche dans notre pays ; il y a si peu de connaisseurs !

« J'ai montré aujourd'hui votre sonde à un docteur qui a écrit sur les maladies des voies urinaires , Al. Nauche, et votre nom , vrai talisman , m'a valu l'accueil le plus favorable. Ce médecin a été votre condisciple et, de plus, très lié avec vous, d'après ce qu'il m'a dit. Il ne vous a point oublié , car il s'est empressé de me demander des nouvelles de votre diphthérite. Vous voyez que, quoique inédit, cet ouvrage n'en est pas moins connu de tout le monde, et que l'on grille universellement de le voir paraître. M. Nauche a admiré votre sonde; il a même ajouté que, dans la deuxième édition de son ouvrage, il ne manquerait pas d'en faire mention. Mais j'arrive enfin où j'en veux venir, mon cher Maître, et en vous apprenant que ce docteur, qui jouit d'une belle réputation, a déjà lancé huit ou dix jeunes médecins qui lui étaient recommandés; c'est assez vous dire que, si je ne craignais

point d'abuser de vos bontés, je me trouverais trop heureux d'avoir une lettre à lui présenter de votre part. A la manière dont il s'est entretenu de vous avec moi, nul doute qu'il n'en fût charmé , et qu'il ne se fît un plaisir de m'être utile. Ce n'est point un homme qui vise à augmenter sa fortune; il est riche, et ne se fait pas payer du quart des malades qu'il traite, aussi en a-t-il plus qu'il n'en peut voir, raison pour laquelle il lui est facile de servir les débutants. Si vous êtes si bon, je vous prierai de me la faire avec un peu plus de promptitude que vous n'en mettez dans l'envoi de votre livre, qui paraîtra Dieu sait quand, quoique nous l'annoncions comme étant sous presse, et de la remettre à mon beaupère, qui a quelque chose à me faire passer.

« Vous trouverez assurément que je ne me lasse pas d'être importun; mais j'ai déjà tant de fois éprouvé votre obligeance, que je ne puis m'empêcher d'y recourir dans un cas où deux mots de vous suffisent pour me mettre à flot.

« Vous avez répondu à Trousseau, au sujet de votre coupe verticale , de manière à laisser Velpeau dans la même incertitude où il se trouvait auparavant.

« La note que vous avez écrite vous-même et le détail verbal que j'y ai joint avaient bien suffi pour lui indiquer ce que vous désiriez ; il ne voulait que savoir vos intentions relativement à la lithographie et aux conditions à faire avec le libraire, car ce dernier ne peut se charger de rien avant de posséder votre manuscrit et de pouvoir le livrer à l'impression.

« Les corrections et les additions doivent être terminées; pourquoi donc ne nous vient-il pas?

« En vérité, vous le faites trop longtemps attendre, et

je crois que nous finirons par passer pour de faux prophètes, Omar et moi, qui ne cessons de répéter journellement, à quiconque veut l'entendre, qu'on est au moment de le mettre en vente.

<( Nous allons plus loin , nous assurons que la dothinentérie suivra immédiatement; et, en effet, vous étiez assez avancé à l'époque de mon départ pour que cela pût avoir lieu. Nous sommes tout stupéfaits de voir le retard qu'éprouve l'arrivée de la première partie.

« Allons, mon cher Maître, faites-la donc partir, qu'elle accompagne la lettre que je réclame de votre complaisante amitié ; que nous puissions au moins voir cette production briller dans tout son jour, et confondre le troupeau des moutons physiologiques.

« Nous l'attendons avec impatience, et moi particulièrement, que vous avez chargé de la porter chez M. de Genoude; je brûle de la tenir entre mes mains. •

« Votre élève dévoué et reconnaissant.

(( P. -S. Mes hommages respectueux à Mme Bretonneau. »

LETTRE GIXe

DE TROUSSEAU

« Paris, 27 octobre 1823.

« Nous avons travaillé hier, Velpeau et moi, pendant une bonne heure à comprendre ce que voulait dire la lettre que vous lui écriviez par Daveau, et il est résulté de notre travail que nous n'y avons rien compris, sinon que vous aviez été si bon que de vous intéresser un peu

à ma santé; que vous étiez obligé de gagner de l'argent, parce que vous aviez des enfants adoptifs qui vous ruinaient; que vous ne m'aviez pas attendu polir gratter quelques morts à la Ferrière, et pour leur regarder le larynx, voilà tout. Or, vous en avez mis trois pages, et certes une page et demie eût suffi , et au delà , pour nous expliquer ce que vous vouliez que nous fissions de vos larynx ennuyeux. Au nom de Dieu, écrivez plutôt avec un crayon dans votre voiture, et répondez-nous autre chose que des calembredaines. Je tiens en bride des internes des Enfants; Velpeau s'est emparé d'un lithographe, il couche en joue un libraire, et voilà qu'internes, lithographe et libraire attendent et attendront, certes, encore plus de deux ans une diphthérite à laquelle vous mettez une préface depuis cinq mois. Pendant que cela se passe , nous avons tous montré la dothinentérite , ^ nous l'avons placardée dans tous les amphithéâtres de Paris, et si je ne prenais la précaution de faire faire une thèse sur ce sujet par un de mes bons amis de Paris, qui relatera, en vous nommant en toutes lettres, plutôt cent fois qu'une, les idées présumées que vous avez de cette affection, le nom que vous lui avez imposé, etc. etc. etc. , on vous pillerait insolemment le plus beau fleuron de votre couronne , et en vain , nous autres petits , nous réclamerions : ce serait de l'eau claire. Cette thèse, au moins, sera un autre jalon et retiendra peut-être ceux qui voudraient s'attribuer l'honneur d'une découverte qui vous appartient. Quanta votre diphthérite, je me trompe, quant à votre diphthérie , car il est évident qu'il faudra dire une gastrie , puisqu'on dit l'inflammation gastrique , et que vous ne voulez plus que l'on parle de la dothinentérite, mais bien de la dothiénentérie ? parce que vous

ne pourriez pas vous servir de l'adjectif dothinentérique. Ah ! mon cher maître , que vous méritez bien le nom de vétillard, comme déjà vous vous êtes si bien acquis celui de musard ! Quant à votre diphthérie, vous disais -je, nous n'y comptons plus et nous n'en parlons plus à personne, car il est honteux de mettre tant d'années à raturer un ouvrage qui ne vous avait coûté que dix -huit mois à composer. Dieu vous assiste dans votre allaitement ! Le pis de tout, c'est que la honte, les reproches, rien ne prend sur vous, et je vous entends d'ici rire, en repassant longuement vos canifs, et en taillant méthodiquement le biseau de vos rasoirs; n'en parlons plus, caria bile nous passerait dans le sang.

« Du 29.

« Réparation d'honneur, mon cher Maître : j'ai reçu hier la petite lettre du grand Panier de Léridon . et vous m'y * dites des choses si aimables, que je n'ose plus avoir le courage de vous gronder.

ce J'ai donc reçu avant-hier ma nomination pour Gharenton; au lieu de la place d'externe pensionnaire, j'ai celle de second interne en médecine, ce qui me donne six cents francs d'appointements, outre les avantages attachés à la première. Je remercie le ciel de ce bonheur inespéré, car je me vois dans la possibilité de dépenser de l'argent pour ma bibliothèque, qui est bien mal montée, et de ne pas penser à ma toilette jusqu'à nouvel ordre. On a pour Alfort toutes les facilités possibles, et je pense que d'ici une quinzaine de jours je me serai fait l'ami de quelque vétérinaire , et que j'aurai vu quelque chose de nouveau. Vous ne savez pas quelle serait mon audace si j'étais reçu agrégé? ce serait de faire, quand j'en aurais

amassé les matériaux, un cours d'anatomie pathologique et de pathologie comparées. Ce serait quelcpie chose de neuf et de fort intéressant; et plaise à Dieu que je n'aie pas sur les ongles au concours !

« Ma besogne à la maison royale est peu de chose : tenir un cahier, faire une feuille et remettre quelques notes sur l'état des malades au médecin en chef. En tout, je n'ai pas plus de deux heures et demie d'occupation obligée; je suis trop heureux, comme vous vo}rez, et je pourrais m'instruire à mon aise, non dans la médecine pratique , mais dans les fatras de billevesées des auteurs passés et présents. Me conseillez-vous d'acheter le grand dictionnaire des sciences médicales, pour me faire une petite monographie sur toutes les maladies importantes, ou bien me conseillez -vous de prendre une nosologie, celle de Pinel, par exemple, et de tâcher de me procurer >les bonnes monographies parues sur chacune des maladies dont il traite. J'attendrai vos conseils.

(( Maintenant, mon cher Maître, parlons un peu de médecine. Il y a Bocage et Bocage, comme me disait un jour Mimi-Doucet en parlant de Pape et de Grotius (Parmentier vous contera le fait), comme il y a tumeur blanche et tumeur blanche, comme il y a squirre et squirre. Or, écoutez ce que j'ai vu faire à M. Lisfranc1 :

I Lisfranc professait à cette époque une clinique à la Pitié, dont il était le chirurgien en chef (1824). A ses leçons se pressait une foule d'élèves, attirés par la sûreté de son diagnostic, par son habileté opératoire et les ingénieux aperçus que lui fournissaient son érudition et son expérience.

Au milieu des occupations créées par son service d'hôpital et une clientèle des plus considérable, Lisfranc a publié d'importants travaux sur un grand nombre de sujets. Le plus célèbre de tous est son fameux Traité de Clinique chirurgicale de la Pitié (1843-1846).

II était agrégé de la Faculté. Né en 1790, il mourut en 18 il. — T.

je lui ai vu guérir des tumeurs blanches, et plus d'une, par des sangsues; je lui ai vu guérir des squirres, et plus d'un, par des sangsues. Ecoutez jusqu'au bout et ne citez pas si vite Mme de Waters. Voilà le traitement des tumeurs blanches : sont-elles douloureuses? large application de sangsues, saignée générale, régime sévère, immobilité de la partie; quatre ou cinq jours après la tumeur est- elle encore douloureuse? une autre large application de sangsues ; généralement la douleur cesse, la tumeur diminue. C'est alors qu'il emploie les résolutifs; mais quels sont ces résolutifs? ce sont des phlogisticants. Il a remarqué que , si une grande quantité de sangsues éteignait une inflammation locale aiguë , une application de cinq ou six seulement ramenait à l'état aigu une inflammation chronique. Il applique donc d'un côté de sa tumeur cinq ou six sangsues; elle redevient douloureuse, rougit, s'enflamme enfin , et loin d'essayer à calmer cette1 inflammation, quand elle ne dépasse pas les bornes, il l'exaspère souvent par de légères frictions mercurielles : cependant la phlogose est arrivée où il veut l'amener, alors il applique des cataplasmes émollients, et, au bout de quelques jours, on sent un ramollissement fort remarquable à l'endroit même où il a sollicité cette inflammation. Il manœuvre ainsi sur toute la tumeur et à plusieurs reprises, et enfin il arrive à l'avoir entièrement ramollie. C'est alors qu'il emploie le bandage compressif, et, après deux ou trois jours d'application, tout ce qui était ramolli dans la tumeur a disparu; il reste alors une tumeur moitié moindre de ce qu'elle était auparavant, mais aussi dure. Il recommence sur cette tumeur ce qu'il a fait pour la première, et il arrive enfin, — ce que j'ai vu de mes propres yeux, — à ramener l'article à son état naturel.

Mais lorsque les sangsues deviennent inutiles ' c'est alors qu'il a recours au moxa; mais il n'applique jDas de larges moxas , parce qu'il connaît l'étendue et la difficile guérison des solutions de continuité faites par le feu; les moxas n'ont qu'une ligne et demie environ de diamètre, de telle sorte qu'il peut en appliquer au moins un chaque jour, et en obtient facilement la guérison , jugeant que ce n'est pas la grandeur, mais bien le nombre des moxas qui favorise l'entière résolution des tumeurs. Mais il est une bonne quantité de tumeurs blanches contre lesquelles il échoue tout comme les autres.

« Venons au squirre. Une femme a été opérée par Dupuytren ? il y a deux ans , d'un squirre volumineux au sein gauche; ce chirurgien lui enleva en même temps les plus gros grains d'un chapelet de glandes qu'elle avait sous l'aisselle du même côté. Cette femme est revenue à la Pitié ce mois de septembre; les glandes axillaires avaient pris depuis quelque temps un développement plus rapide. Elle y ressentait des douleurs périodiques et lancinantes ; elles avaient ce toucher inégal et mamelonné , qui est de si mauvais augure. M. Lisfranc attaque ces tumeurs précisément comme les tumeurs blanches, et j'ai vu la malade il y a trois jours; les tumeurs ont toutes disparu à l'exception d'une seule, qui peut encore avoir le volume d'une petite noix et qui a beaucoup diminué elle-même. Ces glandes étaient-elles véritablement squirreuses ? Je ne le crois pas; mais vous-même peut-être les auriez crues telles, et vous n'auriez pas osé tenter un traitement qui pourtant a eu un succès heureux1.

1 Comme le fait observer Trousseau, il est probable qu'il ne s'agissait ici ni de tumeurs blancbes, ni de squirres. Mais il est difficile de ne pas admirer la science, aujourd'hui complètement oubliée, avec laquelle Lis-

Autre exemple : une vieille femme allemande vient dans la même salle avec un énorme cancer de la joue, tuméfaction et induration des ganglions sous-maxillaires. M. Lisfranc ose enlever le cancer , il traite les ganglions indurés comme je viens de vous le dire, et aujourd'hui ils n'existent plus. Quand ces observations ne mèneraient qu'à être plus hardi dans l'extirpation des cancers ulcérés, elles ne seraient pas à dédaigner. Il est certain au moins qu'il ne coûte rien de recommencer ces essais, car le pis qu'il en puisse arriver, c'est que les malades meurent comme ils meurent.

« Adieu, mon cher Maître; quand je serai plus habile, je vous dirai au juste quelle espèce de tumeurs blanches on guérit, quelle espèce de glandes squirreuses on modifie; mais sachez par avance que les tumeurs blanches, si heureusement traitées, étaient souvent celles qui s'étaient développées à la suite de diastases ou d'entorses1: cependant elles duraient depuis quatre ou cinq ans, et le genou, le pied ou le coude avaient un développement énorme, de telle sorte que l'amputation avait été proposée à quelques-uns dans d'autres hôpitaux. Adieu; encore une fois je vous félicite bien sincèrement de l'heureux établissement de votre neveu, et je vous engage à penser un peu à ce que je vous ai demandé; en vérité j'en ai grand besoin.

« Votre élève très attaché et très reconnaissant.

« Veuillez présenter mes respects à Mme Bretonneau.

« P. -S. Mon adresse : Deuxième interne, maison royale de Charenton. »

franc maniait les antiphlogistiques, et obtenait par cette méthode de traitement la résolution d*affections graves pouvant en imposer à un chirurgien comme Dupuytren, dont le talent de diagnostic était incomparable. — T.

TROUSSEAU A BREÏONNEAU 555

« Du 30.

(( J'étais hier chez Velpeau quand il a reçu votre lettre : celle-là du moins est claire, et nous saurons au moins que faire. Il est donc décidé par nous que nous ne nous occuperons des planches et des coupes que lorsque nous aurons entre les mains la diphthérite, parce que, sans cette précaution, il ne nous serait pas possible de la livrer à l'impression avant deux ou trois mois. Ainsi donc nous l'attendons dans huit jours, comme vous nous l'avez promise, et alors, la coupe faite et dessinée, nous vous l'enverrons et vous y ferez ce que bon vous semblera. Il faut pourtant que vous sachiez une chose, c'est que nous ne pourrions pas avoir aux Enfants une tête entière, pour la bonne raison que c'est l'hôpital peut-être où l'on est le plus sévère pour la police de la salle des morts. On peut bien prendre un larynx ou des parties aussi peu apparentes , parce que l'infirmier de l'ensevelissoir n'y voit rienô mais il serait de toute impossibilité de prendre une demi -tête. Nous ne pourrons donc faire cela que sur une tête d'adulte, ou, pour mieux dire, sur une tête de jeune femme, à l'école pratique ou à l'hôpital de la Pitié. Ditesnous si cela pourra vous convenir. Il y aurait un autre moyen, ce serait de réduire une coupe de tête de femme, le larynx ne changeant pas chez elle à la puberté comme chez nous; de cette manière on aurait les formes et le développement de l'enfance. Vous déciderez, mon cher Maître , et nous ferons pour le mieux ; mais sachez bien que nous ne nous occuperons point de cela avant d'avoir votre diphthérite. Vous reprochez à Velpeau un petit siège de Rhodes, à propos de Babet de Puységur; en vérité il y

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a un peu de votre faute : vous lui lancez, il y a cinq mois, quelques détails en cinq mots, il brode sur le canevas, il vous presse pour que vous disiez si la broderie est bien comme il faut qu'elle soit, et vous lui répondez hier, quand déjà son premier volume est en vente.

« Savez-vous pourquoi Velpeau ne veut pas que vous fassiez lire la dothinentérie par M. Husson ? c'est qu'il croit, et il n'a peut-être pas tort, que, vous liant là-dessus, vous laisseriez votre dothinentérie dormir à côté de vous. Et puis, ceci soit dit entre nous, il n'aime pas M. Husson. M. Husson est chef de la cabale antijésuitique à l'Académie, et il a repoussé Velpeau, qui, n'étant ni jésuite ni antijésuite, a voulu louvoyer et s'est fait des ennemis des deux côtés.

« Quant à moi, je trouverais fort sage que vous envoyassiez à M. Husson la première partie de votre travail, quand vous ne devriez envoyer que celle-là; car selon moi il est fort important que toute l'Académie puisse dire au premier pillard : « Nous avons entendu. » D'autant plus que la première édition de l'entéro-m^sentérique de Petit et Serres étant épuisée, il se peut qu'ils en refassent une autre, revue, corrigée et considérablement augmentée, et vous sentez combien ils pourraient réclamer la priorité. Puis vous vous déciderez à fâcher M. Guersant, car je crains qu'il ne soit piqué de la première faveur accordée à M. Husson; vous savez d'ailleurs mieux que moi ce qu'il faudra faire en pareille occasion. »

LETTRE GX

DE COTTEREAU

« Paris, 5 novembre 1825.

(( Une occasion se présente, mon cher Maître, et nous en profitons pour vous faire passer le premier volume de Y Anatomie chirurgicale1. C'est du fruit nouveau et qui fera bruit. Notre Velpeau ne pouvait choisir un sujet plus avantageux, car tout ce qu'en ont dit les anatomistes français qui Tont précédé se réduit à bien peu de chose , et il est le premier qui l'ait traité d'une manière spéciale. iComme il est à la connaissance de chacun que c'est le scalpel à la main qu'il a rédigé son livre, et que d'ailleurs cet ouvrage manquait à la science, nul doute qu'une édition tirée à quinze cents exemplaires seulement ne soit ' rapidement épuisée , et qu'une seconde ne vienne bientôt donner à l'auteur une nouvelle récompense de ses travaux.

(( Quant à moi, je suis toujours en espérant, et j'attends que votre complaisance m'ait adressé la lettre dont je vous ai parlé pour me présenter chez le docteur Nauche. Sans doute , mon cher Maître , vous pourrez trouver un moment pour l'écrire, et vous ne me refuserez pas ce service si notable, mais qui du reste ne peut ajouter à ma

1 Velpeau. — Traité cV Anatomie chirurgicale on Anatomie des régions considérée dans ses rapports avec la chirurgie. (Paris, 1825-1826.)

reconnaissance, toutes vos bontés l'ayant déjà mise dès longtemps dans l'impossibilité de s'accroître. « Votre élève dévoué. »

« P. -S. La diphthérite viendra-t-elle ? Allons, qu'elle ne se fasse donc plus attendre; c'est une vieille connaissance déjà, et elle ne doit plus se gêner avec nous. Trousseau est maintenant encloîtré avec ses fous, et nous ne pouvons le voir souvent ; mais au moins il n'y a qu'un pas de Charenton à Paris , et nous aurons le plaisir de le posséder de temps en temps; j'en suis bien aise pour moi, et encore plus pour lui, car il eût été bien dommage qu'il se fût confiné dans une province.

« Je viens à l'instant même de recevoir la lettre que vous avez remise à Paris; vous pouvez croire que je ferai pour lui tout ce qui sera en mon pouvoir. Quant à la recherche dans les bibliothèques, je vais m'en occuper sans retard et vous faire savoir ce que j'aurai trouvé et en quoi consistent les secours mécaniques de M. Py. A quel parti vous arrêtez-vous? Vous le savez; je vous l'ai marqué et j'attends impatiemment votre réponse. Avec cela jq, me prépare à l'agrégation, et je passe une partie des nuits à étudier. Au moins, si à l'époque du concours je suis toujours dans les mêmes dispositions, si le nombre des faux dévots n'est pas trop considérable parmi les compétiteurs, je pourrai me mettre sur les rangs. Adieu , votre affectionné.

(( Mes respects à Mme Bretonneau. »

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