LETTRE CXI
DE TROUSSEAU
« Charenton, 15 novembre 1825.
« Mon cher Maître, j'apprends ave inquiétude que ce pauvre Henri a un rhumatisme articulaire, et que cette maladie a été rehelle aux moyens que vous avez mis en usage; témoignez -lui , je vous en prie, toute la part que je prends à son accident, et dites -lui que ses bons amis de Paris en sont bien sincèrement affligés. A propos de ce rhumatisme goutteux, vous savez que dernièrement un >médecin préconisait la compression, surtout pour prévenir le retour de la fluxion; je me doute bien qu'un comprimeur tel que vous a dû mettre plus d'une fois ce moyen en essai, et doit savoir mieux que moi à quoi s'en tenir. Me voilà à Charenton depuis quinze jours, on ne peut mieux sous tous les rapports, et d'autant mieux que je n'ai que deux heures d'occupation , ce qui me permet de travailler autant que je veux. Je jouis de la plus grande liberté; je peux entrer, sortir, m' absenter quand je veux, faire en un mot tout ce qui me plaît.
« Plût à Dieu que je trouvasse partout les mêmes facilités ! Plût à Dieu surtout qu'Alfort me fût ouvert , et que j'y puisse faire mes expériences à mon aise! Il faut que je vous dise un mot de cette fameuse école d'Alfort : quarante chevaux, cinquante chiens, six professeurs et cent cinquante élèves , voilà tous les animaux de l'école ,
qui rivalisent tous d'inertie et d'ignorance. M. Girard , le directeur, est un être imbridable, qui voit avec effroi les médecins entrer dans son domaine ; il a peur, et il a raison, qu'on lui monte sur le corps; il ne peut nous refuser l'entrée , mais il nous refuse des animaux et l'emplacement pour nos expériences ; ce qu'il y a de pis, c'est qu'il nous refuse des aides , et vous sentez qu'il en faut un grand nombre pour tenir un cheval ou un bœuf. Du reste, M. Girard n'a, comme vétérinaire, que le mérite le plus mince. M. Dupuy aime beaucoup les médecins; il sait, il sent à merveille qu'il ne doit rien à lui-même , mais tout aux médecins qui ont fait des recherches avec lui, et qui ont étendu sa réputation autant qu'elle l'est '. Il est ici reçu que lorsque M. Dupuy nous procure les moyens de faire des recherches, son nom doit figurer en tête des mémoires que vous faites ou que vous lisez à l'Académie. Rien n'est aussi amusant que de comparer les ouvrages* intitulés : Dupuy et un tel, un tel et Dupuy; ce sont les choses les plus opposées entre elles, les plus bizarrement contradictoires. Du reste, quel que soit son zèle intéressé pour nous , M. Girard le modère autant qu'il lui est pos-
I Dupuy, né à Breteuil (Picardie) le 27 septembre 177 î, mort à Paris eu 1849.
Professeur de Botanique et de matière Médicale à l'école d'Alfort, où il avait été élu par concours à l'âge de vingt-trois ans (1798).
II avait été très lié avec Dupuytren, qui, comme plus tard Trousseau, se livra avec lui à des recherches cTAnatomie pathologique. On doit à Dupuy de nombreux travaux sur la morve, sur le cornage, sur la pousse, sur les épizooties. Il fit de nombreuses expériences physiologiques et vérifia les vues de Ch. Bell sur l'isolement dans les deux racines de la faculté motrice et sensitive.
Il expérimenta, avec Dupuytren, l'influence qu'ont sur la respiration et sur l'estomac les nerfs pneumogastriques et démontra, par des injections dans le sang de substances médicamenteuses et toxiques, l'action élective de ces substances dans l'organisme. — T.
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sible. Il lui disait dernièrement : « Tu laisses venir ces « médecins à Alfort, ils nous éclipseront. » M. Dupuy lui répondait : « Eh bien , s'ils sont plus instruits que nous , « ils nous apprendront quelque chose, et peut-être aussi « qu'à leur tour ils apprendront quelque chose avec nous. » Mais il faut songer que M. Dupuy n'est que professeur, que M. Girard est directeur et a la haute main , de manière que son zèle est paralysé.
« Le professeur de clinique , M. Vatel , est un homme beaucoup plus nul que M. Dupuy ; il tremble lorsqu'il aperçoit un médecin à sa visite ; un stéthoscope approché de la poitrine d'un cheval le fait entrer en convulsions; et l'animal, qui est bête et ne peut sortir de sa bêtise, ne veut pas que ses élèves s'en aperçoivent et conçoivent une bonne opinion du médecin aux dépens du vétérinaire. Aussi sont-ils encroûtés jusqu'aux oreilles; si ce n'est pourtant que, depuis deux ou trois ans, la gastro-entérite commence à être en honneur, et qu'il n'est plus un bon vétérinaire qui ose ne pas appliquer des sangsues à l'épigastre des poules malades. Mais pour les maladies externes, ils paraissent en deçà de tout ce qu'on peut imaginer.
« Les professeurs de chimie , de physique et d'anatomie sont des gens d'un grand mérite ; mais vous sentez qu'ils ne peuvent m' être d'aucune utilité dans le travail que je veux entreprendre. Toutefois, je ne veux pas jeter le manche après la cognée, et j'attaquerai M. Girard par son endroit sensible. Cet homme, s'il est rude et brutal pour ses subordonnés, s'il est âpre pour les jeunes médecins dont il n'a pas besoin , est au contraire l'être le plus vil et le plus rampant devant ses chefs, et devant tous ceux qu'il peut craindre. C'est encore par vous que je veux arriver à ce but.
a Ce discours te surprend, docteur, je l'aperçois. « Voilà comme : vous connaissez M. Bacot de Romand, vous êtes tout -puissant auprès de lui; vous connaissez notre général Donnadieu1, vous avez le plus grand empire sur lui. Or, il faut que ces deux députés vous donnent une lettre pour leur honorable confrère, M. Syrieys de Mérilhac, lequel honorable confrère est à la tête de toutes les écoles vétérinaires , lequel Syrieys de Mérilhac est adoré par le plat M. Girard, d'Alfort, lequel honorable confrère ayant parlé pour moi, les portes me seront ouvertes à deux battants. Ainsi donc, mon cher Maître, veuillez faire pour moi le rôle de solliciteur; veuillez perdre quelques minutes en ma faveur, et priez M. Bacot et M. Donnadieu de vous donner une lettre pour M. Syrieys, dans laquelle on demandera à ce dernier ses bons offices pour M. Trousseau, jeune médecin qui a le plus grand désir de s'instruire, et qui voudrait trouver des facilités pour s'instruire* et travailler à Alfort. Muni de ces lettres, je me présenterai à M. Syrieys, et je le supplierai de vouloir bien m' accorder son entremise auprès de M. Girard. Je compte sur vous, et sur vous seul, dans cette occasion. Veuillez, je vous en conjure , vous en occuper et le plus tôt que vous pourrez , et m' envoyer ces lettres avant la diphthérite, dont nous désespérons positivement.
i Le général Donnadieu, ardent royaliste du midi il était né à Nîmes . représentait à la Chambre des députés le département d'Indre-et-Loire.
C'est le même officier général qui, commandant à Grenoble la 7e division militaire, eut à réprimer la conspiration bonapartiste connue sous le nom d'affaire Didier. L'inflexible dureté qu'il témoigna dans cette circonstance souleva de nombreuses marques de réprobation et amena sa
disgrâce. . , .
Mais il fut rétabli dans.les cadres en 1823, et, à époque ou écrivait
Trousseau, il jouissait" d'une grande influence auprès du gouvernement. — T.
« Depuis que je suis à Charenton, j'ai examiné la circulation dans le mésentère d'un petit cochon d'Inde. Une chose m'a paru très remarquable, c'est que pendant une heure que l'animal est resté soumis à l'expérience, je n'ai pas vu un seul vaisseau sanguin de plus, bien que le microscope fût très bon. Mais la rougeur inflammatoire se forme d'une singulière façon :
« La circulation s'arrête dans un point, les globules continuent à enfiler le vaisseau afférent, se pressent et s'extravasent dans la bifurcation d'un tronc , de telle façon qu'ils se rangent les uns à côté des autres, forment une petite masse assez semblable à une mosaïque, et si la circulation se rétablit dans la partie, les globules ainsi amoncelés paraissent tout à fait immobiles , et sont certainement soustraits à l'influence circulatoire. A l'œil nu, ces petites masses ressemblent à ces ecchymoses que l'on > aperçoit sur le péritoine enflammé. Je recommencerai ces expériences, autant pour l'intérêt qu'elles m'inspirent que pour me familiariser avec la manœuvre du microscope. Ce microscope est celui d'Alfort , et pas un de ces butorslà ne savait et n'avait eu la curiosité de s'en servir. Nous nous en sommes emparés et nous l'avons apporté chez nous, où il restera tant que nous voudrons.
« J'ai deux mots à vous dire sur une autopsie de phtisique que nous avons faite hier. D'abord, il faut vous dire comment se font les autopsies. En général les médecins, qui craignent la mauvaise odeur , n'y assistent que le moins possible , et nous autres alors allons à l'amphithéâtre tailler , rogner , examiner comme nous voulons ; nous commençons à pratiquer sur le sujet toutes les opérations chirurgicales que nous avons étudiées; puis quand il ne reste plus que le tronc, nous examinons les cavités
splanchniques. Nous sommes quatre élèves, je vous l'ai dit. Le premier interne, élève de Pinel et d'Esquirol, s'occupe spécialement de l'encéphale, et dirige sur cet organe toutes ses recherches. L'autre, c'est le premier en chirrurgie , s'occupe principalement de la structure de la membrane interne des intestins, il a même fait un travail assez curieux là- dessus; un troisième, et c'est votre serviteur, ne voit que des altérations cadavériques dans les trois cavités, et s'adjuge pour district la poitrine et le ventre. Nous commençons donc l'autopsie par la tête, et l'homme de la tête nous montre , nous développe ses idées sur cet organe, sur ses altérations, etc., etc.; nous discutons, nous contredisons; et puis vient le thorax, et quand le thorax a été suffisamment épluché, nous arrivons à l'abdomen , qui nous mène ordinairement fort loin ; puis chacun rédige son autopsie comme il l'entend, sans qu'aucun maître prétende lui imposer ses opinions. Je vous* assure que, depuis mon départ de Tours, je n'ai pas encore fait d'autopsie qui m'ait autant satisfait que celles de Charenton. Nous avons donc fait hier une vile autopsie d'un vil tuberculeux, et l'intérêt que nous y avons mis nous l'a rendue à tous intéressante. Il m'a pris fantaisie d'examiner tout par le menu, et j'ai emporté dans ma chambre un morceau de poumon et une longue bande d'iléon.
« Dans quelques points de la trachée-artère, j'ai rencontré plusieurs cryptes muqueux tuméfiés se détachant en blanc et en relief sur la membrane mince , et entourés d'une petite auréole d'un rouge assez vif, dans laquelle je ne pouvais reconnaître l'arborisation des vaisseaux. En coupant ces cryptes dont le volume ne dépassait pas, dans la plupart des cas, celui d'une tête de petite épingle, je
les trouvais les uns composés d'une substance homogène, blanche , opaque , qui offrait absolument le même aspect que les petits grains que l'on a décrits dans les poumons et dans les corps bronchiques sous le nom de tubercules, et que vous avez vus souvent dans les bandelettes folliculaires de l'intestin grêle lorsque la phtisie tuberculeuse est déjà assez avancée. Les autres, et c'étaient les plus gros , se partageaient comme une noix verte dont on détache le cerneau. Il en sortait donc une matière opaline ou laiteuse demi-concrète , telle encore que celle que l'on rencontre au milieu de ces petites masses tuberculeuses qui dans le poumon ont la grosseur et la forme d'un petit pois rond. A mesure que je pénétrais dans les divisions des bronches, cette espèce à' éruption devenait plus confluente ; au point que dans la quatrième division bronchique, dans un espace de quatre lignes carrées, je trouvais quelquefois huit ou dix de ces petits points blancs que j'ai décrits plus haut. J'ai pu, à l'aide de la loupe, reconnaître un point au centre de quelques-uns. Chose très remarquable, après quatre, cinq ou six divisions, les canaux bronchiques se rétrécissaient, sans suivre l'arborescence naturelle, et se perdaient enfin dans la masse pulmonaire tuberculeuse sans qu'il me fût possible de les suivre au delà. Il m'a semblé qu'au fur et à mesure que les canaux bronchiques se ramifiaient , les glandes muqueuses formaient de petits chapelets de tubercules dont les grains se rapprochaient , oblitéraient le tuyau dont ils formaient la paroi, et finissaient par se confondre avec les tubercules du reste du parenchyme. Cette dernière particularité demande à être examinée de nouveau et avec beaucoup plus de soins encore.
« Quant aux tubercules miliaires non ramollis que j'ai
disséqués et examinés avec la plus grande attention , ils ne m'ont paru différer en rien de ces cryptes muqueux signalés plus haut, et désormais il ne me semble pas impossible d'admettre, avec M. Louis, que chaque petit tubercule occupe une vésicule bronchique, et n'est peutêtre autre chose qu'un crypte malade.
(( L'estomac , qui m'a offert l'intérêt le plus vif et que je n'eusse pas donné pour un jour de vie, ne vous intéresserait guère, aussi je vous en épargne la description. J'arrive tout de suite aux glandes de Brunner et de Peyer, sur lesquelles vous avez peut-être porté un jugement un peu téméraire en considérant leur état pathologique chez les tuberculeux. Je crois, en effet, qu'elles ne sont pas plus des apostèmes met asiatiques que les glandes muqueuses, ou du moins que ces dernières sont dans les mêmes conditions.
« Exenrple : dans le duodénum, nous trouvons quelques» cryptes tuméfiés et contenant une petite quantité de matière semblable à celle que nous avons examinée déjà dans les cryptes muqueux des bronches. Des glandes de Peyer, les unes entièrement ulcérées, présentaient des bords calleux renversés , entourés d'une petite auréole rouge et peu étendue. Leur fond uni et d'un rouge vif offrait l'aspect des membranes muqueuses accidentelles ; on n'apercevait à l'entour aucune glande muqueuse malade.
« Les autres offraient deux aspects différents dans la même bandelette. En effet , dans une portion de leur étendue, elles présentaient une altération semblable à celle que je viens de signaler, dans l'autre portion une agglomération de cryptes muqueux légèrement tuméfiés, et convertis en matière dite tuberculeuse; je dis convertis parce qu'il m'a été impossible de reconnaître une cavité
contenant une matière étrangère, et je me servais pourtant d'une bien bonne loupe.
« Ayez la bonté, mon cher Maître, de .chercher avec soin sur le premier phtisique que vous ouvrirez l'altération bronchique dont je vous parle, et de m'en dire votre façon de penser, lorsque vous aurez le temps de m' écrire deux mots.
« A propos, j'allais clore ma lettre et oublier de vous dire que Velpeau a retrouvé vos planches dothinentériques et votre lithographie. J'ai revu M. Husson, et je lui ai reparlé des lectures à l'Académie ; voici ses propres expressions : Si Bretonneau veut me charger de cela, dites-lui c/uc je le ferai avec le plus grand plaisir; mais avant tout qu'il examine bien s'il ne choquera pas Guersant. Quant à M. Duméril , il vient peu à l'Académie; mais je suis tout à fait de l'avis de M. Husson, et je crains ♦ fort que M. Guersant ne vous pardonne pas d'avoir faitlire par un autre que par lui quelqu'un de vos ouvrages.
(( Adieu, mon cher Maître; occupez-vous de mon affaire ci'Alfort, de mon côté je vais m'efîorcer d'apprivoiser ces bêtes-là.
(( Votre élève reconnaissant et tout dévoué.
« J'écrirai minutieusement à tous nos Tourangeaux le résultat de leurs affaires d'inscriptions. »
o68 CORRESPONDANCE. — ANNÉE 182.-')