‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 88 sur 95 · LETTRE CXIV · texte numérisé non relu

LETTRE CXIV

DE TROUSSEAU

<( Charenton, 14 décembre 1825.

« J'ai reçu il y a huit jours, mon cher Maître, votre lettre et le petit mot de M. Bacot; je vous en ai toute la reconnaissance imaginable , ainsi qu'à ce dernier ; et je compte, aussitôt que la session des Chambres l'appellera à Paris, aller moi-même' lui en témoigner ma gratitude; chargez-vous en attendant de tous mes remerciements.

1 Royer-Collard, médecin en chef de la maison royale de Charenton venait de mourir le 27 novembre précédent. — T.

TROUSSEAU A BRETONNEAU o73

« Vous avez lu, mon cher maître, le beau passage de Raynal sur la patrie d'Eliza, la maîtresse du bon Sterne, depuis celle de Raynal lui-même :« Territoire d'Ayinga, « tu n'es rien, mais tu as donné le jour à Eliza, etc. » Et moi je m'écriais tout transporté :« Territoire de Charenton, « tu n'es rien, mais tu as donné le jour à un dothincnté- « rique . » En effet , mon cher Maître , un des sept lits de notre salle de fiévreux a été honoré d'une dothinentérie,et notre modeste amphithéâtre a été le témoin de son éventration. C'était au dix-septième jour. Depuis le commencement du jéjunum jusqu'à la fin du côlon, les glandes étaient malades, et très malades. Vous sentez bien que j'ai fait mousser la dothinentérie ! notre homme avait été saigné , sangsugé ; il y a de remarquable que le ventre s'est ballonné , que le délire s'est manifesté avec le plus d'intensité . après la déplétion produite par la saignée. *La saignée fut faite au treizième jour. Le sang était couenneux, absolument comme celui d'une pleurésie fort intense. La couenne était épaisse, très résistante, d'un jaune assez foncé; le sang était bien pris en caillot, et il n'y avait pas dans la palette une goutte de sérum. Cet aspect du sang me parut assez extraordinaire pour que je crusse devoir vous en parler. L'intestin est dans l'eau au sublimé tout entier, avec son mésentère. J'ai recueilli son observation avec le plus grand soin. J'ai fait son autopsie avec minutie, je l'ai rédigée avec le plus grand détail; et j'ai orné cette observation, déjà bien intéressante par elle-même , d'une longue digression sur les lividités cadavériques, d'un examen critique de la coloration du sommet des valvules, de l'histoire de l'influence réciproque de la bile sur l'intestin livide et du sang qui transsude sur les mucosités intestinales. Car il faut que

vous sachiez que j'avais mis l'individu sur le ventre quatre minutes après la mort; que je n'ai vu de ma vie lividités plus concluantes, coloration rouge orangée plus manifestement cadavérique, etc. etc.

« Il faut vous dire qu'immédiatement après la saignée est survenue une rétention d'urine qui a duré jusqu'à la mort, qu'il fallut deux fois par jour sonder le malade, que la vessie remplissait l'hypogastre, laquelle stupeur de la vessie était bien manifestement due à la même cause que le ballonnement et que la constipation qui succéda brusquement à la diarrhée.

« Cette observation est une de celles que je ferai imprimer, avec deux ou trois autres que j'emprunterai à des gens qui ne se doutaient pas de la maladie, mais qui ont du reste parfaitement décrit la forme , le caractère de l'éruption au quatorzième et au quinzième jour.

« J'ai porté aux Archives un article intitulé : De la Maladie à laquelle M. le docteur Bretonneau a donné le nom de dothincntcrie{. Après quelques préambules sur la nécessité de reconnaître dans les membranes muqueuses des maladies aussi distinctes et aussi spécifiques que celles de la peau, après avoir annoncé votre diphthérite comme étant sous presse, je divise mon petit mémoire en deux parties : l'une renferme l'histoire de l'altération pathologique propre à la dothinentérite ; l'autre partie, qui n'est pas faite encore , renfermera quelques observations , les unes prises à l'Hôtel- Dieu, les autres chez Broussais, une à Charenton , celle de Leroy et de Gloquet à Tours ; et ce qu'il faudrait surtout, ce serait de m'envoyer les observations que vous nous avez fait recueillir sur la

1 Arch. gèn. de Méd. Janvier 1826.

petite épidémie que nous eûmes ce mois de février dans la salle 4. On jugerait par là très facilement et des symptômes et du traitement de la maladie.

« Je discuterai aussi en peu de mots la synonymie.

<( Le tout pourra tenir environ deux ou trois feuilles d'impression, et suffira, je pense, pour guérir les pillards. J'énonce en bon français que c'est pour modérer un peu leur ardente avidité, et éviter à mon maître la peine de faire des réclamations souvent inutiles , que je publie aujourd'hui avec son consentement quelques-unes de ses idées sur la dothinentérite *. Je tâche ensuite de donner une bonne couleur à votre invincible musarderie. J'essaye même de vous faire honneur de cette coupable lambinerie ; que le bon Dieu me pardonne et vous inspire une vergogne salutaire. Georget, en qualité de Tourangeau et de rédacteur des Archives médicales, a beaucoup à cœur de répandre et de défendre vos idées. Il guette votre diphthérite pour en donner dans son journal une analyse circonstanciée et propre à éveiller sur cette production l'attention de tous les médecins qui n'ont point eu connaissance de vos travaux. J'espère bien que samedi soir Mme Martigné me remettra votre infînissable diphthérite , qui avant un mois sera placardée dans tous les coins du pays latin. J'espère surtout que lorsque j'irai à Tours, ce mois de mai, passer quelques jours avec vous et avec ma famille, je trouverai la dothinentérite en état d'être emportée.

Maintenant il faut que je vous parle d'Alfort. J'ai été chez M. Durand, chef de bureau de l'agriculture; la lettre de M. Bacot m'y avait devancé. M. Durand m'a reçu avec

1 Voir dans la Biographie l'appréciation du mémoire de Trousseau. — T.

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la plus grande affabilité, m'a recommandé verbalement au directeur de l'école et à M. Dupuy; il m'a donné en outre une lettre pour le premier, qui m'a fort bien accueilli et m'a accordé l'autorisation de suivre tous les cours d'Alfort. Je dois aller demain faire une visite aux professeurs, et la semaine prochaine je ferai mes débuts vétérinaires. Veuillez bien, lorsque vous verrez M. Bacot, l'instruire de tout cela, et lui faire de ma part tous les remerciements que mérite son extrême obligeance.

« Maintenant il faut que je vous dise tout bas quels sont mes projets. Je veux être vétérinaire en titre. Pour cela, avec des certificats d'études des professeurs d'Alfort et un coup d'épaule de M. Durand, j'obtiendrai facilement l'autorisation de subir mes examens. Le premier examen consiste, je crois, à pratiquer les opérations de la maréchalerie , et une de ces importantes opérations est de forger et de ferrer. Comme je ne me soucie pas d'apprendre à ferrer et à forger avec les élèves d'Alfort, et que si je le faisais j'en serais certainement mauvais marchand, je me mettrai en apprentissage chez quelque petit maréchal du faubourg Saint-Antoine, que je payerai bien, et je me trouverai en état de faire toutes mes preuves. Tout cela soit dit entre nous. Une fois artiste vétérinaire, je me mets sur les rangs pour la première place vacante de professeur à Alfort, car vous savez que ces places se donnent au concours , et qu'il faut être vétérinaire pour être candidat.

« Tout cela ne m'empêche pas de travailler comme un nègre , et de préparer à force tous les matériaux de mon concours pour l'agrégation.

« Je lis maintenant Sydenham , dont vous m'aviez fait trop peu d'éloges. J'ai été ravi de ses fièvres intermit-

tentes, de ses varioles, etc. Je fais des extraits de cet auteur pour me dispenser de le relire tout entier lorsque j'aurai besoin de lui. Ensuite je reprendrai Stoll d'un bout à l'autre , puis quelques bonnes monographies , et avec ce petit arsenal je me présenterai bravement au concours.

« Je vois Velpeau toutes les fois que je vais à Paris; il est dans une belle colère contre vous , il ne veut plus vous écrire que pour vous accuser réception de votre manuscrit. Vous avez dû recevoir dans le temps un petit mémoire de M. Leuret ' sur les villosités. Ce M. Leuret est mon camarade à Charenton.

« Dans plusieurs inflammations chroniques du tube digestif, j'ai vu les villosités noires depuis l'estomac jusqu'au rectum. Le dernier dothinentérite n'avait de villosités noires que dans le premier pouce du duodénum, de manière qu'il ne me semble pas, comme l'annonce M. Leuïfet, que ses opinions doivent changer la théorie des fièvres. Cependant je vous engage à lire son petit mémoire, et à croire surtout que je me suis assuré à l'aide du microscope de tout ce qu'il a dit dans son livre sur la structure anatomique de ces petits organes; que seulement les villosités ne me paraissent pas implantées par un pédicule étroit , mais bien par une base plus large que leur sommet , et peu apparente , parce qu'elle n'est pas colorée comme le sommet des villosités. Du reste il ne

1 Leuret persista clans l'étude des affections mentales, et, docteur de 1816, fut nommé médecin en chef de Bicctre en 1827.

On lui doit d'utiles réformes dans l'hygiène et le régime des aliénés, entre antres rétablissement de cours scolaires et les repas pris en commun aux réfectoires.

Ses principaux ouvrages sont : Fragments psychologiques sur la folie (1834). Du Traitement médical de la folie (1840). .Sur la Révulsion morale dans h traitement de la folie (18.41 ). Analomie comparée du système nerveux (1818 et suiv. avec atlas). — T.

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me semble pas démontré du tout que cette coloration des villosités soit due à l'inflammation ; je crois, au contraire, qu'il y a là dedans quelque phénomène chimique qui demande à être étudié avec soin.

« J'ai des chiens, un chenil et un directeur qui ne me tracasse pas. Je leur injecte dans les yeux (aux chiens s'entend) de l'émétique dissous dans de l'eau, de la gomme -gutte dissoute dans F eau-de-vie, et jusqu'ici il m'a semblé que la gomme -gutte n'était pas sans action. J'ai songé depuis vos expériences que la gomme-gutte, le jalap, etc., n'étant pas solubles dans les larmes, ce n'était pas merveille s'ils ne produisaient pas d'effet. Je vais suivre cela et vous instruire de mes résultats.

« Adieu, mon cher maître, je vous embrasse de tout mon cœur; je suis pour la vie votre très humble et reconnaissant élève.

« Nous recevons à l'instant la nouvelle de la nomination de M. Esquirol à la place de médecin en chef de cette maison. »

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