‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 91 sur 95 · LETTRE CXVII · texte numérisé non relu

LETTRE CXVII

DE TROUSSEAU

« Lundi. 1!» décembre 1825.

« J'ai reçu hier soir, mon cher Maître, la lettre que vous avez eu la bonté de remettre à Mme M***, et je vous prie , mon cher maître , d'adresser votre diphthérite à Mme Martigné , rue des Trois - Pavillons , n° 4 , pour remettre à M. Trousseau; c'est la seule manière pour la faire parvenir promptement à Charenton. Autrement je craindrais qu'elle ne restât longtemps dans les bureaux de la diligence. Vous me la promettez , cette tant promise

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diphthérite , pour dans trois jours. Ainsi, en prenant les choses au pied de la lettre , c'est pour les étrennes de Tan 1826. C'est bien les plus agréables étrennes que vous puissiez donner à vos élèves.

« Je ferai ainsi qu'il est requis. Je corrigerai moi-même la première épreuve. Je vous ferai tenir la deuxième, et je reverrai la troisième; à moins que vous n'aimiez mieux, pour vous éviter de la peine, me laisser le soin des deux premières, et revoir vous-même la troisième. Il est bien entendu que vous renverrez ces épreuves par le même courrier, afin que cela ne souffre pas de retard, et que tout soit tiré et distribué au plus tard le 1er de février.

« Vous me parlez de l'intention que vous aviez de faire transcrire dans le deuxième volume les témoignages historiques ; il est beaucoup plus simple que vous vous occupiez de cela lorsque l'imprimeur sera à l'ouvrage, vous 'aurez tout le temps et tout sera plus tôt prêt.

Vous êtes bien présomptueux et presque fat de me goguenarder quand je vous accorde quatre mois et demi pour le parachèvement de la dothinentérie. Je veux être pendu si vous l'avez seulement commencée au mois de novembre prochain. Et pourtant vous aviez bien promis , bien promis, de venir, votre livre en mains, jeter quelque faveur sur les pauvres Tourangeaux qui oseront se présenter au concours de l'agrégation. Vous aviez promis de quitter huit jours la ville de Tours, et de venir nous animer voce et gestis. J'ai grand'peur que la honte d'avoir encore sur le métier votre dothinentérie ne vous retienne à Tours, et ne nous prive de notre plus ferme appui et de notre plus doux encouragement. Dans une circonstance aussi solennelle nous compterons pourtant sur vous.

« J'ai vu aujourd'hui M. Dupuy, d'Alfort; il me fait

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déjà faire un mémoire sur l'empoisonnement miasmatique de la race humaine, qu'il croit exister aussi chez le mouton, et déterminer la maladie dite assez bêtement pourriture. Pour cela je lui ai posé neuf questions comparatives. Il doit me donner des renseignements sur les lieux, les saisons , les températures les plus favorables au développement de la pourriture, le mode de propagation, le caractère endémique ou contagieux de la maladie, etc. D'après cela je jugerai si raisonnablement on peut avancer une chose de cette importance. Si, au contraire, je juge que c'est une des mille et une billevesées du bon vétérinaire, je lui laisserai le soin de rédiger son mémoire, et je l'engagerai (modeste que je suis) à ne pas dire un mot de moi. Mais, dans le cas où les deux maladies concorderaient parfaitement, je ferais au long la partie de l'empoisonnement miasmatique de l'homme , mon très honoré Maître, et je surveillerais les solécismes du père Dupuy, qui, en médecine vétérinaire, est une bibliothèque ambulante , mais la bibliothèque la plus désordonnée qu'il soit possible de voir. Pour vous donner idée de la manière dont il conçoit l'empoisonnement marécageux et la fièvre intermittente, imaginez- vous qu'il me fait lire un rapport fort bien fait d'un médecin de Saint- Domingue sur une épizootie contagieuse, pestilentielle et charbonneuse qui a régné dans cette île en 1777. Epizootie tellement violente , qu'elle attaque les hommes chargés de donner des soins aux animaux , et s'est manifestée chez eux par des symptômes ataxiques et adynamiques et par des bubons charbonneux. Si c'est là la meilleure pièce qu'il ait à m'offrir pour lui faire son mémoire, il peut espérer que je ne m'en occuperai qu'ultérieurement. Et il a le cœur de regarder cela comme la

fièvre jaune, ou tout au moins la fièvre intermittente; et la meilleure raison , c'est que la maladie avait surtout exercé ses ravages sur le littoral : ah uno dlscc omncs. Du reste, en tachant de digérer Yingluvies du révérend professeur, on peut tirer de lui un parti bien avantageux, parce qu'il est d'un zèle et d'une complaisance a toute épreuve.

<( Madame... me disait que vous vous étiez offert à solliciter pour moi la bienveillance de M. Esquirol; j'accepte avec bien de la reconnaissance cette nouvelle marque de bonté, et je vous demanderais la grâce de Tengager à faire quelque attention à votre pauvre élève, et à le faire piocher autant qu'il le voudra ; et pourtant , s'il faut vous le dire tout bas, cette aliénation est une chose si intéressante et si belle à examiner, que je crains de m'en occuper avec trop d'ardeur, et de négliger pour >cela l'objet de mon concours.

« La solution émétique a produit sur l'œil d'un de mes chiens une belle ulcération que j'abandonne entièrement à elle-même pour étudier les progrès de cette maladie, et voir comment elle parviendra à se guérir spontanément. L'autre œil ne se trouve pas bien de la gommegutte; mais il ne s'ulcère pas, et depuis dix- huit jours j'en mets presque deux fois par vingt- quatre heures. Un autre chien a été caressé par une solution de sublimé et par l'alcool à 36°. Je n'ai mis de sublimé qu'une fois, et j'ai bien fait, car j'aurais crevé l'œil comme avec un fer rouge. La conjonctive est tuméfiée, la cornée est opaque; j'abandonne tout à la nature maintenant. L'autre œil, que je traite par l'alcool, s'opacifie et rougit sous l'instillation de la liqueur. Le soir l'œil paraît même fort enflammé, chassieux, rouge, moins opaque; le len-

demain il n'y paraît plus. Je vais pourtant pousser ferme l'alcool, car je veux avoir le cœur net de mes gommes et de mes résines purgatives. Gomme je vois mes chiens deux fois par jour, que je leur porte moi-même leur pitance, je puis les suivre exactement, et surtout les dompter à moi tout seul, car personne ne m'aide.

(( C'est très bien à vous de songer de répondre à Leuret, il faut le faire aussitôt que vous aurez le temps. Je sens par moi-même combien il est doux pour un jeune homme d'être encouragé par un médecin qui occupe le rang dans lequel votre réputation vous a placé : il est tout fier à l'espérance d'avoir un petit mot de vous.

ce Adieu, mon cher Maître, faites (pie j'aie la diphthérite dimanche au plus tard.

« Votre affectionné et reconnaissant élève.

(( Présentez mes respects à Mmc Bretonneau. »

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