‹ Bretonneau et ses correspondantsChapitre 92 sur 95 · LETTRE CXVIII · texte numérisé non relu

LETTRE CXVIII

DE VELPEAU

« Décembre L825.

« La dernière fois que vous m'écrivîtes, mon cher Maître, vous disiez sérieusement et bien positivement qu'une seule observation vous restait à rédiger pour mettre lin à la diphthérite. Depuis lors, trois mois se sont

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écoulés. Il paraît que l'observation était longue. Pour le coup, je ne vous en parlerai plus, car vous avez bien l'air de vous jouer de notre crédulité. Il en sera de même sans doute de la dothinentérite ; ainsi motus sur tout cela. J'attendais bien de vous une réponse et quelques observations sur ce que je vous demandais dans ma dernière , mais il paraît que vous ne pouvez plus écrire. Quoi qu'il en soit, le jour de Tan arrive et mon cœur m'oblige à vous souhaiter la bonne année , ce qui me donne , comme vous voyez , l'occasion de vous gronder comme par le passé. Il faut pourtant que vous me répondiez, par la raison que j'ai besoin de savoir si vous renouvellerez votre abonnement au journal de Magendie et de M. de Férusson, si vous publierez réellement ce que vous avez promis, etc. J'aurais bien besoin surtout que vous eussiez la bonté de vous rappeler un militaire qui vint se loger, ) en 1818 ou 19, au numéro 5 ou 6 de la salle 3. Cet homme avait une paralysie partielle du bras droit qui vous parut alors fort singulière , et qui , dans le moment actuel, le devint bien davantage encore. Vous lui1 fîtes frotter le bras avec de la teinture de cantharides, etc. C'était un gros joufflu, qui ne cherchait point à en imposer ; vous l'examinâtes un grand nombre de fois avec attention pendant son séjour à l'hôpital. Je me sers de cette observation dans mes recherches sur quelques maladies du système cérébro-spinal1. Je crois être sûr, et je le dis, qu'il y avait paralysie jusqu'à F avant-bras et que la main était libre ; il faudrait que vous puissiez me

1 Velpeau. — Mémoire sur une altération profonde de la moelle allongée, sans que l 's fondions nerveuses aient été troublées. (Clinique tic M. le professeur Bougon.) Arch. <jèn. de Méd., t. VII, lS'j:>.

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dire si je me trompe, et ce que vous savez sur cet individu. Je viens de révolutionner nos physiologistes à l'Académie et à la société philomatique , en leur lisant deux mémoires sur des faits négatifs de leur doctrine { ; je leur en apprête un troisième confirmatif pour les calmer.

« Le fait dont je vous parle m'est utile pour cet effet. Ils sont restés stupéfaits à la vue de mon cancer dans un caillot fibrineux , ils ont des yeux et n'osent pas le voir. M. Laennec est nommé rapporteur ; il a examiné les pièces, il est convaincu. Je ne sais si vous recevez les Archives et la Revue, ce sont, je crois, nos deux meilleurs journaux ; je leur donne ces différents mémoires. Si vous ne les lisez pas, je tâcherai d'avoir quelques exemplaires de mes affaires à part. Les numéros des Archives d'octobre, novembre, décembre, ont déjà mes mémoires sur Yalba dolens des femmes en couches, et ( les membranes du fœtus. Le style du premier me semble fort incorrect. J'ai corrigé moi-même les épreuves des autres ; ils me paraissent un peu mieux. Je voudrais que vous en établissiez la critique sévère, et des choses et Wes formes. Je ne puis attendre ce service que de vous, car les amis qu'on peut avoir à Paris ne se permettent jamais, même les plus francs , de nous montrer ce qui est mal dans nos œuvres. C'est cependant pour moi une chose fort importante.

« Les places de Montpellier' sont données : en me débattant, il est probable que j'y serais allé; mais j'ai

1 Velpeau. — Mémoire sur quelques altérations de la moelle épinière dont les observations principales ont été recueillies ;) la Clinique et sous les yeux de M. le professeur Bougon. (Arch. gèn. de Méd., t. VII, L825.

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laissé faire et les autres sont passés devant. Jules s'est emparé de l'acupuncture 1 ; avec elle , il guérit tout et , qui plus est, il explique : les maladies ne sont pas des inflammations, c'est un fluide. Dame ! un fluide galvanique , magnétique , électrique , nerveux , comme vous voudrez ; enfin un fluide... qui s'accumule dans les organes. Eh bien ! ce fluide, l'aiguille l'enlève. Est-il en plus , on fait une saignée nerveuse ; est -il en moins , on en prend dans une autre personne, etc. Vous riez, mon Maître? c'est exact, cependant, et le petit Jules va piquant, déchirant, coupant tous ceux qu'il rencontre avec son aiguille; rien ne lui résiste, toutes les névralgies, pleurésies, péritonites, pneumonies, etc., se sauvent devant le piqueur. Dans tout cela il y a un fait : c'est que Jules va promptement faire sa fortune; car déjà les comtesses, les duchesses, les princes, accourent se faire j piquer, et bientôt il ne pourra plus y suffire. La crédulité publique est un aliment qui engraisse vite quand on sait s'en nourrir, et Jules ne l'ignore pas. »

I Les premiers essais d'acupuncture en France datent de 1810. Expérimentés avec succès par un médecin du nom de Berlioz, elle trouva dans Haime, médecin à l'hôpital de Tours, un partisan convaincu.

Témoin des succès qu'obtenait Haime dans certaines affections, Bretonneau institua des expériences destinées à établir l'innocuité de l'opération quand elle s'adresse à des organes importants.

Dès lors le signal fut donné, et de toutes parts les essais se multiplièrent. Jules Gloquet prit sous son patronage la nouvelle méthode de traitement et s'appliqua avec ardeur à la vulgariser. Il publia un ouvrage très complet sur elle. (Dehtu, Traité de l'Acupuncture d'après les travaux de M. Jules Cloquet. Paris, 1826.)

II y eut alors un véritable engouement, et, à un moment, toutes les maladies parurent devoir être traitées par l'acupuncture.

Le bon sens de Velpeau ne pouvait se tromper sur un mode de traitement qui lui paraissait illusoire ou voisin de la supercherie, et on voit avec quel esprit, quelle verve mordante il traite la médication à la mode, et celui qui s'en était fait le propagateur. — T.

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