‹ Bréviaire du gastronomeChapitre 1 sur 56 · RUE DES MAÇONS-SORBONNE , N°. II · texte numérisé non relu

RUE DES MAÇONS-SORBONNE , N°. II

Nous nous proposions de coudre une préface à la seconde édition de notre j Bréviaire du Gastronome , dont le succès a surpassé nos espérances, lorsque nous avons reçu la lettre suivante de l'un de nos amis, habitant cette ville qui donna naissance à Yaugelas et à Brillat-Savarin, l'un juré peseur de diphthongues, qui révéla tous les secrets de la grammaire; l'autre, gourmand classique , à qui nul des mystères de la cuisine ne fut caché : cette lettre pourra tenir lieu d'avant-propos , d'introduction, de tout ce qu'on voudra.

Bourg , le 26 mars 1828.

Mon cher ami ,

Recevez mes sincères félicitations : vous avez composé un livre admirable. Pendant que la po-

litique dérange toutes nos têtes , que nos femmes discutent le budget, que nos enfan s dissertent sur les élections , vous , tous parlez gourmandise, langue universelle, que tout le génie de Leibnitz ne put deviner. Vous ne courez risque ni d’ennuyer , ni de n’ètre pas compris.

Votre histoire de la cuisine en France annonce une grande érudition de fourneaux. Je suis fâché seulement que vous n’y ayez pas traité une grave question gourmande , bien digne de vos méditations.

Vous savez, mon cher ami, que l’Académie de Berlin proposa , en 1 7 . . , de rechercher les causes de /’ universalité de la langue française. Rivarol fut couronné. 11 attribua en partie ces causes à notre théâtre : je crois qu’il se trompait. C’est évidemment à notre cuisine, à cette gueuse , à qui le celte, l’hébreu , le grec , le latin , etc., ont daigné faire tant de fois l’aumône , qu’elle doit d’avoir fait le tour de l’Europe.

Je suis vieux, et j’ai passé ma jeunesse à voyager : je puis dire , comme Ulysse , que j'ai ru les mœurs de tous les hommes ; or je dois vous affirmer que je n’ai pas vu de petite cour d’Allemagne sans un cuisinier ou un rôtisseur français. Nous n’aimons guéres , nous autres, à étudier les langues étrangères : aucun de ces rôtisseurs et cuisiniers ne savait un mot d’allemand, tan-

dis qu’il n’était pas une altesse bavaroise , saxonne , wurtembergeoise , etc., etc., qui n’apprît la langue française, et certes ce n’était pas pour admirer Racine ou Voltaire que ces petits souverains passaient les nuits à étudier notre syntaxe, mais pour pouvoir discuter les menus de leurs dîners avec leurs chefs d’office. Vous savèz combien on est singe dans les petites comme dans les grandes cours , il advint donc que chaque courtisan se fit gloire de baragouiner la langue qu’écorchait son noble maître. Voilà la cause la plus puissante des conquêtes de notre idiome; nos cuisiniers en ont été les instrumens et les hérauts.

Lorsqu’en 1815, la France se vit délivrée de cette nuée d’ennemis qui avait fondu sur elle , ce ne fut pas le théâtre de Molière ou de Corneille que leurs généraux emportèrent avec eux, mais des cuisiniers. Vous avez eu raison de vanter le patriotisme de quelques-uns de ces derniers; mais tous , je vous l’affirme, ne ressemblaient pas à ce M. Carême , dont vous faites un si bel éloge. J’en connais deux que l’hetmann Platoff vola à notre préfet, et qui ne crièrent point au voleur en nous quittant.

Je ne vous dissimulerai pas qu’un membre libre de notre académie gastronomique , à qui je prêtai votre Bréviaire , m’a fait, sur ce livre»

une légère critique. Il prétend que vos menus ne sont ni assez nombreux , ni assez fournis 1 . De grâce, réparez cette grave omission dans une de vos prochaines éditions.

Adieu , mon cher ami , que le ciel vous tienne en joie et vous accorde la continuation d’un constant appétit , que votre estomac fonctionne toujours de même, et puissiez-vous toujours officier avec le même bonheur et la même sécurité.

Yotre vieil ami ,

P. S. Comment avez-vous trouvé la poularde que je vous ai envoyée par le dernier courrier? Je vous recommande cette production territoriale. Accordez-lui un brevet de célébrité dans l’un de vos prochains traités.

^ Nous n’avions pas attendu la sage observation de notre ami pour remplir le vide indiqué. Voir notre çhapitre des Menus .

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