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vait pardonner à la société la séquestration qiii avait pesé sur lui pendant quatre ans, et il était assez disposé à attribuera l'ordre social tous les maux qui se produisent dans la société ; sous Pempire de cette idée^ il regardait Louise comme une victime et non comme un ange déchu. C'est en exprimant ces pensées avec beaucoup (^e délicatesse, en se servant de termes incapables do blesser môme un ange coupable d'une chute involontaire, qu'il essaya de relever celte malheureuse à ses propres yeux. Il parvint ainsi à lui redonner de l'énergie, à ramener l'espérance dans son cœur. Toutefois ses souffrances étaient trop récentes, elle avait vu la mort de trop près, la veille même, pour se laisser aller longtemps à des abstractions; elle aborda;nettement la question matérielle de la vie.
— Vous m'avez sauvée hier, lui dit-elle, vous m'aidez aujourd'hui; vous me] relevez de la prostration où j'étais; il faut maintenant que le travail pourvoie à mes besoins, et qui me donnera de l'ouvrage ?
— Que savez-vous faire ? répondit Jérôme ; de quoi pouvez-vous sérieusement vous occuper ?
Louise raconta comment elle avait appris l'état de tailleuse après la ruine de sou père, ajoutant qu'elle avait continué depuis, mais pour elle seule, par distraction, par une sorte d'orgueil d'enfant, à s'occuper de travaux de ce genre et qu'elle croyait être devenue assez bonne ouvrière.
— Vous voyez bien que j'ai raison, dit Brillât, et que vous pouvez vivre honorablement de votre travail;
maiSy permettez-moi cette question^ pourquoi n'y avoir pas pensé plus tôt?
— Je rai voulu, répondit Louise, mais le désespoir m'avait brisée, et je n'ai su à qui m'adresser pour obtenir du travail ; je ne pouvais en demander qu'aux personnes que je connaissais, avec lesquelles j'avais vécu sur un pied d'égalité, qui toutes me croyaient mariée ; je n'ai pas eu la force de leur faire un aveu qui m'humiliait et me faisait déchoir à leurs yeux. Folle de douleur, j'ai vendu pièce à pièce tout ce que j'avais, j'ai végété ensuite avec quelques sous de pain par jour, sans avouer à personne ma misère... jusqu'à hier.
Elle s'arrêta un moment, suffoquée par ses larmes; puis elle reprit :
— Maintenant que j'ai contracté une dette envers vous, monsieur, maintenant que vous m'avez donné du courage en me parlant de mon père, je vais travailler, je travaillerai. Serez-vous assez bon pour achever ce que vous avez commencé en m'aidant à me procurer de l'ouvrage, sans rien dire de ce que vous savez, sans parler de mes peines passées, en me présentant comme une ouvrière, comme la fille d'un ami ?
Jérôme promit de faire, à cet égard, tout ce qu'il pourrait. Mais soudain la réflexion vint refroidir son beau zèle, et il comprit qu'il serait fort embarrassé pour remplir sa promesse. Il ne connaissait que la femme qui lui louait sa chambre, celle qui tenait l'auberge où il mangeait, et la femme de maître Vauquelin. Pour des motifs faciles à com^wrendre, il n'aurait voulu produire Louise ni dans son auberge, ni dans son hôtel, ainsi
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qa'il appelait en riant son garni; c'eût été la décourager du travail dès les premiers jours. Le cercle de ses connaissances se rétrécissait singulièrement ; il ne restait en réalité que M">« Yauquelin à qui il pût s'adresser. Quant à Louise, elle était complètement inconnue dans le quartier et dans la maison qu'elle habitait. Jérôme n'avait pas le choix des moyens, il promit de parler à la femme du menuisier^ et il se retira.
Dès le iendemain,«avec Targent que lui avait laissé Jérôme, Louise acheta des ciseaux, des aiguilles, du fil, se mit à tailler des patrons dans du papier^ à préparer enfin ses outils et sa main.
Brillât roula son thème dans sa tête toute la journée, et le soir il aborda U^^ Yauquelin avec assez d'embarras.
— Bourgeoise, lui dit-il, je voudrais vous demander quelque chose...
— Qu'est-ce que c'est ?
— Vous allez peut être me rire au nez et trouver que pour un homme je me mêle d'affaires qui ne sont pas de ma compétence.
— D'abord, reprit M«a« Yauquelin, je ne vous ai jamais ri au nez et j'ai eu pour vous beaucoup d'amitié... et peut-être plus que vous ne pensez.
— Bourgeoise, répondit vivement Jérôme avec une visible émotion, j'ai bien vu que vous avez toujours été bonne pour moi et je ne m'y suis pas trompé; quand mattre Yauquelin m'a donné ses comptes à faire et m'a pris pour contre-maître, j'ai compris que c'était à vous
^que je devais cela; aussi, voyez-vous, je vous suis bien
dévoué, et si jamais Toccasion se rencontre, je le prou» verai bien.
— Eh bien ! mon ami, racontez-moi ce que vous avez à me dire.
— Voilé, reprit l'ouvrier; vous avez de temps en temps besoin d'une tailleuse, j'en connais une qui ferait votre affaire et vous me feriez bien plaisir si vous vouliez l'occuper.
— Votre maîtresse, Brillât î
— Non, bourgeoise, non; je n'ai pas de maîtresse. Tai vu cette demoiselle avant-hier pour la première fois, au cimetière de Spint-Denis, sur la tombe de son père, un bien honnête homme qui est mort bien malheureux, et pour lequel j'ai gardé une vive amitié.
— Elle est probe?
— Si elle suit les leçons Je son père, vous pouvez être sûre d'elle.
— Eh bien ! c'est bon ; aussitôt que j'aurai quelque chose h faire, je vous prierai de me l'envoyer.
-^ Merci, bourgeoise; mais c'est que, voyez-vous... l'ouvrage ne va pas fort pour elle en ce moment... et... ça presse un peu.
— Ah ! je comprends; je préparerai demain ce qu'il me faut, envoyez-la jeudi.
Jérôme poussa un soupir de joie; puis, prenant congé <le la bonne M^^ Vauquelin, il alla porter celte nouvelle ^ Louise qui la reçut avec bonheur.
Le surlendemain, Louise arriva chez le menuisier de t)onne heure, .se mit à l'œuvre et s'acquitta de son travail avec un goût qui frappa M°»« Vauquelin ; celle-ci.
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qui avait Tintention de l'occuper seulement deux ou trois jours, la garda toute la semaine suivante, ne voulant pas, disait-elle, laisser échapper l'occasion de se faire faire des robes par une aussi bonne ouvrière. fLouise était douce, complaisante^ un peu timide^ un peu dépaysée dans un monde qu'elle ne connaissait pas, et Mme Yauquelin ne fut pas longtemps à deviner une profonde douleur et une femme déclassée; mais elle respecta son secret, ne demanda pas à Jérôme la moindre explication. Elle fit plus, elle prôna son ouvrière, montra à ses amies les robes qu'elle lui avait faites , et, comme c'était le moment oti Ton prépare les vêtements d'été, MU« Vernon se trouva bientôt engagée pour une série de journées assez longue chez les connaissances de M"' Vauquelin et chez quelques-unes des pratiques de son mari.
Le plus difficile était fait. Louise ne conservait pas la moindre espérance relativement à Beaunoir, elle n'attendait plus rien que d'elle-même, mais elle aspirait à travailler chez elle, à se faire un atelier. Elle quitta sou affreuse chambre du quatrième et descendit à l'étage au-dessous, où elle prit un tout petit appartement qu'elle meubla peu à peu avec goût, mais non avec luxe. Du jour oîi elle put recevoir chez elle les personnes qui . l'occupaient, le travail y abonda; elle commença à aller moins souvent en journée, puis elle n'y alla plus du tout; puis enfin elle eut assez d'occupation pour prendre une apprentie.
La transformation ne s'accomplit pas sans larmes, sans regrets, sans retours douloureux sur le passé, dont la vie
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avait été si différente de la vie actuelle, mais enûn elle s'accomplit et fut complète. Le jour où Louise put rendre à Jérôme ce qu'il avait dépensé pour elle fut un jour de bonheur pour tous deux : pour elle, qui s'acquittait honorablement ; pour lui, qui la voyait plus heureuse.
Du moment oïl M^e Vernon reconnut que son labeur fournirait largement à ses modestes besoins, une douce joie entra dans son âme , la sérénité enveloppa son cœur; la transformation de Tesprit était opérée, la transformation matérielle commença. Sa santé s'améliora ; peu à peu ses grâces naïves reparurent sur son frais visage. Elle rétrogradait dans la vie, se dépouillait de la vieillesse anticipée qui l'avait enveloppée un moment. Elle secouait son linceul. Il y a dans la jeunesse de si puissants germes !
Le souvenir de son enfant mêlait seul un chagrin secret à ses joies nouveUes. Dans l'état de misère où l'avait réduite l'abandon, elle avait compris qu'il serait inutile de s'adresser aux tribunaux, que les juges ne donneraient pas un enfant à une femme qui n'avait aucun moyen d'existence ; lorsque sa position fut devenue meilleure, elle consulta un avoué qui lui conseilla prudemment de se taire et d'attendre, parce qu'un procès aurait pour elle un fâcheux retentissement et ne servirait qu'à faire un piédestal à Beaunoir, assez généreux pour ne pas abandonner l'enfant en même temps que la mère. Au surplus, Léon était en Espagne , et une action en justice n'était guère possible dans ces conditions. Louise dut dévorer œ chagrin et réprimer les élans de son amour maternel.
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Par un sentiment de pudeur que Ton comprendra, même après sa faute, Louise ne parlait jamais à Jérôme de rtiomme qui i*ayait trompée, jamais de son enfant; elle n'avait pas osé Tassocier aux recherches qu'elle fai.^ait pour découvir Tasile où Léon l'avait caché; car elle ne supposait pas qu'il l'eût emmené en Espagne, où 11 n'aurait pu être qu*un embarras pour lui. Mais elle était impuissante à rien découvrir. Brillât, de son côté, par un sentiment de respect, de commisération pour le malheur, ne faisait jamais allusion au passé; les seuls mots prononcés par lui sur ce sujet l'avaient été le lendemain de la première rencontre, lorsqu'il avait dit à Louise : a Oui, je comprends, il vous a abandonnée. » Celle-ci le croyait instruit de tout, et, en réalité, Jérôme' ne savait pas môme le nom du séducteur, que Vemon avait obstinément refusé de nommer devant le tribunal, et il ignorait l'existence de Tenfant.
Jusqu*à ce moment, où il vit Louise matériellement plus heureuse, Jérôme avait été fort assidu; il venait assez fréquemment passer ses soirées auprès d'elle qui travaillait: lui, essayant de se montrer joyeux pour distraire la pauvre femme de ses chagrins; elle, se montrant gaie, par une sorte de reconnaissance, pour laisser croire qu'elle souffrait moins, pour qu'il pût s'applaudir de ce qu'il avait fait. Alors elle chantait quelquefois, d'une voix pure , les chansons de son jeune âge, se reportant par la pensée vers un temps meilleur, cachant soigneusement les souvenirs douloureux que ces chants «veillaient parfois. Le dimanche, ils se trouvaient de temps en temps vers le soir au cimetière, et quelquefois
Jérôme^ qui n'avait pas renoncé aux seuls délassements qu'il aimât, la conduisait à l'un des théâtres du bouleyard où ils mêlaient leurs larmes dans les scènes pathétiques du drame. Quand l'afGche n'avait pas de tentation pour eux, ils erraient dans la campagne, suivaient les bords du canal, qui sont fort jolis hors de Paris, devi* sant de mille sujets, ne parlant jamais d'un passé triste pour tous deux, ne songeant ni l'un ni l'autre à sonder les mystères de l'avenir. Louise avait de l'instruction^ Jérôme un esprit prompt à saisir, à juger, et ces conversations avaient un charme puissant pour tous deux.
Mais quand il la vit plus forte contre la douleur^ plus attachée à la vie que son travail lui faisait plus douce , Brillât crut devoir rendre ses visites plus rares; plus d'une fois il ne vint pas aux muets rendez-vous de la tombe de Saint-Denis^ et il offrit moins souvent des distractions qui étaient devenues une sorte d'habitude.
Louise s'aperçut bien vite de ce changement dont elle ne devinait pas le motifs dont elle n'osait pas demander la cause; elle pensa que Jérôme craignait de la faire causer, de la compromettre par ses assiduités, elle lui en sut gré ; mais, absorbée dans des pensées vagues, indéfinies, sans trop se rendre compte de ce qu'elle faisait, elle déposait son dé sur sa table à ouvrage, piquait son aiguille à sa robe, se mettait à sa fenêtre aérienne d'où son regard, plongeant dans la rue populeuse, cherchait une forme connue, la taille élancée , svelte, la démarche légère de l'ouvrier. Puis, sans compter le temps qu'elle avait passé là, elle revenait presque avec tristesse reprendre son ouvrage, épiant le bruit des pas dans'l'es-
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calier, écoutant sonner l'heure à Thorloge de l'église voisine, jusqu'à ce que l'heure lui apprît qu'il ne viendrait pas.
De son côté, plusieurs fois Jérôme, en quittant l'alelier, s'était dirigé vers la demeure de Louise; puis, tout rêveur, fâché contre lui-môme, il hésitait, et près d'arriver, se demandait tout haut : Pourquoi faire? Alors il se détournait, prenait une autre direction, et, malgré lui, revenait, passait et repassait dans la rue, levant la tête et devinant Louise à la fenêtre , grâce à la lumière de l'intérieur; et il retournait à son logis, mécontent et souffrant.
Louise entrait dans une phase tout h fait nouvelle, il s'opérait en elle une métamorphose; ce n'était plus la maîtresse de l'homme riche, vêtue avec une recherche luxueuse, parée de ces mille riens que la mode invente chaque jour pour satisfaire de charmants caprices, portant des diamants au bracelet qui serrait sa fine manchette de dentelle, des diamants dans ses cheveux, les épaules couvertes d'un riche cachemire. Ce n'était plus la malheureuse du cimetière, pâle, exténuée, mourant de faim, sous le dernier misérable lambeau qui lui restait de sa splendeur passée, manquant de linge, couchant sur un peu de paille éparpillée sur le carreau nu, quetant une fleur pour la jeter en dernier adieu sur la tombe de son père. Du faste oublié, rien ne restait; de la profonde misère, tout avait disparu. Louise était une ouvrière jeune, dont la robe gracieusement coupée dessinait une taille pleine d'élégance et de souplesse, dont le pied s'encadrait mignonnement dans une étroite bot-
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tîne; ses joues avaient refleuri et leur doux éclat se mariait admirablement à de beaux yeux noirs dont le blanc était légèrement teinté d'azur et qui avaient une grâce expressive sous des sourcils noirs d'une courbe des plus pures. Des cheveux qu'eût enviés une Espagnole, bien plantés, bien soignés , tombaient sur un col flexible et un peu brun, ensemble qui donnait à sa beauté quelque cbose de vigoureux sans nuire à la grâce.
Les hommes et les femmes, quel que soit leur rang dans la société, la manière dont ils y sont classés, subissent l'influence de l'éducation, des manières, du lan* gage; la supériorité qui en résulte est peut-être la seule qui soit vue sans jalousie. Élevée avec soin, Louise avait une conversation attachante que rendaient plus agréable un esprit mûri à l'école du malheur, une voix douce, ^affectueuse, et une extrême réserve; elle était d'une probité sévère dans toutes ses relations de travail; aussi avait-elle bientôt gagné la confiance de toutes les personnes qui l'occupaient^ et l'amitié sincère de quelquesunes. Ses affaires prospéraient; déjà elle avait quelques ouvrières et songeait à organiser un plus grand atelier. Jérôme, qui n'avait d'abord éprouvé pour Louise qu'une pitié profonde excluant toute autre pensée, qui n'avait songé qu'aux moyens de l'arracher à la misère, s'aperçut un jour avec émotion d'une transformation dont il n'avait pas compté les phases. Il avait conduit Louise à Versailles, où jouaient les grandes eaux. Pour la première fois depuis son abandon, sa misère, celle-ci revoyait ces bois délicieux , ces magnifiques jardins , ces statues, ces galeries, toute cette grandeur qui frappe et
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émeut l'imagination ; elle était heureuse, enjouée, légère comme une gazelle, puis passait tout à ODup*d'un de ses caprices d'enfant à une rêverie mêlée de souvenirs, et alors, appuyée sur le bras de Jérôme, elle n'osait pas le regarder; le passé revenait à son esprit et l'oppressait; car Versailles avait été, dans un autre temps, sa promenade favorite.
Gomme ils quittaient le tapis vert pour prendre une des ailées, un de ces jeunes gens, frelons de l'amour, qui, dans les promenades publiques, s'attachent du regard à la première jolie femme qu'ils rencontrent, se posa en Apollon devant eux, cambra sa taille, se donna de petits airs, les suivit, les devança, plongeant sur la jeune femme des regards qu'il essayait de rendre expressifs, lui envoyant à la dérobée de gracieux sourires. Fatigués de ce manège , ils franchirent la grille du côté de Trtanon et s'engagèrent dans Tun des chemins du bois ; le frelon les suivit en chantonnant une romane» assez insolente dans la circonstance.
Jérôme sentit battre son cœur; la jalousie y entrait avant qu'il se fût douté que l'amour y était entré. Ce fui un éclair; Témolion qu'il éprouva fut poignante, il jet» à Louise un regard profond, interrogateur, plein tout à la fois de crainte et d'amour: elle comprit et répondit avec un accent de vérité qui ne laissait aucun doute :
— Je ne le connais pas.
Jérôme, rassuré, la tête haute, marcha droit vers ce personnage ; à son air décidé, celui-ci vit qu'il n'avait plus rien à faire là et il disparut dans le bois, comme
pour achever un petit bouquet de fleurs des champs déjà commencé.
Le reste de la journée se passa dans une sorte de ravissement ; le cœur s'était ému, Tamour s'était révélé ; sans se dire un mot de ce qu'ils éprouvaient, sans aveu, sans explication, ils s'étaient parfaitement devinés. Mais lorsque chacun d'eux fut rentré dans sa solitude ordinaire, ils réfléchirent' sur ce qui s'était passé, sur leur situation, ils virent clair dans leur cœur, et leurs pensées n'étaient rien moins que joyeuses. Brillât n'avait jamais songé à être pour Louise autre chose qu'un ami désintéressé: une femme qui, jeune et belle, pouvait se résoudre à mourir de faim donnait de sa vertu une idée qui ne permettait pas de coupables espérances ; au surplus, sérieusement honnête, il aurait cru outrager la mémoire du vieillard et manquer à un devoir sacré en demandant le prix d'un bienfait. Comprenant alors combien il l'aimait à son insu, il réfléchissait, il craignait que Louise, devenant sa femme, se souvînt du luxo, qui avait duré longtemps, beaucoup plus que la misère, qui avait été passagère. L'idée qu'il pourrait épouser une jeune fille pure et dont le cœur n'eût pas été défloré par ^D premier amour se présentait à son esprit ; mais, défiant de lui-môme, il s'exagérait le malheur de sa position. Quelle famille voudra me recevoir, m'adopler, moi <iui n*ai point de famille ? se disait-il douloureusement; Quel père voudra me donner sa fille quand, pour recominandation, je lui dirai mon séjour de quatre ans dans ^6 maison de correction? £t, s'animant peu^à peu, U exhalait son chagrin en reproches amers contre la so-
ciété. Puis, reportant toutes ses pensées vers Louise : Qui sait, disait-il encore, si son premier amour est bien éteint, si elle n'établirait pas de comparaison entre le simple ouvrier et Thomrne du monde, si elle ne reverra pas cet homme?... Comment elle supporterait avec moi les mauvais jours?... Et son esprit flottait incertain, indécis.
Louise^ de son côté, regardait le passé avec tristesse; elle ne regrettait pas celui qui Pavait si indignement abandonnée, elle le maudissait de ce qu'il lui avait ravi son enfant, de ce qu'il l'avait trompée^ de ce qu'il mettait entre elle et un honnête homme une fatale barrière. Égarée et non corrompue, elle avait suivi celui qui devait être son époux, lorsque, impuissante à pourvoir à ses besoins, frappée par le sort, elle avait entendu cet homme lui peindre toutes les douleurs de la misère qui commençait à l'assaillir, lui représenter une fuite comme le seul moyen de décider sa famille, à lui, à consentir à un mariage disproportionné sous le rapport de la fortune. Maintenant , instruite par l'expérience, elle comprenait l'inanité des promesses qui l'avaient séduite, tous les mensonges, toute l'infamie de Beaunoir; elle ne l'aimait plus. Elle comparait la conduite de l'ouvrier qui l'avait secourue par souvenir de M. Vernon avec celle de l'homme pour qui l'existence d'un enfant n'avait pas été un lien assez puissant, et la comparaison était favorable au menuisier. Jeune et belle, l'aisance avait relevé son cœur de la prostration, comme le travail avait relevé sa vie de la misère. Elle sentait que les facultés qui poussent tous les êtres à la recherche du bonheur n'étaient pas
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éteintes en elles, et, désonnais, adoptant sans retour sa vie présente, elle était invinciblement entraînée vers Jérôme. Aussi souffrait-elle quand il était moins assidu; elle se laissait aller à la pensée qu'il en aimait une autre; parfois aussi l'idée qu'il la méprisait entrait dans son esprit et alors elle souffrait d'une double torture : elle redoutait le mépris et elle était jalouse.
La journée de Versailles lui avait persuadé qu'elle était aimée; mais le passé se dressait entre elle et Jérôme; mais son enfant...
Un événement inattendu vint, au milieu de ces hésitations, changer la position de l'ouvrier.
Un dimanche matin, maître Vauquelin, sa femme et Jérôme, après avoir relevé et inscrit les travaux de la semaine, préparé les comptes à remettre, déjeunaient tous trois en causant des affaires de la boutique et des affaires du pays. Le déjeuner terminé. Brillât se levait, lorsque M"* Vauquelin jeta un coup d'oeil à son mari.
— Ah! oui, s'écria maître Vauquelin; Brillât, restez donc encore un moment : femme, donne-nous donc une vieille bouteille.
Brillât se remit à sa place, M""* Vauquelin apporta la bouteille, le maître menuisier la déboucha, en vida dans les trois verres, et, au fuipet qui s'en exhala, on sentit qu'en eflfet le vin était vieux, et si les grandes affaires se traitent en buvant d'excellent vin, l'affaire dont il allait ^tre question devait être importante.
— Jérôme, reprit le menuisier après avoir dégusté son vin avec une satisfaction évidente, je vous ai fait daûs ^^ boutique une assez bonne position, la bourgeoise y a
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aidé et vous a vivement souleou, parce que nous avons reconnu que vous 6tes un honnête garçon. Vous m'avez bien secondé, vous n'avez pas cherché à me prendre mes |H*atiques pour travailler à votre compte, comme le font beaucoup d'autres ; vous avez toujours pris les intérêts de la maison.
— Mais, bourgeois, du moment que j'avais votre con» fiance, c'était mon devoir.
— Sans doute, mais tous ne font pas de même. Je commence, voyez-vous, à n'avoir' plus trente ans, M""* Yauquelin commence de son côté à s'ennuyer de rester toujours ici, où elle n'a pas grand plaisir ; nous avons envie de nous retirer dans une petite campagne que j'ai achetée ; nous n'avons pas d'enfant^ et j'ai mis dans ma tête de vous céder ma boutique si l'affaire vous convient.
Brillât était tout ému de cette offre, à laquelle il était loin de s'attendre, et d'une perspective à laquelle il n'osait pas songer. Le rêve de tous les ouvriers est la mal" trise, c'est-èHlire la possession d'un atelier, le travail à son compte; mais il était trop jeune encore pour avoir entrevu la possibilité de le réaliser.
— Bourgeois, dit-il à Yauquelin^ c^ que vous me pro* posez là est bien beau, mais la boutique est bonne^ et je n'ai pas de quoi la payer*
— Bah ! bah I reprit le vieux menuisier, nous estimerons le bois, vous savez les prix, puisque vous ten^z les livres, nous estimerons les outils, ce qu'ils valent dans leur état actuel, nous mettrons quelque chose pour la clientèle, nous fierons une cote mal taillée et vous payerez à la longue; je ne vous demande pas de billets à ordre,
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je ne vous prends pas à la gorge, je vous donnerai du temps, que diable) je sais ce que c'est qued*étre ouvrier*
— Si c'est comme ça, ma foi, je ne demande pas mieux ! dit Jérôme.
— Oui, continua le menuisier, je me suis établi de la même manière: le fonds m'a été cédé par le maître chez lequel je travaillais, Bourguignon la Prudence, \xn rude compagnon dans son temps, je le vois encore quelquefois aux assemblées. Vous êtes mon meilleur ouvrier, comme j'étais le sien, suivant lui; je lui ai parlé de vous; quand méme^il est payé depuis longtemps; il ne voudrait pas voir tomber la boutique, c'est lui qui l'a fondée et il s'in* téresse à sa prospérité. Vous savez mieux écrire et mieux ehiffrer que moi, elle ne dépérira pas entre vos mains. Est-ce convenu? Touchez là!
Brillât mit sa main dans celle de maître Vauquelin en signe d'adhésion.
^ Vous faites là un trait que je n'oublierai de ma vie, lui dit-il avec effusion.
— Nous verrons à mesurer les bois et à estimer les outils cette semaine, puis nous passerons nos conventions sur le modèle des miennes, reprit le vieux menuisier.
Us allaient quitter la table après avoir cordialement trinqué.
— Un moment, dit M'^^ Vauquelin, jai aussi quelque chose à vous dire, bien entendu que vous n*en prendrez que ce que vous voudrez.
— Ah I c'est vrai, dit le maître en souriant, je n'y pendis plus, la bourgeoise a aussi ses recommandations à faire; ça la regarde, ce n'est pas de mon ressort.
— Yoyez-vouSy Brillât, reprit la femme du menuisier avec i*accent d'un amour maternel et avec une bonhomie charmante, débiter son bois, aligner sa plinthe, yarioper son panneau, puis toiser son ouvrage, comme vous savez faire tout cela, c'est fort bien, mais ça ne suffit pas. Quand vous serez dehors pour acheter vos bois, ou chez la pratique pour prendre vos mesures ou ajuster l'ouvrage,' il faut quelqu'un pour garder la boutique, répondre au monde, vendre les copeaux et le petit bois» veiller à ce que tout soit en ordre, faire le dîner et le lit, raccommoder les chemises, et pour ça il faut vous marier : il n'y a pas de bonne boutique s'il n'y a pas une femme.
Jérôme, qui avait cherché vainement où W^^ Yauquelin en voulait venir, et ne s'attendait pas à cette conclusion, devint rouge comme une cerise, hocha la lête, fit claquer sa langue contre son palais et poussa un soupir.
— Allons, allons, ajouta M"»® Vauquelin, à qui rien n'était échappé, je vois que vous n'aurez pas de peine à trouver ce qu'il vous faut.
— Âhl dit Jérôme avec un nouveau soupir, il y a le pour et le contre; elle est bien belle, je l'aime, je ne lui ai rien demandé, je ne lui ai rien promis, je crois que je suis aimé, mais, mais, mais... il y a des choses! Tenez, bourgeoise, voilà.
Et ces derniers mots accusaient un grand effort. ,
Alors Touvrier raconta saos détour ce qu'il savait du
passé de Louise, la rencontre du cimetière, ce qu'il avait
fait pour la fille de son vieil ami, les circonstances qui
avaient fait naître l'amour, les motifs qu'il avait d'hésiter*
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— Il faut voir ailleurs, dit maître Yauquelin^ tranchant d'un mot la question.
— Cela est grave, en effet, ajouta sa femme, il faut réfléchir et ne rien précipiter. Ecoutez, Brillât, M"* Vernon a de Touvrage à me rendre cette semaine, je causerai avec elle, je l'engagerai à dîner pour dimanche prochain , nous ne serons que nous quatre, je verrai et je jugerai : mais jusque-là, promettez-moi de ne lui parler de rien, autrement je ne m'en mêle pas.
— Bourgeoise, vous êtes trop bonne, dit Brillât, je vous promets de ne pas lui en souffler mot.
Jérôme tint parole, et le dimanche suivant tous quatre se réunirent chez le menuisier, sans que Louise pût se douter de l'examen dont elle allait être l'objet. Le dîner fut animé par la gaieté de maître Yauquelin et de sa femme, et le soir, les convives sortirent de Paris pour se promener, formant deux groupes à quelque distance Pua de l'autre, devisant de l'avenir à des points de vue dif-r férents : les hommes parlant de travaux, des perfectionnements de l'art, des scieries mécaniques qui accélèrent le travail et diminuent la perte du bois, des nouveaux modes de placage, clinquant qui remplace te solide, le vieux menuisier apportant dans la conversation l'acquit d'une longue expérience, Jérôme l'ardeur d'un jeune homme à essayer des choses nouvelles, les deux femmes ne parlant ni d'étoffes, ni de modes, ni de coutures, mais perdues dans un monde idéal, dans les pensées qui touchent aux affections du cœur, dans les sphères vaporeuses de l'amour.