‹ Brillat le menuisierChapitre 11 sur 15 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le lendemain de cette soirée qui dédda du sort de Jérôme et de Louise, Yauquelin, sa femme et le jeune ouvrier se retrouvèrent après la journée dans i*arrièretKmtique.

— Eh bien ! bourgeoise^ dit Jérôme avec une oertaina anxiété, vous avez causé avec M"« Vernon, vous aval jugé, qu'en dites- vous?

— Mon ami, dit M»» Yauquelin avec gravité, à tout péché miséricorde, M«« Louise a été entraînée par la misère, qui lui était inconnue, par l'inexpérience, par on espoir qu'elle était fondée à voir se réaliser, puisqu'il aastait des projets de mariage antérieurs à la ruine de Bon père, mais elle est honnête, elle a pour vous une grande estime, elle vous aime, elle sera sage et âdèle^ soyez-en sûr, et sera une bonne ménagère, fille a de

esprit, de Tinstruction ; les personnes qui viennent eau-

ser de l*ouyrage qu'elles commandent aiment à trouver des ouvriers intelligents; la confiance s'établit plus vite; si on a de l'activité; de la probité, comme vous en avez toujours montré tous les deux , on prospère, et sur ses vieux jours on peut se reposer et vivre tranquilles. .

Maître Vauquelin^ sans rien penser de défavorable à Louise , sans rien articuler contre elle, ne partageait pas roptimisme de sa femme. En sa qualité d'homme, il croyait fermement qu'un brave garçon, bien tourné, bon ouvrier, à la veille de s'établir, pouvait facilement trouver une fille qui n'eût rien à se reprocher, comme il disait dans son simple langage. Il sortit avec son ouvrier, et lui fit à ce sujet d'assez longues observations; il laissa même entrevoir qu'il serait disposé à faire des démarches auprès des maîtres menuisiers, ses confrères, qui avaient des filles à marier, si Jérôme jetait son dévolu sur l'une d'elles.

Mais Brillât était amoureux ; les pensées de mariage avaient germé, les paroles de W^^ Vauquelin étaient arrivées à point pour donner plus de vivacité à sa passion; il demanda quelques jours de réflexion pour répondre aux propositions ,de maître Vauquelin. Puis il revit Louise ; elle l'aimait, elle avait compris ou du moins entrevu la* vérité. Sa reconnaissance pour l'ouvrier était profonde, son attachement était sincère; elle manifesta l'une et l'autre, sans le vouloir, par entraînement, heureuse d'un amour qui la rétiabilitait; et le mariage fut décidé.

Brillât, qui, depuis la scène du faubourg Saint-Denis, û'avait jamais entendu parler de son père, dont le con«-

seulement lui était nécessaire, en vertu de la loi, pour contracter mariage, s'adressa aux tribunaux, fit constater l'absence en prouvant l'abandon réel dont il avait été victime. Le mariage fut célébré; maître Vauquelin et un jeune architecte qui avait pris Jérôme en amitié, dans ses fréquents rapports avec lui, furent les témoins du menuisier ; Louise eut pour témoins les maris de deux dames pour lesquelles elle travaillait. Quelques jours après les mariési prirent possession de la boutique u menuisier, maître Vauquelin et sa femme se retirèrent à la campagne, à quelques lieues de Paris, en faisant promettre à Jérôme et à Louise de venir les voir quelquefois le dimanche.

Louise transporta son atelier de tailleuse de la rue du Temple dans une pièce qui touchait à l'arrière-boutique, pièce qui fut louée à cet effet, et dont on peut voir encore aujourd'hui les fenêtres basses et barraudéesà l'entrée de la rue deThorigny, presque en face de la rue de la Perle. Avec ce double élément de succès,Ues affaires du jeune ménage furent bientôt des plus prospères. Relevée à ses yeux, régénérée, et par l'amour qu'elle avait inspiré et par celui qu'elle ressentait, Louise était laborieuse et dévouée, digne de la bonne opinion que M™« Vauquelin avait conçue d'elle. Tout le passé était oublié dans le bonheur présent, abîme comblé et sur lequel croissent des fleurs.

Bientôt père d'un charmant petit garçon, dans les traits duquel il croyait retrouver ceux de M. Vernon, Jérôme s'enivra des douces joies de la paternité ; il était bon, expansif, ne grondant jamais, travailleur assidu.

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Le petit enfant avait été mis en nourrice dans le village près duquel s'était retiré maître Vauquelin, et la femme du menuisier reportait avec bonheur sur Tenfant l'amitié toute maternelle qu'elle avait éprouvée pour Jérôme. Elle et son mari avaient gardé le silence le plus absolu sur ce qu'ils savaient, en sorte que Louise était entourée de la considération générale. Bien enfin ne manquait au bonheur du jeune ménage.

Les jours passent vite quand ils sont heureux^ et offrent à l'historien peu de choses à raconter. Trois ans après leur mariage, Jérôme et Louise se promenaient^ un soir, sur le boulevard du Temple^ du côté du Jardin- Turc, causant avec abandon, aussi heureux qu'aux premiers jours, aussi amoureux que jamais, lorsque Jérôme sentit le bras de sa compagne frémir et le serrer comme dans un mouvement d'effroi ; lui-môme, sous cette pression de Louise, éprouva une sensation indéfinissable, tant elle fut rapide ; électricité parcourant, agitant, occupant à la fois et dans la même seconde toutes les paries d'un corps, résultat visible d'une puissance mystérieuse qui échappe encore à l'analyse.

Etonné et craignant quelque danger pour sa compagne, Jérôme la regarda pour savoir ce qui avait produit ce mouvement: elle était impassible, marchait tranquillement, sans paraître songer à autre chose qu'au plaisir de la promenade; seulement elle baissait les yeux; il promena ses regards autour de lui, et ne vit rien qui pût expliquer ce spasme nerveux d'une si étrange puissance ; la foule passait comme h l'ordinaire, le gaz brillait, les théâtres, du côté opposé, ouvraient

leurs portes au public, personne ne semblait s'oceuper de Louise ni de lui, ^ui s'en allaient bras dessus bras dessous comme deux amants, et le menuisier ne put passe douter qu'un drame douloureux venait de se nouer.

Le soir, il trouva Louise un peu triste et préoccupée; mais comment s'en inquiéter? Elle lui parut plus aimable encore ; il y avait dans ses paroles, dans ses ca-* resses, Texpression ardente de la volonté qui la liait invinciblement à lui, comme la protestation d'une fidélité qui ne se démentirait jamais; le lendemain Jérôme n'y pensait plus ; mais il n'en était pas de même de Louise; si le frisson avait parcouru ses veines, si elle était triste, c'est qu'après six années remplies par les événements que nous avons vus se dérouler^ par de si longues souffrancesque le bonbeur couronnait enfin, après des années d'absence, d'abandon, d'oubli, son regard venait enQn de rencontrer le regard de Léon Beaunoir, et qu'elle avait senti menacés son bonbeur, ses joies, son honneur peut-être, la tranquillité et le bonheur de son mari.

Dans ce regard qui s'était croisé avec le sien elle avait vu autre chose que de l'étonnemeut et de la curiosité» elle avait baissé la tête sous un souvenir pénible.

En effet, le mandataire de -la société des ponts d'Espagne avait terminé les opérations dont il avait été chargé, et, après un séjour de six années dans les diverses provinces espagnoles, durant lesquelles il avait réalisé des bénéfices considérables, il était revenu à Paris, tout occupé de ses grandes affaires industrielles et pas le moins du monde de ses anciennes amours. L'affaire de Bordeaux l'avait vivement froissé; mais le temps avait

passé là-dessos et fermé la plaie. Très-bien posé par sa fortune, par fa manière brillante dont il avait mené les négociations espagnoles, il ne songeait qa*è tâter le terrain, préparer de nouvelles opérations; puis si, entre une usine à gaz et une ligne de fer^ il trouvait une riche héritière, rien ne Tempècherait de contracter un brillant mariage.

Dans ces dispositions, il essaya de renouer ses anciennes relations dans le cercle des personnes sérieuses qu'il voyait avant son absence ; il fut accueilli avec distinction par les hommes comme un industriel capable; mais, à son grand étonnement, il ne trouva chez les dames qu'un visage glacial. QuelqueMines d*eiitre elles, soit malignité, soit désir de connaître des faits sur lesquels on leur avait donné des renseignements inconH plets, lui demandèrent des nouvelles de sa charmante jeune lemme et de son enfant. Les avait-il laissés en Espagne ? ne les ferait-il pas venir? ne comptait il [»as les rejoindre bientôt? Qu'était-ce donc que ces mauvais bruits qui avaient couru après son départ ? Puis ces mille questions insidieuses dans lesquelles les femmes enveloppent un homme comme dans un filet. Les mailles semblent faites expri^ pour laisser voir sa grimace.

Pris à l'improviste, ayant oublié Louise, ne se souvenant pas qu'il l'avait toujours présentée comme sa femme, ne se doutant pas que la vérité eût été connue, il balbutia et se jeta dans un réseau de mensonges dont on ne fut pas dupe. Les dames, qui ignoraient une partie des faits, n'eurent bientôt plus rien à apprradre. On prèsseiktait qu'il cherchait une héritière et on faisait une en*

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quête officieuse. On avait connu rat)an(ion et la misère de la mère ; mais la disparition mystérieuse de l'enfant laissait le champ libre aux doutes et aux suppositions les plus malveillantes.

Léon s'aperçut promptement que, si les comptoirs lui étaient ouverts^ l'intérieur des maisons lui était soigneu< sèment fermé; que si les portefeuilles lui montraient de la confiance, les mères et les jeunes filles étaient pea disposées à chercher en lui un gendre ou un mari ; étonné de retrouver vivant le souvenir d'une femme bannie depuis longtemps de sa pensée^ humilié des mensonges qu'il était amené à faire, blessé de la froideur avec laquelle il était accueilli quand le liasard le mettait en présence des dames, il cessa de rechercher ceux qui Tévitaient et se rejeta dans le cercle de ses anciens camarades de plaisir^ des femmes légères^ recrues toujours nouvelles, qui le reçurent à bras ouverts, espérant mettre au pillage les galions d'Espagne.

Par une singularité remarquable, et qui caractérise bien cet esprit injuste, Léon, au milieu de ses nouvelles folies, fut pris d'une irritation profonde contre Louise, qu'il avait si lâchement traitée. Au lieu d'imputer à luimême, à la faute qu*il avail commise, le froid accueil reçu partout, il fit retomber sur elle la colère qu'il en ressentit. Harcelé ainsi par le fantôme du passé, il désira savoir ce qu'était devenue la femme abandonnée; mais, n'osant confier la vérité è personne, il fut impuissant à rien découvrir. Louise avait disparu, quelque temps après son départ pour l'Espagne, du monde dans lequel elle avait vécu jeune fille avec ses parents, puis,

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après une courte disparition, jeune femme avec son amant, que l'on croyait son mari ; depuis lors on avait perdu sa trace.

Pensant alors que Louise, sans ressource, avait cherché daBs de folles amours l'ouhli de son premier amant^ il eut la coupable idée de demander des renseig^nements aux filles qu'il fréquentait ; toutefois^ par respect pour lui-mAme^ il ne nomma pas Louise, prétextant que ces dames changent souvent de nom. Il se borna à faire son portrait, et comme cela arrive toujours, plusieurs fois on crut en reconnaître Toriginal ; tantôt elle était entrée au théâtre, tantôt elle était protégée par M. le comte de ***, par le banquier *** ; on l'avait vue au bois, fendant l'air, fièrement campée sur un cheval de race. Mais quand il voulut vérifier la .vérité de ces assertions faites de bonne foi, il put se convaincre que l'on se trompait.

Léon n'était poussé dans ses recherches ni par une pensée de réparation, ni par une pensée d'amour, par aucun sentiment généreux; irrité d'abord, il n'obéissait plus qu'à une vague curiosité, car Louise ne pouvait plus jouer de rôle dans sa vie. Enfin, voyant l'inutilité de ses recherches, il cessa complètement de s'en occuper et l'oublia de nouveau.

Il se fatigua promptement de la société dans laquelle

'isolement et la colère l'avaient rejeté; elle ne convenait plus à ses goûts, devenus plus sérieux par le maniement des affaires; elle tranchait avec lès habitudes contractées par un séjour de six ans à l'étranger, où il avait dû voir ^es personnes honorables et se tenir dans une ligne de «induite capable d'inspirer la confiance ;*une vie dissipée

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pouvait influer sur son crédit et contrarier Kattitode qif il voulait prendre sur la place. S*i! ne renonçait pas aux amours^ il les voulait secrètes.

M. Beaunoir père, après sa faillite, avait obtenu un concordat en vertu duquel ses créanciers avaient reçu vingt pour cent ; le fils était quitte aux yeux de la loi, et Léon ne se demanda pas si l'honneur ne lui imposait aucuQ'devoir. Sa fortune fort considérable était toute en portefeuille ; il songea à en mettre une portion au soleil en achetant un immeuble à Paris; c'était une garantie, une sorte d'hypothèque morale donnée à ceux avec lesquels il traiterait de nouvelles entreprises si Toccasion s^en présentait; et comme la fièvre industrielle était alors dans toute sa chaleur^ il comptait bien n'attendre pas longtemps.

Une autre pensée îe poussait encore : la capacité électorale reposait alors sur la contribution directe; Léon ne se mêlait pas de politique^ il appartenait à cette grande firaction d'hommes qui sont toujours du parti du ministre qui donne les concessions, peut élever ou abaisser les droits de douane en faveur d'une industrie ou d'une entreprise, et contracte les emprunts ; cependant, comme dans les moments de crise il arrivait au pouvoir d'être parfois en quête de quelques voix, il était bien aise de faire valoir au besoin Tinfluenco que pouvait donner la double qualité d'électeur et d'éligfble.

Le boulevard Beaumarchais était encore planté d'arbres du côté Est. De loin en loin on commençait à élever les splendides maisons qui le parent aujourd'hui; Beaunoir acheta Tune d'elles, et tout à côté, séparée seulement par

un petit jardin, une autre maisonnette charmante, isolée dans la yerdure, à peine achevée à l'extérieur, n'ayant que deux étages, et ornée, au premier^ d'un large balton de pierre. Cette seconde maison n'avait ni entre-sol^ ni boutique; la porte d'entrée donnait sur le boulevard^ ain^ que deux fenêtres qui encadraient la porte. C*est là que Léon voulait transporter son domicile et, s'il y avait lieu, établir ses bureaux. Le jardin, fort étroit à gauche et à droite de la mais(Hi^ mais assez yaste au delà^ allait jusqu'à la rue Amelot, à laquelle il communiquait par une porte.

Léon fit meubler arec élégance le rez-de-chaussée de cette petite maison et s'y établit d'abord , en attendant qu'il eût pris une décision à l'égard de son enfant, qui grandissait à la campagne, où il l'avait laissé depuis le jour de Tenlèvement, à l'égard du genre de trav(iux qu'il adopterait et de la manière dont il monterait sa maison,, question subordonnée aux deux précédentes; il était seul, laissant à la concierge de son immeuble conligu le soin de recevoir ses lettres et la charge de son petit ménage. Un jour qu'il remontait la rue Saint-Louis, allant dans la direction de la place Royale, il fut frappé de la tournure élégante d'une jeune femme mise avec simplicité, Baais avec beaucoup de goût, qui marchait à quelques pas devant lui en compagnie d'une jeune ouvrière chargée d'un paquet soigneusement plié. Une taille souple, bien prise, un pied délicieux faisaient pressentir une jolie figure, et, toujours disposé à se laisser entraîner par ces attraits tout-puissants sur lui, Léon suivait la taille et le pied^ cherchant à voir la figuré^ lorsque, an détour que

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ût la Jeune dame pour entrer dans la rue du ParoBoyal, il reconnut Louise, plus belle, plus fratcbe, plus resplendissante que jamais, et sous des vêtements qui ne décelaient pas une des femmes parmi lesquelles il rayait fait chercher quelque temps auparavant. Il s'arrêta stupéfait, abasourdi; madame Brillât continua sa route sans l'avoii

aperçu.

Revenu de ce premier moment d'étonnement, de saisissement^ Léon la suivit de loin, sans trop savoir ce qu'il voulait et encore moins ce qu'il ferait s*il était reconnu, mais attiré par i^ne force dont il ne se rendait pas encore compte. Arrivé à l'extrémité de la rue, elle tourna à droite et disparut à ses regards; il hâta le pas et la revit au moment où elle entrait dans la boutique du menuisier, sur l'enseigne duquel se lisait en grosses lettres le nom de Brillât, qui avait remplacé celui de Vauquelin. C'était en plein jour, il n'osait faire le guet sur l'étroit carrefour peu fréquenté, où il aurait été remarqué; il était au surplus trop habitué aux pourchas de l'amour, ou des plaisirs qui en usurpent le nom, pour n'être pas assuré de retrouver Louise, maintenant qu'il connaissait une maison où elle allait; il se jeta dans la rue des Trois-Pavillons, méditant ses moyens d'information, cherchant à deviner ce que Louise venait faire chez un menuisier et ne soupçonnant pas qu'elle fût là chez son mari.

Il marchait tête baissée, en proie à une émotion bien naturelle au retrouver inattendu de la femme trahie, de la mère abandonnée, à laquelle le liait encore, malgré lui, l'existence de son enfant, se demandant par quelles

phases Louise avait passé ; incapable d'une pensée généreuse, il cberchait dans le cercle de ses amis lequel avait pu lui venir en aide, l^uel s'était fait son protecteur. Il ne songeait pas à la revoir, car il calculait Tennui des reproches qu'elle lui adresserait; il redoutait des scènes de larmes^et cependant il voulait savoir ce qu'elle faisait, connaître sa demeure , se faire juge peut-être de sa conduite. Toutes ces idées se heurtaient dans sa tête et ne lui permettaient pas de voir clair dans ses désirs, lorsque au milieu de cette rue presque déserte, il fut brusquement tiré de sa rêverie par une voix qui disait assez haut :

— Mon bon monsieur, n'oubliez pas la pauvre femme, s'il vous plaît; puis, la même voix poursuivit en chantonnant d'un ton léger et sur des noies rapides :

Mes bonnes âmes, Aux pauTres femmes Fedtes an petit présent En passant.

Et comme si la mendiante n'eût pas douté du succès de sa double requête en prose et en vers, elle se leva du sié^e de pierre où elle était assise et Léon vit un bras sortant de la manche d'un peignoir blanc en laine grossière lui tendre une main assez potelée. Il regarda curieusement cette femme à laquelle il eût été impossible 'de donner un âge; son visage était bouffi, pâteux, Mais ne portait aucune trace de souffrance; du reste, point de traits caractéristiques; sa figure était complètement encadrée dans une espèce de serre-tête noir qui couvrait le front et, des tempes, descendait le long des

iSê BRILLAT

joues, cachait les oreilles et serrait le menton; vn toUb noir en étoffe gros»ère sortait du collet de son pë> gnoir, recouvrait toute la tête, s*arrôtaat aux yeox; on ne YOjait ni son front ni ses cbeyeux, et son visage ressemblait ainsi à un triangle irrégulier. Ses yeux cependant avaient une expression d'insouciance et de raillerie assez singulière 9 et qui contrastait avec cet extérieur de nonne. En effet, le peignoir de laine qui Tenveloppait était fermé par devant, du haut en bas, par des pattes et de gros boutons de la même étoffe, sans que nulle ceinture resserrât la taille.

En se voyant l'objet d'un examen un peu {prolongé de la part de Beaunoir, cette femme baissa les yeux et inclina légèrement sa tôte, ce qui ne l'empêcha pas d'allonger de nouveau le bras et de répéter son monotone refrain :

— N'oubliez pas la pauvre femme, s'il vous plaît. Léon, qui avait attentivement regardé la pauvresse,

tira de sa poche une pièce de cinq francs, la fit nonchalamment briller au soleil, et s'approcbant de la m^diante, qui écarqnillait ses yeux sur la pièce, il lui dit à voix basse :

— Cent sous pour vous si vous voulez aller dans la boutique du menuisier Brillât, sur le carrefour au bout de la rue, vous informer adroitement quelle est la jolie femme qui vient d'y entrer, vêtue d'une robe grise, coiffée d*un chapeau gris qui encadre de magnifiques bonr des de cheveux noirs, savoir ce qu'elle fait, où die demeure, et revenir me le dire.

À cette proposition, le visage pâteux de la mendiante

LE MBUfflSJER Ifii

aesaHÀSi s'Mlimar, les ooins de sos lèvres se plissèrent^ ses yeux rirent, non de satisfaction^ mais d*un rire de démon raiUeur plutôt que mécbant, «t qui tourmenterait des damnés en leur jetant des plaisanteries. Il étaâ évident qu'il y avait dans sa pensée auUre ishose que l'espérance d'une bonne aubaine.

— Je le veux bien, mais... il n'y a pas mèche, mon bon monsieur, dit-elle en prenant un ton de familiarité angulier qui étonna Léon; en même temps^ elle ûi lentement de la tête un geste négatii; puis elle se mit à fredonner en agitant son bras gauche :

G*était Madeleine,

C'était ttadeiwe, J'ai perdu ma peiae.

Elle ne ve«t pas.

— AUonsj c'est une folle ! dit tout haut BeauiK)ir, frappé de ce rapprochement de Louise et de Madeleine et voulant dissimuler son émotion.

— Non, monsieur, non, je ne suis pas folle, répliqua la mendiante devenue sérieuse.

— Voyons, reprit Léon avec un peu d'impatience, voulez-vous faire ce que je vous propose?

La mendiante parut réfléchir, mais cène fut pas long.

— Vous me donnerez cinq francs ? dit-elle.

— Oui, cinq francs.

— Bien sûr ? Eisa voix, en prononçant ces mots, avait chaaogé d^accent, était devenue douce, attirante, voluptueuse, si on peut employer ee mot dans cette ciroons*ta&oe.

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— Comment! bien sûr? s'écria Léon, indigné du doute.

— Pardon, monsieur, reprit cette femme; je vais faire votre commission : attendez-moi un moment^ et soyez certain que je réussirai.

— Sa demeure surtout, dit Léon.

— Oh I soyez tranquille, vous la saurez, répondit la mendiante.

Elle s'éloigna, allant dans la direction de la demeure du menuisier, et dans cette rue peu fréquentée et sans bruit, on aurait pu l'entendre qui fredonnait en mar chant :

G*est FanchOD la fé)k Qui n'a pas i^ula Aller à l'école De Manon Frein t

Mais Léon marchait en sens inverse, craignant qu'on le vît attendre la pauvresse dont il faisait sa messagère d'amour; il était d'ailleurs trop préoccupé de la rencontre de Louise et de ce qu'il espérait apprendre pour faire attention aux chansons de cette femme.

La mendiante aurait pu s'épargner la peine de quitter sa borne et donner immédiatement à Léon les renseignements qu'il demandait, car elle avait vu, une heure auparavant, Mme Brillât, qu'elle connaissait bien, sortir de chez elle dans le costume décrit par celui-ci. Elle recevait presque tous les jours l'aumône de Louise, qui Ini donnait, en outre, des copeaux, du bois et des hardes. Il est vrai que si Fanchon brûlait les copeaux et le bois pour cuire ses aliments, on ne la voyait jamais porter

les bardes qu'on lui donnait, et qu*on la retrouvait constamment dans son peignoir dé laine blanche. Elle pouvait donc satisfaire la curiosité de Léon; mais elle craignit qu'il ne tînt pas sa promesse s'il ne la voyait pas aller aux informations, et qu'il vît un refus dans une réponse obtenue si promptement.

Elle voulut donc gagner son argent en conscience et remplir ponctuellement la mission dont on l'avait chargée, sans s'inquiéter des motifs qui avaient porté Léon à la lui donner. Elle entra dans la boutique du menuisier, sous prétexte de quêter un peu de bois, et put voir Mme Brillât qui causait avec son mari dans Tarrière-boutîque, dont Ja porte était restée ouverte. Elle ramassa lentement un petit faix qu'un ouvrier lia d'une ficelle et qui devait au besoin servir de preuve de son enquête , puis retourna à la rue des Trois-Pavillons, oîi elle retrouva Beaunoir lisant de vieilles affiches oubliées par les chiffonniers.

— Eh bien! fit celui-ci en s'approchant, avez-vous réussi?

— Oui, monsieur, complètement; j'ai vu de mes deux yeux la dame qui vient d'entrer chez le menuisier, en robe grise et en chapeau gris; elle demeure chez le menuisier lui-même, attendu que c'est sa femme.

— Sa femme! s'écria Léon; en êtes-vous bien sûre?

— Sûre comme je suis sûre que vous êtes... que vous êtes là qui me parlez.

t — Meirci, dit Léon en laissant tomber une pièce de cinq francs dans la main de la mendiante.

Cette femme regarda la pièce d'argent avec une joie

qu'elle ne songeait pas à dissimuler, puis reportant ses regards sur Beaunoir :

— Monsieur^ lui dit-elle^ vous êtes bien riche, tous; mette;^ une autre pièce et je vous en dirai plus long.

Il lui tendit une seconde pièce de cent sous en souriant d'un air moqueur.

Cette dame, reprit la mendiante, s'appelait M^* Yernon, elle était taiUeuse; il y a trois ans qu'elle est mariée avec M. Brillât; ils ont un petit garçon qui est encore en nourrice, même que le jour du baptême on a £ait des largesses aux pauvres du quartier*

Beaunoir réfléchissait; et, voyant cette femme si biea disposée à parler, il ajouta :

— Qu'est-ce que M. Brillât? Est-il jeune, est-il vieux? — XTest un beau jeune homme^ répondit Panchon; an

bien beau jeune homme, très- instruit, à ce qu'on dit, très-amoureux et très-aimé de sa femme. Gelle-d est une bien charmante créature, bien bonne pour les pauvres,

— C'est tout ce que je voulais savoir, je vous remercie; on vous trouve ici quand on a besoin de vous?

— Ici, durant le jour, reprit Fanchon; après cela, le soir dans ma chambre, rue Payenne, 3, à deux pas d'ici; mais vous n'y voudriez pas venir; ça vous ennuierait aussi de me parler dans la rue, aux yeux des passants; si vous voulez me dire où vous restez... Où restez-vous? Près d'ici ?

— De ce côté, dit Léon en indiquant du doigt la direction du boulevard; mais il s'arrêta soudain, dominé par une réflexion. Baht ce n'est pas la peine, reprit-il,

LE MJIirDJSiBR iSS

a j*tt besoin de vous, je tous enverrai quelqu'un ou j«

£t il s'éloigna, laissant Fanchon un. peu déconcertée de voir échouer sa tentative pour obtenir l'adresse du jeune homme. La mendiante se remit bien vite de son désappointement, retourna «^'asseoir à sa place ordinaire, et d'un ton moqueur elle se mit à fredonner sib* un air de gigue:

^*y a |Mis mèche,

Lantimèehe,

Et ta flèche

Va passer

Sans Messer,

Sans... blés... sert

Léon marchait lentement, plongé dans ses réflexions, gei^uiant sans s'en apercevoir et répétant : Sa femme t beau jeune homme I bien amoureux! bien aimé! Fanchon le suivait de rœil^ et quand il fut arrivé à l'extrémité de la rue et qu'elle le vit tourner le coin de la rue des Francs-Bourgeois^ elle entonna d'un ton un peu plus haut, sur l'air àïots fort à la mode : Jètme fille aux yeux noirs y tu récries sur mon âme, des paroles improvisées comme tout le reste, malheureusement terminées par un affreux calembour :

Les teintnriers m'ont dit qvie jamais couleur sombre Ne Talnt quatre sous ; ça trompe Toeil le soir, Ça roof^t as soleil, ça s'édlpse dans Tombre, £t je n*ai jamais eu grand'foi dans le Beaunoir«

Elle accompagnait son chant de mouvemonis de corps et de dandinements de tète nonchalants et doux annon- S^t d'autres habitudes que celles d'une mendiante pé-

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tiifiée sur sa borne et qui, sans doute, n*eût pas été sans charme, si cette malheureuse eût été dépouillée de l'espèce de sac blanc et cylindrique qui l'enveloppait et lui serrait le cou jusqu'au menton..

Léon rentra chez lui tout préoccupé de Louise, ne se doutant pas qu'il eût été reconnu par la pauvresse, bien que les singulières intonations de sa voix et le ton de familiarité qu'elle avait affecté à deux reprises l'eussent passagèrement frappé. Bientôt Fanchon quitta la place qu'elle occupait dans la rue des Trois-Pavillons et se dirigea vers la rue' Payenne avec une nonchalance qui, sans doutç affectée dans les premiers temps, était devenue habituelle.

Arrivée à la maison qui portait le n^ 3, elle gravit l'escalier assez beau qui montait du rez-de-chaussée au quatrième étage, puis continua son ascension par une espèce d'échelle de meunier assez étroite et heureusement garnie d'une main courante; elle se trouva bientôt sur une petite plate-forme ou palier en madriers et en planches de sapin, surplombant la cage de l'escalier, entourée d'une balustrade de bois, formant ainsi une sorte de tribune aérienne.

Deux portes ouvraient sur cette plate-forme et donnaient entrée dans deux anciens greniers dont le propriétaire avait fait deux chambres plafonnées et carrelées, réunies à l'intérieur par une porte de communication destinée à rester ouverte, si les deux chambres ESent louées à la même personne, et à être condamnée, si elles étaient occupées par deux locataires. Fanchon, qui s'était installée dans ce grenier depuis qu'il avait été

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arrangé en logement, avait loué les deux chambres; toutefois elle n'entrait chez elle et n'en sortait jamais que par la porte la plus rapprochée de Féchelle^ et l'autre restait constamment fermée. Ces chambres étaient éclairées chacune par une fenêtre ouvrant sur la ruePayenne, et avaient une vue charmante sur des jardins plantés de grands arbres, le côté opposé de la rue n'étant pas bâti; les jardins avaient fait autrefois partie de l'enclos d'un couvent.

La chambre par laquelle on entrait chez la mendiante semblait constituer tout son appartement; là se trouvaient son fourneau^ son lit, sa table, son buffet, tout cela suant la misère, malgré un certain air de propreté. Un vieux tapis, ancienne portière décolorée, cloué sur le mur au-dessus de la porte et tombant jusqu'au sol, cachait complètement la porte de communication, et de toutes les personnes charitables qui, pour apporter des aumônes à Fanchon, avaient fait l'ascension de ces cinq étages et escaladé l'échelle de meunier, aucune n'avait soulevé la portière et ne s'était doutée que cette femme occupât deux chambres. La concierge qui les lui. avait louées connaissait seule cet appartement, mais n'avait jamais franchi la porte intérieure. Il faut dire que l'aspect de la première chambre ne donnait pas une grande envie de pénétrer dans la seconde. Cette autre pièce si bien close ne renfermait cependant rien de bien mystérieux, de bien extraordinaire; toutefois elle avait un rôle assez important dans l'existence de la femme qui l'occupait.

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