‹ Brillat le menuisierChapitre 9 sur 15 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Dans la journée du lendemain, Louise reçut, avec un billet de Jérôme, ce qui était strictement nécessaire au plus modeste ameublement ; tout était propre et en bon état, sans être neuf, et sortait évidemment de ces grands bazars où se recueillent et se restaurent les meubles laissés par les vieillards qui s'en vont, par les jeunes fous qui se ruinent, ou vendus par les malheureux qui donnent pour un morceau de pain, dans les jours de chômage, ce que le travail a péniblement conquis dans les jours d'activité. C'était la pauvreté secourant la misère.

Le menuisier vint le soir, après la journée; Louise rougit en le voyant ; elle le remercia avec effusion, mais elle était embarrassée, timide ; elle ne savait rien de lui, ignorait quel triste lien l'avait attaché à son père et n'avait appris son nom que par le billet du matin. De son

côté, ainsi que nous l'avons dit, Brillât n'ayait entendu parler d'elle qu'une fois, et il était trop jeune pour com* prendre les mystères d'un âge plus avancé que Vernon révéla au .tribunal ; il était en outre trop frappé de son propre malheur pour y prêter une grande attention; il ignorait complètement l'existence de l'enfant de Louise. Ce ne fut qu'après avoir trouvé la Jeune femme au cimetière, sur la tombe où il venait prier, que les vagues souvenirs d'un temps déjà bien éloigné vinrent se retracer plus exactement dans sa mémoire et qu'il se rappela le nom de la malheureuse.

— Comment vous trouvez-vous aujourd'hui, après cotte triste journée ? demanda Jérôme avec intérêt.

— Mieux, beaucoup mieux, monsieur, je vous remercie, répondit Louise ; mais pourquoi toutes ces dépenses ? Je n'ai pas besoin de cela pour mourir.

— Mais pour vivre? iit vivement Jérôme.

— Vivre !... vivre! reprit la jeune femme avec désespoir; oh 1 oui, je voudrais vivre; il est cruel de finir si jeune...

Son visage était inondé de larmes ; elle les essuya, et releva la tête avec courage :

— Vous ignorez qui je suis, quels événements m'ont jetée dans l'affreuse position où vous me voyez, vous ne me connaissez pas, il est juste que vous sachiez comment vous placez vos bienfaits.

— Je sais, ou du moins je comprends, dit Brillât, qui voulait lui épargner l'humiliation d'un récit; il vous a abandonnée...

— Oui, monsieur, répondit Louise douloureusement.

LE MBNVI8IBR 119

Puis elle ajouta avec une énergie dans laquelle se révélait un peu de doux orgueil : U n'y avait plus pour moi que la prostitution ou la mort... j'ai choisi la seconde... elle a été bien lente; mais les approches en sont cruelles, terribles^ et hier j'ai manqué de courage en vous disant ce que je souffrais. Pardonnez à une femme d'avoir hésité au moment suprême.

— Je n'ai rien à pardonner, dit Jérôme d'une voix triste, moi aussi j'ai souffert la faim.

Mais aussitôt, chassant des souvenirs pénibles, il s'ef-<força de redonner du courage à celte âme brisée que la misère avait conduite à l'oubli de ses devoirs, mais qui gardait dans sa chute un profond sentiment d'honneur, qui eût mérité l'estime de tous, la considération gênétaie, si Beaunoir eût été un honnête homme et Tcût épousée. Jérôme n'ignorait pas quelle démoralisation règne parmi les jeunes ouvrières sur lesquelles leurs parents ne veillent pas avec sollicitude, combien sont entraînées par leurs camarades de travail, à quelles sollicitations elles sont en butte chaque soir en rentrant de leurs ateliers; il entendait les autres ouvriers parler de leurs conquêtes, de leurs faciles amours; il voyait des jeunes filles les attendre à la fin de la journée et changer d'amant avec facilité, à la suite d'une discussion, d'une jalousie, ou tout simplement par caprice ; et une femme qui préfère la mort à ce geqre de vie méritait à ses yeux, par cela seul, quelque considération. Mais ce qui influait le plus sur Tesprit de Brillât, c'est qu'il re» portait toujours sa pensée sur lui-même; certain de n'avoir jamais fait de mal ni de tort à personne, il ne pou-

Page 1