‹ Brillat le menuisierChapitre 13 sur 15 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La curiosité de Beaunoir était excitée au plus haut degré. Quelle avait été la vie de Louise après sod abandon ? Comment était-elle arrivée à ce mariage ? M. Brillât connaissait-il le passé de sa femme? De quelle façon liOuise accueillerait-elle son ancien amant, si elle le revoyait ? Peu à peu, cette femme qu'il avait retrouvée si belle s'empara de sa pensée; il chercha h la rencontrer, prêt à l'aborder humblement en demandant pardon; mais il n'y parvint pas. Il put seulement, en passant dans la rue de Thorigny, le soir, apercevoir madame Brillai dans son atelier^ lorsqu'elle se levait de son fauteuil de travail, car l'élévation des fenêtres au^essus du sol ne permettait pas à l'œil de plonger dans Tintérieur de cette pièce et de voir Louise assise au milieu de ses ouvrières, dont il ne soupçonnait pas même la présence. Il ne l'apercevait que fort rarement; mais alors la figure

de la jeune femme, frappée par les rayons de la lampe placée sur la table qu'elle quittait^ apparaisait dans tout son éclat ; les boucles de ses cheveux noirs, encadrant ses joues, en rehaussaient la fraîcheur ; ses yeux, animés par la conversation, brillaient de tout leur feu, et il la croyait animée par quelque douce pensée ; l'orgueilleux allait parfois jusqu'à croire que Louise rêvait alors au passé.

C'est pendant qu'il cherchait ainsi à se rapprocher de madame Brillât, qu'il songeait aux moyens de la voir sans témoins, sans se rendre complètement compte des résultats possibles d'une entrevue, qu'il rencontra un soir Louise au bras de son mari, sur le boulevard du Temple. Celle-ci l'aperçut, c'était la première fois depuis son retour, et frissonna, dominée tout à la fois par le mépris, la colère et la crainte.

Jérôme était un iy^au jeune homme ; le bonheur lui avait donné de l'assurance ; Louise avaft développé les instincts d'élégance de l'ouvrier menuisier, et les deux époux formaient un beau groupe qui, plus d'une fois» avait attiré les regards; Léon, qui aurait peut-être dédaigné de disputer Louise à un autre, sentit grandir la femme de toute la valeur du mari et songea dès ce moment à la reconquérir.

Quelques jours après, un équipage arrivant par la rue du Parc-Royal s'arrêta devant. la porte du menuisier; Léon, vêtu avec plus de recherche que n'en comportait la circonstance et qui avait probablement l'intention d'éblouir un peu, descendit de voiture et entra dans l'al^lier.. Tous les compagnons étaient à leurs établis ;

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personne ne bougea, à i'exception de Britlat^ qui s'avança et s*enquit de ce que désirait l'inconnu. Celui-ci déroula le plan d'une boiserie fort belle^ assez compliquée, qu'il voulait faire exécuter et .placer dans sa petite maison du boulevard Beaumarchais, demanda au menuisier s'il pouvait se charger de ce travail et, sur sa réponse affîrmative, en expliqua les diverses parties.

— Je comprends, dit Brillât après avoir bien examiné, et sans s'apercevoir qu'il était lui-môme l'objet d'une attention toute spéciale de la part de l'étranger, cela sera d'un bel effet ; mais à ce plan, très-détaillé du reste, il manque une chose sans laquelle je ne puis rien faire.

— Laquelle? demanda Beaunoir.

— Les mesures, c'est-à-dire les dimensions de l'appartement, la hauteur que vous voulez donner aux panneaux.

— C'est vrai; ce n'était pas Taffeire de l'artiste qui a fait ce dessin ; vous viendrez voir l'appartement, vous aurez une idée plus précise dô ce que je veux, et vous prendrez vous-même les mesures.

Le menuisier fit quelques observations de détail, conseilla des modifications légères et demanda quelques jours pour donner un devis approximatif des prix. L'étranger approuva les modifications proposées, fixa l'époque à laquelle le travail devrait être terminé, prit jour avec l'ouvrier, indiqua sa demeure et enfin donna son nom ,• toutefois ce ne fut pas sans une certaine hésitation qu'il le prononça, cherchant sur la figure de Brillât si ce nom produisait quelque effet; mais celui-ci resta impassible, et Beaunoir se retira.

Étendu dans sa voiture et tout préoccupé de la situation qui allait sortir de sa démarche^ Léon se faisait ce raisonnement fort simple : Cet homme n*a pas sourcillé en entendant mon nom^ il ne sait donc rien du passé de sa femme, et dès lors je suis maître de Louise ; je dispose de sa réputation, de son honneur; si Tamour ne jette pas celte ravissante créature dans mes bras, la crainte Ty amènera.

Si le nom de Beaunoir n'avait pas produit le moindre effet sur Jérôme, c'est qu'il lui était complètement inconnu. On a vu quelle délicatesse il avait apportée dans ses relations avec Louise, avant d'avoir de l'amour pour elle; depuis qu'il l'aimait, il n'avait jamais dit un mot qui pût éveiller un souvenir pénible ; depuis son mariage, jamais il n'avait fait une allusion capable d'apporter un nuage dans le ciel si doux que les deux époux s'étaient fait. Louise, de son cèté, n'avait jamais prononcé ce nom devant Jérôme; elle eût craint de jeter une douleur à l'âme de celui dont elle connaissait l'amour noble et pur. Elle s'efforçait de l'oublier. Sa vie avait recommencé du jour où son mari l'avait sauvée.

Les travaux commandés par Beaunoir furent commencés, et dès lors celui-ci eut un prétexte tout naturel pour venir chez le menuisier, soit pour en presser l'exécution, soit pour commander d'autres menus objets; mais Louise était toujours invisible. Toutefois, ces visites ne pouvaient pas se renouveler très-fréquemment sans éveiller l'attention, et Léon était impatient. Il s'arrangea de manière à venir un jour en l'absence de Jérôme, et demanda assez naturellement à parler à Mme Brillât; un

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ouvrier lui indiqua la pièce où celle-ci trayaillait, Léon fil un pas, mais l'ouvrier, heureusement inspiré^ le précéda et rannonça en ces termes :

— Le bourgeois n'y est pas, madame; voilà une pratique qui voulait le voir et qui demande à vous parler.

Puis il retourna à son établi.

Léon pénétra dans la pièce où il avait vu Louise par les fenêtres de la rue de Thorigny, persuadé qu'elle y était seule ; mais il la trouva entourée d'ouvrières. Toute bouleversée à cette vue, celle-ci se leva lentement, s'efforçant de maîtriser son émotion, montra un siège à Beaunoir, et pendant que celui-ci était obligé d'expliquer le motif ou le prétexte de sa visite, elle retrouva son calme, donna de l'assurance à sa voix, et promit de transmettre à son mari les instructions qu'elle recevait.

fieaunoir avait espéré plus d'effet de sa présence; sans calculer quelles pouvaient être pour Louise, pour Brillât, les suites de ce retour, il était venu avec égoïsme, se jouant du bonheur de la femme qu'il avait déjà abusée, de la tranquillité de son mari. La genséequi le ramenait n'avait rien du premier amour, qui pourtant avait abouti à l'abandon; rien ne l'épurait, ni la bonne foi, ni l'entraînement du cœur; seuls, les sens faisaient entendre leur voix, exprimaient leurs désirs. Léon se demandait avec orgueil si la femme qui lui avait appartenu une fois pouvait jamais rompre sa chaîne.

Il se retira désappointé, l'imagination enflammée par les obstacles; il fit des courses, des stations, des visites à la boutique du menuisier, mais il ne parvint pas à trouver

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Louise settle; dans son atelier, elle était entourée d'ouvrières; dans les sorties que nécessitaient ses travaux, elle se faisait accompagner. Plusieurs fois saluée dans la rue par Léon^ elle avait répondu par une inclinaison de tête glaciale, et avait passé.

Beaunoir eut recours aux services de la mendiante. Un soir, enveloppé dans une ample redingote, la tête enfoncée dans un chapeau à larges bords, depuis longtemps passé de mode, les yeux couverts par des lunettes à verres de vitre, qui ne pouvaient ni aider, ni gêner la vue, il se dirigea vers la rue Payenne, arriva au n® 3 et frappa. Le progrès de la sonnette à la porte de la rue n'avait pas encore pénétré jusque-là. Il entra et demanfla le logement de la pauvresse, à laquelle il avait, dit il, quelques aumônes à remettre.

— Au cinquième, répondit la concierge sans se déranger et sans même le regarder, vous prendrez garde au dernier étage, la montée est un peu raide, mais c'est bien éclairé ; Fanchon est chez elle.

Il monta, mit ses lunettes dans sa poche, son chapean à sa main, déboutonna sa redingote pour en dissimuler Tampleur insolite, et frappa à la première porte. Il attendit un moment, la porte ne s'ouvrit pas; il alla frapper à la seconde ; ce fut la première qui s'ouvrit, et Fanchon Apparut sur le seuil, mais son béguin noir était mal ajusté et laissait passer une p3tite partie de ses cheveux; ^n peignoir était fermé seulement par deux boutons, Tan au col, Tautre au-dessous de la taille ; mais Beaunoir n'y prit pas garde et entra dans le bouge mal éclairé et dont l'aspect provoqua un mouvement de dégoût La

mendiante s'en aperçut^ et cependant elle lui offrit un siège. H hésitait à le prendre, lorsque le fumet délicat d'un mets qu'il ne voyait pas vint doucement caresser ses nerfs olfactifs. Il avait l'odorat trop un pour s'y tromper; il était trop habitué aux raffinements culinaires pour douter ; il regarda Fanchon fixement, et seulement alors il s'aperçut de l'incomplet de sa toilette.

— Je venais, lui dit-il, pour vous charger d*une commission que j'aurais bien payée, mais je vois que je vous dérange.

— De quoi s'agit-il? demanda la mendiante.

— D'une lettre à remettre ; mais personne ne peut-il nous entendre ?

— Nous sommes seuls.

— Cependant, reprit Beaunoir en montrant la portière, j'avais cru entendre...

— Monsieur, dit la mendiante , comprenant qu'elle allait devenir la confidente de Léon et qu'elle n'avait rien à craindre de lui^ jesuis absolument jseule; la profession que j'exerce est pénible, il est bien permis à une femme de chercher dans la solitude du soir l'oubli des ennuis de la journée.

En même temps, elle souleva la portière et pou.ssa la porte qui s'ouvrit sans bruit ; une vive clarté s'en échappa et vint estomper le hideux mobilier de la première chambre.

— Entrez, monsieur, fit la pauvresse, dont le ton et les manières n'étaient plus les mêmes.

Beaunoir, qui ne s'étonnait pas facilement, pénétra dans la seconde pièce et éprouva une certaine satisfac -

lion à se trouver dans un élégant boudoir bien éclairé, parfumé par des fleurs qui remplissaient les vases de la cheminée. Fanchon était bien seule: Tunique couvert placé sur le guéridon l'eût attesté au besoin.

— Vous dîniez, madame, dit Léon en s'enfonçant dans un large fauteuil ; veuillez, je vous prie, continuer; mais ces vêtements vont mal ici, vous les avez pris pour me recevoir, faites donc comme si je n'y étais pas.

— Puisque vous le permettez, monsieur...

Et Fanchon, qui n'était pas fâchée de paraître aux yeux de Léon autre chose que la mendiante de la rue, rejeta rapidement le béguin noir et le surtout de laine. Les longs et beaux cheveux blonds de Fanny retombèrent le long de ses joues; ses bras blancs apparurent ronds et potelés, et sa poitrine à demi nue s'épanouit sous la gaze. Elle respira d'un air' de satisfaction. Mais Léon, tout occupé de Louise et de l'objet de sa visite, ne parut pas faire attention aux charmes de la lorette. Celle-ci comprit que son effet était manqué et se remit à dîner, mécontente de n'avoir obtenu ni compliment, ni une exclamation de surprise. Trop adroite pour faire paraître son désappoinlement, elle regarda Léon, et lui dit avec une timidité affectée :

— Voulez-vous, monsieur, avoir la bonté de m'expliquer ce que vous attendez de moi ? soyez sûr d'avance que je serai heureuse de tout ce qui pourra vous être agréable.

Ces derniers mots frappèrent désagréablement l'oreille de Beaunoir ; il avait vu si souvent de pauvres filles destinées aux plaisirs du soir quitter leurs haillons et re-

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vêtir de brillants costames sous lesquels apparaissaient splendides et attirants des attraits qu'on ne soupçonnait pas; tant de fois il avait rencontré dans les rues, misérables, délabrées, traînant la drille, les femmes qui avaient brillé dans les réunions dont il faisait partie, que la transformation do la mendiante en lorette ne l'avait pas le moins du monde étonné; mais il préférait la mendiante, avec laquelle il pouvait prendre un air de protection justifié par sa générosité , à cette fille » qui semblait vouloir traiter d'égal à égal.

— Ce que j*ai à vous demander est bien simple, dit Léon d'un ton dégagé, je voudrais faire remettre en secret une lettre à cette dame que vous m'avez dit être M™« Brillât : pouvez-vous vous en charger ?

— Il y aura une réponse à vous rendre? dit Fanchon.

— Me dire simplement si vous vous êtes acquittée de la commission.

— Et après, pas d'autre lettre, pas de réponse de la* dame?

— Mon Dieu ! non ; ce n'est pas une affaire d'amour, c'est une affaire d'intérêts de famille et qui demande le secret le plus absolu. Cette dame jugera si elle doit en parler à son mari ; jusque-là, je ne puis pas paraître m'en mêler.

Fanchon avait espéré un rôle plus important : devenir messagère entre un homme riche et une femme mariée, tenir en ses mains leur secret, être maîtresse de l'honneur, de la réputation d'une femme estimée, honorée jusque-là, ce pouvait être un emploi lucratif, une petite source de fortune, un moyen d'exploitation, et elle était

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assez disposée à tirer parti de la situation. Une autre pensée Toccupait : elle aurait des relations suivies avee Léon^ elle étudierait son caractère, elle irait chez lui le soir, dans sa mise la plus coquette^ la plus séduisante, et peut-être se trouverait-elle un jour à propos pour consoler l'amoureux d'un refus, d'un dédain, d'une jalousie. La première espérance lui échappait; la seconde lui res* tait, avec moins de chances qu'elle n'en avait rêvé, maïs enfin elle lui restait. Elle accepta donc et promit de remettre la lettre à M"*' Brillât, si elle parvenait à la trouver seule , ce qui n'était pas facile ; il pouvait se passer plusieurs jours avant que l'occasion s'en présentât.

Léon, de son côté, avait calculé que si Louise venait au rendez-vous qu'il lui demandait, il n'aurait plus besoin de la mendiante ; que si elle refusait, il serait inutile d'écrire de nouveau et qu'il aurait recours à d'autres moyens; il ne louait donc le service de Fanchon que pour une fois. Il lui remit sa lettre et se leva pour sortir. Fanchon voulait absolument le retenir encore; elle le força de reprendre son fauteuil.

— Je vous ai prévenu, lui dit-elle, que je ne pourrais peut-être pas remplir ma mission aussi promptement que je le voudrais; la rue serait peu convenable pour vous expliquer ce qui ce sera passé : reviendrez-vous, ou préférez-vous m'indiquer votre demeure?

Léon réfléchit un moment, et, tirant une carte de visite, la donna à la loretlo.

Celle-ci la prit en arrondissant son bras de manière à en faire ressortir toute la beauté. Elle lut le nom et l'adresse en souriant; elle prit texte de ce boulevard

Beaumarchais qu'habitait Léon pour parler théâtre ^ musique , promenade, tout cela en regardant le capitaliste de ses regards les plus doux. Léon resta froid; il ne voyait toujours dans cette fille que la mendiante de la rue dans son peignoir de laine. Il se leva ; Fânchon en fit autant.

— Je vous rendrai compte de ma mission le plus tôt possible, lui dit-elle ; j'irai chez vous le soir, et dans un costume convenable.

— Venez comme vous voudrez, cela m'est bien égal, riposta brusquement Léon, mécontent de toutes ces agaceries, et il sortit.

Ces derniers mots allèrent droit au cœur de la lorette humiliée et la blessèrent profondément. Elle revint s'asseoir devant son guéridon.

— Il adore M*»® Brillât, se dit-elle tout haut, voilà pourquoi il n'a pas fait attention à moi; aussi j'ai eu tort, les hommes n'aiment pas que l'on montre le désir de leur plaire.

Elle prit la lettre, qui ne portait pas de suscription, l'examina attentivement, flairant un mystère, mais elle était soigneusement fermée; puis elle s'aperçut que Léon avait laissé sous la lettre une marque de sa libéralité ; elle serra alors précieusement la missive et reprit son repas interrompu, livrée à dés réflexions vagues qui couraient comme des nuages.

Les femmes comprennent avec un admirable Instinct les pensées dont elles sont l'objet, lors môme qu'elles ne sont pas exprimées. Louise n'avait pas revu M. Beaunoir en particulier, ne lui avait parlé qu'au milieu d'un petit

cénacle de femmes toujours promptes aux interprétations , et devant lesquelles il ne fallait paraître ni embarrassée, ni craintive ; cela demandait une attention qui ne lui permettait guère d'observer son séducteur; elle avait néanmoins parfaitement deviné les motifs de ses apparitions dans l'atelier et ses vues sur elle. Le premier sentiment qu'elle éprouva fut un sentiment de dignité blessée; le second, un sentiment de mépris pour cet homme.

Tout le passé, qu'elle était si heureuse d'oublier, se retraça en traits de feu dans son esprit; elle se sentait oppressée d'humiliation. Forte de l'amour de son mari, de sa volonté de rester fidèle à ses devoirs, de son ardent désir de racheter sa faute, elle était froissée que Beauuoir osât rêver son infamie* Ce sentiment, qui avait tout à coup étreint son âme, y laissa une douleur poignante.

Les souffrances endurées, cette lente agonie de la faim qu'elle avait supportée avec résignation jusqu'au moment où ses forces la trahirent, les années de vertu , avant et depuis son mariage, tout cela n'était donc rien pour la réhabiliter ! Sa faute, si cruellement expiée, devait donc peser à toujours sur elle, n'être jamais rachetable, si un misérable suborneur. Fauteur de tous ses maux, pouvait insolemment venir chez elle et afficher sa bonté, quand elle se refuserait à ses désirs I Un violent chagrin s'empara de Louise ; le soir, quand seule avec son mari, elle s'efforçait de sourire, son cœur démentait ses lèvres, son front était brûlant et sec, ses mains glacées.

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Durant ia nuit, en proie à des rêyes pénibles, elle appelait Jérôme, se pressait tremblante contre lui, comme si elle eût voulu s'abriter d'un danger. Elle n'eut pas alors la force de révéler à son mari la triste vérité, et quand il chercha à deviner la cause de cette étrange agitation, elle la rejeta, en rougissant, sur des souffrances imaginaires.

— Gomment, se disait-elle dans le combat de son cœur, comment oser dire à Jérôme que celui qui le fait travailler, qui vient commander dans son atelier, a été mon amant? Gomment mettre ces deux hommes en présence? pourquoi humilier celui que j'aime, auquel je dois la vie et tout ce que je suis, devant celui que je méprise ?

Ges combats, les larmes silencieuses de Louise, n'échappèrent point à Jérôme; il s'efforça de combattre une douleur dont il cherchait vainement à deviner la cause ; mécontent du silence obstiné de Louise à cet égard, il devint à son tour triste et souffrant. Pour la première fois la douleur entrait dans ce ménage jusquelà si heureux. Désolé et courroucé de ce qu'il croyait être un manque de confiance de la part de Louise, Jérôme» lit un déplorable retour vers le passé, et se demanda en frémissant quelle garantie donnait à l'avenir; sa pensée suivit Louise pas à pas, depuis le jour où il Tavait rencontrée, et quoiqu'il ne trouvât rien qui pût motiver un regret, la jalousie cependant pénétra dans son cœur, éveillée, aiguillonnée par le mystère inexpliqué des agitations dont il était témoin.

Deux jours se passèrent sans que la mendiante pût

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remplir sa mission, quoiqu'elle fût venue plusieurs fois sous divers prétextes; enfin elle guetta si bien qu'elle arriva en Tabsence de Jérôme^ et^ traversant la boutique, du menuisier, elle alla droit à l'atelier de W^ Brillât. Celle-ci travaillait avec ses ouvrières.

— Madame, dit Fanchon d'un air timide en ouvrant la porte, je vous demande pardon de vous déranger, je voudrais vous dire quelque chose.

— Parlez, Fanchon.

— Mais, madame, ajouta la mendiante avec un air d'embarras, je voudrais ne parler qu'à vous*

Les jeunes ouvrières sourirent, échangèrent des signes d'intelligence, croyant comprendre que la pauvresse venait soutirer quelque argent à la patronne, dont elles connaissaient la bonté. M"* Brillât se leva, s'approcha de Fanchon et lui fit signe de s'expliquer, mais celle-ci se recula doucement, sortit de l'atelier des tailleuses et alla s'arrêter sur le seuil d'une autre pièce qui, formant l'arrière-boutiquo, était la chambre de Louise; il n'y avait qu'un pas de l'une à l'autre pièce, M^ae Brillât entra dans sa chambre, Fanchon l'y suivit et repoussa la porte, tenant la lettre cachée dans sa large manche.

— Madame, lui dit-elle, un monsieur est venu me trouver et m'a demandé si je voudrais vous remettre une lettre...

M»« Brillât fit un mouvement de dédain.

— J'ai refusé, ajouta vivement la mendiante, pensant que c'était un de ces hommes qui courent après les jolies dames.

— Vous avez bien fait, dit Louise.

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— Oh I je lai ai bien dit que je ne faisais pas ce métierlà, allez; mais il m'a assuré qu'il ne s'agissait pas d'amour le moins du monde, qu'il vous écrivait sur de graves intérêts de famille.

— Pourquoi ne s'adresse-t-il pas à mon mari?

— Je lui en ai fait l'observation, madame; il m'a répondu que cette affaire vous concernait spécialement, que vous seriez libre d'en parler à M. Brillât.

Et Fanchon tendait la lettre.

La mendiante avait parlé d*un ton de franchise et de bonhomie à tromper un vieux juge. M"* Brillât prit la lettre.

— Fanchon, lui dit-elle avec la plus grande douceur, mon père a perdu une grande fortune qui lui a été ravie par un habile voleur; il se peut que les fils ou les héritiers de ce voleur songent à me restituer mon bien, ce ne serait que justice ; mais, dans ce cas, on peut et on doit écrire à mon mari ou à moi sans y mettre aucun mystère. Jusque-là, voici ce que je ferai des lettres qui me seront apportées en secret.

Et brisant l'enveloppe, elle déplia la lettre sans regarder l'écriture, la froissa, et s'approchant de la cheminée, elle la jeta au feu et la fil flamber aux yeux de Fanchon.

— Allez, maintenant, ajouta Louise, et rapportez ce que j'ai dit et ce que j'ai fait à la personne qui vous envoie.

Fanchon se retira, abasourdie par les paroles et par le calme apparent de M">® Brillât, baissant la tête et faisant une moue qui était l'aveu de sa déconfiture; cependant,

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quand elle fut dans la rue, elle se mit à chantonner en agitant la tête et en grimaçant :

J'ai bien soivi la consigne Le fil était bientendo, Bien tendu... mais à la ligne Le poisson n'a pas mordu.

Après avoir chanté, la rusée mendiante, qui se disposait à aller chez Beaunoir et à y déployer toutes ses grâces, réfléchit à l'insuccès de sa mission, et se dit qu'un porteur de mauvaises nouvelles n'était jamais bien reçu, qu'elle allait ruiner toutes ses espérances d'un seul coup, et qu'il valait mieux attendre une occasion plus favorable. En conséquence, elle écrivit à M. Léon ; elle ignorait les affaires de M. Beaunoir père, de M. Vernon, et voulait rapporter le plus textuellement possible les paroles de M™« Brillât; mais ces paroles l'avaient impressionnée, elles avaient assez de rapport à ce que lui avait dit Léon ; elle craignit de commettre une gaucherie, et se borna à raconter brièvement le résultat de sa démarche en appuyant sur l'habileté qu'elle avait déployée.

Beaunoir se mit dans une violente colère à la lecture de cette lettre; mais son parti fut bientôt pris; sa fausse passion s'irritait, et il allait chercher d'autres moyens de triompher. Il écrivit aux parents, qui, depuis six ans, prenaient soin de son enfant, et fit venir celui-ci à Paris.

De tous les sentiments que Dieu mit au cœur de la femme , l'amour maternel est un des plus puissants, des plus absolus, des plus entraînants, dès lors un des

moins calculateurs. Une femme obéit à sa tendresse maternelle, sans regarder, sans voir autour d'elle; se passionne^s*exalte, se laisse emporter avec dévouement, avec abnégation. Ce sentiment^ survivant à la flétrissure^ relève parfois une créature tombée dans rabjeclion, et fait pardonner des faiblesses épurées par les soins donnés au fruit de déplorables erreurs. Mais plus ramom maternel est développé, plus sont méprisables les hommes qui spéculent sur lui et le prennent pour l'auxiliaire de leurs passions. Ce fut là précisément ce que ut Beaunoir.

En abandonnant Louise à la misère et au désespoir, il lui avait enlevé son enfant, qui pouvait lui donner la force de vivre, le courage d'un travail au-dessus des forces ordinaires dans les circonstances oîi elle se trouvait : pendant qu'elle mourait de faim, livré aux espérances d'un brillant mariage, il cachait soigneusement l'existence de cet enfant à la famille dont il voulait se faire accepter; maintenant, il allait tenter la pauvre mère en lui jetant pour appât l'espérance d'une caresse de son premier fils; il allait faire servir une innocente créature à une indigne entreprise, odieuse combinaison d'une âme dépravée, calcul de démon!

Un dimanche, jour où les ateliers sont déserts, espérant trouver Louise seule, Léon se rendit chez le menuisier, emmenant avec lui son fils. La boutique était ouverte, il y laissa Tenfant, heureux de jouer au milieu d'objets nouveaux pour lui, arriva à la chambre de Louise et tourna le bouton de la porte vitrée.

Jérôme et sa femme étaient penchés sur des livres de

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comptes; des papiers étaient éparpillés sur une table; un secrétaire ouvert laissait voir quelques piles d'écus rangées en ordre. Le menuisier et Louise se levèrent en voyant entrer Beaunoir : Jérôme lui offrit un siège qu'il accepta, Louise fut muette et glacée.

En venant fréquemment dans Talelier, Beaunoir s'était peu à peu familiarisé avec Brillât, qui était à cent lieues de soupçonner la vérité. Ils parlaient de l'abondance ou de la rareté des travaux, des entreprises publiques, du prix des bois, des forêts à exploite^, des alternatives d'aisance et de gêne par lesquelles passent toutes les industries, et Léon paraissait disposé à aider le menuisier, dans le cas où celui-ci obtiendrait quelque adjudication importante, ou prendrait part à quelque grande entreprise.

n savait que les affaires n'étaient pas prospères en ce moment, et en voyant ces piles d'écus si bien rangées, des comptes préparés, des papiers épars, il comprit que l'on préparait la fin de mois, et pressentit quelque embarras. Il ne se trompait pas : le menuisier subissait les effets d'une crise générale. Habile à profiter de la circonstance pour envelopper Louise dans un réseau dont elle ne pût sortir :

— Monsieur Brillât, dit-^il après un moment d'entretien insignifiant, les bois sont chers en ce moment, le travail n'est pas très-abondant, les affaires sont lourdes; si vous avez besoin d'un sac ou deux, je les ai à votre service.

— Ma foi ! répondit Jérôme enchanté de la proposition, je ne refuse pas ; j'ai des bois pour ma saison et je

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les ai achetés au bon moment; le travail ne me manque pas, on me doit d'assez fortes sommes^ mais les rentrées sont difficiles ; nous étions là à faire nos comptes, car nous avons à payer dans quelques jours, et je ne sais si nous pourrons joindre les deux bouts.

— Disposez de moi, reprit Beaunoir en tirant son portefeuille de sa poche : combien vous faut-il?

— De combien penses-tu que nous ayons besoin? dit Jérôme en se tournant vers sa femme.

Louise avait pâli et rougi tour à tour ; elle eût vainement essayé de cacher son émotion; elle appuya les coudes sur la table et laissa tomW sa tête dans ses mains. Beaunoir comprit ce qui se passait en elle ; Jérôme crut qu'elle faisait des calculs pour fixer la somme à demander. Après un moment de silence et de torture, Louise, surmontant son agitation, prit parmi les papiers qui couvraient la table june double feuille, et la présentant à Beaunoir :

— Voici, monsieur, lui dit-elle, le compte des travaux achevés pour vous et qui sont déjà posés; si vous voulez nous en remettre le montant, nous vous en serons fort obligés, mais cela nous suffira. ^

— Comment ?... Mais... tu crois? balbutia Jérôme étonné et qui cherchait la cause de ce refus.

— Oui, mon ami, reprit Louise, il ne nous faut pas plus.

Un coup d'œil rapidement jeté à Jérôme ne permit pas à celui-ci d'émettre un doute, ni d'exprimer une crainte.

Beaunoir prit ce compte, le parcoutut, et en acquitta le montant, tout en renouvelant ses offres pour l'avenir.

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Tout à coup on entendit dans la boutique le bruit d'une varlope qui tombait sur le plancher.

— Qu'est-ce là? dit Jérôme en soulevant le rideau de la porte vitrée; je ne croyais pas qu'il y eût quelqu'un à la boutique.

— Ne vous étonnez pas, dit Beaunoir avec le plus grand calme et en jetant à Louise un regard expressif, c'est un petit garçon que j'ai amené et qui aura fait tomber qqelque outil.

— Pourvu qu'il ne se soit pas blessé I s'écria, en s'éiançant dans la boutique, le bon Jérôme, qui chérissait les enfants depuis qu'il était père.

Pendant que Jérôme s'approchait de l'enfant^ Beaunoir jeta vivement un papier plié sur la table devant laquelle était Louise atterrée, en proie aux plus vives angoisses, et entra rapidement dans la boutique à la suite de Brillât ; Louise saisit la lettre pour la d^ober aux regards de son mari.

^ Le joli garçon ! dit le menyiisier en lui tendant la main, Louise, viens donc le voir*

— Oui..., oui..., j'y vais... murmuraLouise en se levant péniblement, pâle et bouleversée tout à la fois par la joie et par la crainte qui se disputaient le coeur de la mère et de l'épouse, car elle avait trop bien compris.

Elle resta quelques instants pour surmonter son trouble, se cpmposèr un maintien afin de ne pas se trahir. Pauvre mère, qui ne pouvait pas même donner librement un baiser à son (ils ! Elle entra alors lentement dans l'aielier, mais déjà Beaunoir avait pris Tenfant par la main et s'en allait en disant à Jérôme :

^ Je l'amènerai une autre fois^ aujourd'hui je suis an peu pressé.

£ty en e£fet, il disparut; Louise, qui sortait de sa chambre, ne put qu'entrevoir l'enfant du seuil de la boutique.

La malheureuse s'appuya contre un établi, n'ayant pas la force de se soutenir. Âpres avoir fait quelques pas hors de la maison avec Beaunoir^ Jérôme rentra; Louise, par un geste qui lui était familier, [»rit son hras^ tous deux regagnèrent lentement la chambre et reprirent l'examen de leurs comptes, la pauvre femme en dévorant ses larmes.

— Pourquoi as-tu refusé l'offre de M. Beaunolr? dit doucement Jérôme à sa femme.

— Pourquoi contracter des dettes quand on peut s'en passer? répondit Louise qui essayait de sourire.

— Oui, quand on peut s'en passer, toute la question est là, reprit le menuisier.

— Mon ami, j*ai quelques sommes à recevoir pour mes travaux, elles sufOrontà faire face à tes obligations; dès demain, je me mettrai en course pour faire mes petits recouvrements.

— Mais cet argent avait une destination, il était pour toi, c'était convenu.

— Et tu penses que je consentirais à l'employer à des objets de toilette, ou à le garder en réserve, quand tu en a^ besoin I Ah! Jérôme, c'est bien mal me juger, dit Louise, heureuse de trouver un prétexte a ses larmes qu'elle ne pouvait plus retenir.

— Enfant, tu vas pleurer maintenant ? dit Brillât en essuyant les yeux de sa femme, et couvrant de baisers

LE MENUISIÊa SOS

son beaa visage inondé : en vérité, y a-t-il là de quoi se chagriner?

Louise» que d'amères pensées torturaient, s'efforçait cependant de ne pas sangloter; elle était haletante^ et, aux mouvements précipités de sa poitrine, on eût pu deviner ragitatîon de son âme. Jérôme la laissa seule pour vaquer à ses affaires, et elle put sans contrainte s'abandonner à sa douleur. Elle voulut lire la lettre de Beaunoir; voici ce que lui écrivait l'homme qui avait causé tous ses maux :

(T Louise,

D En vous revoyant, j'ai compris toute l'étendue des torts que j'ai envers vous et combien j'ai été coupable; j'ai senti en même temps renaître mon amour; je me demande s'il est possible qu'il soit un étranger pour vous celui qui a reçu vos premières caresses. Depuis longtemps absent de Paris, je n'y suis revenu que pour vous chercher; seule, votre pensée m'a ramené, m*a guidé; ne vous aurais-je retrouvée que pour vous perdre?

» A la manière froide et hautaine dont vous m'avez reçu, j'ai pu jjjger des souffrances que mon abandon vous avait imposées; Yous me méprisez parce que vous ne savez pas tout ce que j'ai enduré moi-mAmede douleur. J'ai besoin de vous voir, de vous parler, d'entendre vos plaintes de votre bouche, de vous apprendre par quelle nécessité cruelle j'ai été entraîné, de trouver mon pardon dans un baiser. »

*— De pardon ! s'écria douloureusement Louise, dont la

lecture de cette lettre ravivait toutes les plaies. En est*il pour rhomme qui abandonne celle qu'il a épousée devant Dieu, qu'il a trompée^ pour celui qui enlève un enfant à sa mère 1 Que parle-t-il d'amour quand il a mé* connu, dédaigné^ brisé Tamour le plus sincère!... Elle reprit sa lecture :

a J'ai besoin de vous parlpr de l'avenir, car je vous aime et votre avenir ne peut plus être séparé du mien. Je vous rendrai l'opulence, le luxe d'autrefois... >

— C'est du pain qu'il me fallait ! s'écria Louise à ces derniers mots, et c'est Jérôme qui me Ta donné... Elle continua :

a Je vous rendrai l'opulence, le luxe d'autrefois, si vous consentez à tout quitter pour revenir à moi. Celte maison, que je fais décorer avec tant d'élégance, elle est à vous, c'est pour vous seule que je m'en occupe; c'est là que vous oublierez le temps qui nous a séparés, que j'effacerai à force d'amour des pages fatales du livre de notre vie, que vous renaîtrez au bonheur, à la joie.

» Si vous trompiez mes espérances, si vous refusiez de me suivre, si vous vouliez obstinément rester avec un mari que vous ne pouvez pas aimer, vous, habituée à une vie si différente de celle d'aujourd'hui, quelque profonde douleur que j'en puisse éprouver, mon amour est si violent, Louise, que je me soumettrai à votre volonté, en faisant pour vous tout ce qui pourra améliorer votre sort et vous rendre la vie plus heureuse. »

Louise s'arrêta indignée. C'est un marché infâme qu'il me propose, s'écria-t-elle en froissant le papier convul-

sivement. Cet homme a donc le droit de me mépriser et de me le dire! Me traiter comme une prostituée... , et je ne pourrai pas le chasser de chez moi !... Après une longue pause^ elle reprit la lettre, impatiente de trouver un mot sur soft enfant. Elle lut en effet:

« Je conduis aujourd'hui chez vous votre enfant... notre enfant, Louise, que je chéris parce qu'il me rappelle sa mère, celui que vous avez pleuré et que je viens rendre à vos caresses pour ne plus le séparer de vous. »

— Merci, dit la pauvre mère, voilà au moins une bonne pensée ; puis faisant un retour soudain sur ellemême : Oui, il l'a amené, ajouta-t-elle, et il s'est enfui ' quand je venais l'emjjrasser... Pas une caresse, pas un regard ! S'il comprenait le cœur d'une riière... s'il eût voulu réellement me donner une joie, un bonheur... Puis hésitant de nouveau à l'accuser : Il aura craint, dit-elle, une explosion qui m'eût trahie en présence de mon mari...

Elle allait trouver dans les lignes suivantes l'explication de la conduite de Beaunoir :

€ Louise, avant de continuer, j'ai besoin de te répéter ^e je t'aime, — permets ces mots d'autrefois, — de te dire que je suis prêt et tout entreprendre, à tout oser pour reconquérir le bien que j'ai perdu ; la violence de ma passion me servira d'excuse. Je mène ton enfant chez toi pour que tu saches bien que je ne te trompe pas, qu'il est à Paris, près de moi, que je puis le rendre à ton amour. Tu le verras donc quand tu voudras, ton cœur i'roissé s'épanouira aux douces caresses de ton fils, mais,

ta

aOS SRILLâT

— pardonne-moi cette condition, pardonae à Temportement d*un amour qui ne veut plus te perdre^ à un foo qui ne peut accepter la pensée que tu n'es rien pour lai,

— je veux que Tenfant me rende la mère. Deux baisers toujours^ Pun à lui> l'autre à moi... Bevoir ton ûis est à ce prix. Je t'attendrai demain... d

L'adresse était indiquée à la maison pomr laquelle travaillait Jérôme.

Rien ne peut rendre la honte, la douleur, Taccablement de Louise après la lecture de cette lettre. L'homme qui récrivait disait-il vrai? Aimait-il de nouveau celle qu'il avait si cruellement délaissée?... Mais Tamourne fait pas de conditions, Pamour est généreux; il demande, il donne, il n^mpose pas de lois... La passion n'a pas la dureté que montrait Beaunoir... Quelle tendresse vé-, ritable ranimait quand il calculait sur la fougue de l'amour maternel?... Non, tout cela n'était qu'une froide combinaison pour arriver à satisfaire un caprice... Léon organisait l'adultère, qu'il payerait par le mépris comme il avait payé un premier amour par l'abandon.

Puis le cœur de la mère faisait entendre sa voix, et une lutte intérieure s'engageait, terrible, mais sans issue. Lorsque, un moment auparavant, Beaunoir avait entraîné son fils, Louise, emportée par la joie, eût peot- $tre donné sans réflexion tout le bonheur qu'elle pouvait espérer de l'avenir pour une caresse de son enfant; plus calme et plus réfléchie maintenant, elle cherchait le moyen d'échapper aux infâmes conditions posées par Beaunoir, mais elle voulait impérieusement revoir son fils. Jetée par le caprice, par le froid calcul d'un homme,

LE meuvisier â07

dans la cruelle alternative de perdre à jamais cet enfant dont la vue avait réveillé tout ce que Tamour maternel avait de puissance dans son âme, ou de trahir des devoirs que^ plus que toute autre, elle devait regarder comme sacrés, de tromper celui qu'elle aimait tendrement pour se donner à un être qu'elle méprisait, de perdre en un jour le fruit de tant de douleurs, de s'avilir après s'être relevée, elle était en proie aux plus horribles combats^ aux plus cruelles souffrances.

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