‹ Brillat le menuisierChapitre 4 sur 15 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

' Cet enfant, que le hasard arait jeté aa-<leyant de M. Vernon au moment où celui-ci allait être foulé aux pieds des chevauT, s'appelait Jérôme Brillât. Son histoire est celle de beaucoup de pauvres petits malheureux nés dans la classe du peuple. Unique enfant d*un ouvrier forgeron, vif, spirituel, affectueux, il était tendrement aimé de sa mère, bonne et douce femme qui tenait son petit ménage avec un soin remarquable. Grâce à Tactivite et à réeonomie de M»« Brillât, la journée de Toavrier, jusque-là rangé et laborieux, jointe aux minces bénéfices que la femme trouvait dans des travaux d*aiguiile, sufBsait aux besoins de la petite famille, et s'il n'y avait dans la maison ni luxe, ni grande abondance, le nécessaire du moins n'y manquait jamais.

Par malheur, cette bonne mère tomba malade et mourut, jeune encore, emportant le regret de n'avoir pas

eu ie temps d'élever son enfant, de lui donner un état qui pût le faire vivre de son travail. Pendant tout le teçips qu'elle fut alitée, son petit Jérôme eut pour elle tous le» soins qu'on pouvait attendre d*un enfant intelligent et dévoué, et il ressentit vivement le coup qui le frappait, bien qu'il fût loin d'en comprendre toute la portée et de prévoir les malheurs qui en devaient découler.

Lorsque la terre du cimetière fut pour jamais retombée sur la jeune mère, tout changea dans la maison dont l'ange gardien s'était envolé ; Brillât aimait son enfant^ et tous deux, le soir, après la journée de l'ouvrier, trompaient leur douleur en s'entretenant de l'épouse et de la mère qui n'était plus. Mais les soins manquaient : le repas n'était plus préparé, le linge blanchi et les vêtements raccommodés n'étaient plus prêts le dimanche.

On ne peut pas demander à ceux qui survivent un deuil étemel ; cependant la paternité a des devoirs dont nul ne doit s'affranchir, dont l'oubli est non-seulement un délit au préjudice de l'enfant, mais encore un attentat contre une société basée sur la famille. Ce n'est qu'avec le plus grand soin que l'on doit prendre une seconde épouse, parce qu'on lui confie, en outre de son propre bonheur, celui de l'enfant qu'une autre lui a légué. Brillât obéit plus à un désir brutal qu'à un sentiment du cœur, et un jour Jérôme vit avec étonnement une femme inconnue, dont il n'avait jamais entendu parler, venir avec son père dans la maison, examiner tout avec curiosité, s'installer aux lieux mêmes où il avait vu mourir sa mère, puis se parer des bardes de la morte et des bijoux

modestes que celle-ci avait cru laisser comme un souvenir pieux à son enfant et à son mari.

Dès ce jour^ plus de causeries intimes^ plus d'épanchéments du père à Tenfant; il y avait toujours entre eux une étrangère qui ne parlait pas le même langage, peu flattée d'entendre évoquer les souvenirs du passé et pour qui le présent était tout; concubine, elle n'apportait pas les vertus de l'épouse; peu sûre du lendemain, elle n'acceptait pas avec dévouement les charges de la femme à laquelle elle succédait sans la remplacer. Il n'y eut pas dans le ménage l'ordre et Téconomie d'auparavant; le dimanche devint un jour de fête bachique où les deux coi^oints allaient se griser à la barrière, laissant Jérôme enfermé dans la maison, privé de plaisir et d'exercice, déjà captif dans un âge où la liberté est un si grand bien, pauvre oiseau mis en cage, laissé parfois san$ feu^ obligé, quand il faisait froid, de se réchauffer sous la couverture de son lit, forcé d'attendre pour dîner le retour de ceux qui, revenant bien repus, ne songeaient pas aux privations de l'enfant.

Le dimanche paraissait quelquefois trop court, et le lundi voyait recommencer ces déplorables orgies qui absorbaient les gains de l'ouvrier. Propre et soigné jusquelà, Jérôme ne vit plus se renouveler ses vêtements; il porta bientôt des lambeaux, puis des haillons recouverts d'une blouse; heureux quand on voulait bien arranger pour lui les vêtements que son père ne pouvait plus mettre. Aux plaintes de l'enfant la marâtre répondit avec rudesse, puis elle passa de la rudesse aux mauvais traitements, aux coups, et les voisins durent plus d'une fois

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s'interposer pour empêcher cette femme de torturer le pauvre petit. Celui-ci voulut faire intervenir son père, mais cet homole subissait déjà la domination de la concubine, qui représentait Jérôme comme un mauvais garnement> Taccusait à tout propos et menaçait invariablement de quitter Brillât dès qu'une discussion s'élevait dans le ménage au sujet du malheureux.

L'enfant fut sacrifié : un jour cette femme le chassa de la maison paternelle en lui défendant d'y jamais i-entrer, en vomissant contre lui les piis horribles menaces dans le cas où il essayerait de revenir. Le petit malheureux ne savait rien; on ne lui avait pas appris à lire, il ignorait tout travail^ il ne connaissait personne, ne pouvait intéresser personne. Une pauvre voisine le recueillit quelques jours, mais elle était trop misérable elle-même pour se chaîner d'un pareil fardeau. Par ses conseils , il essaya de gagner sa vie en faisant des commissions, chance bien hasardeuse, en s'offrant sur les halles à • porter pour les acheteurs de légers fardeaux, des pots de fleurs sur les divers marchés, des paniers de fruits à l'arrivée des bateaux aux ports du quai de la Grève et du ^uai des Ormes: mais partout, sur les halles, sur les mar- -chés aux fleurs, sur les quais, quMl voulût transporter du poisson, du raisin, des pommes de terre ou des fleurs, il avait à lutter contre des individus plus grands et plus forts que lui, s'opposant h ce qu'il travaillât parce qu'il n'avait pas de médaille, allant jusqu'à le battre en pr^ tendant qu'il n'y avait pas trop d'ouvrage pour eux. Cependant il était parvenu à se faire quelques pratiques, moins peut-être parce qu'il était bon et doux que parce

qu'il ne discutait jamais sur le prix qu'on lui donnait. Pauvre petit paria qui commençait à sentir l'inégalité, même dans la classe infime où il se trouvait.

Quelques dames pourtant^ frappées de sa bonne mine, de son air vif et intelligent, s'interposèrent plusieurs fois et signifièrent leur volonté de lui faire transporter leurs achats^ mais c'était le petit nombre; on n'a pas toujours le courage de subir en public des discussions avec des portefaix .gouailleurs et impolis. Peut-être que si Jérôme eût raconté son infortune^ quelqu'une d'elles l'eût aidé à sortir de cette déplorable position; mais il ne l'osait pas, puis il eût fallu accuser son père, et jamais il ne l'eût fait.

Jérôme n'avait pas de domicile; il passait la nuit dans ces tristes repaires où l'on paye deux sous Kasile qu'on y .trouve; quand, après avoir acheté son pain, il n'avait pas de quoi payer sa nuitée^ il couchait dans les champs, dans les maisons en construction, s'arrangeant de son mieux sous des planches qui lui servaient d'abri; il allait sur la rivière chercher un petit coin obscur dans un bateau de charbon où ses membres grêles grelottaient de firoid; dans un bateau de foin, où le lit était plus doux» heureux quand un petit mousse compatissant consentait à lui laisser partager le Couloir pratiqué dans le foin entre les deux compartiments qui coupent le chargement par sa base, et que les mariniers de Bourgogne appellent ,e canil, c'est-à-dire loge à chien.

Un soir, bien fatigué, bien souffrant, ne pouvant plus tenir à cette affreuse vie qu'il menait depuis plusieurs mois, poussé par une dernière espérance, Jérôme re->

tourna à la maison paternelle^ décidé à braver les menaces et les injures de sa marâtre^ à se jeter au cou de son père, à le supplier de le reprendre, de le placer en apprentissage, de lui donner un état, ou du moins, s'il ne pouvait obtenir autre chose, de lui permettre de coucher à la maison. Sûr d'un asile, il s'ingénierait à vivrç; il pensait que le récit de ce qu'il avait souffert toucherait celui qui avait permis qu'on le . chassât, sans toutefois prévoir ce qu'il aurait à endurer. Mais il ne trouva plus son père ni sa concubine : ils avaient changé de demeure, renvoyés par le propriétaire, que leur inconduite ne leur avait pas laissé la faculté de payer. Les voisins ignoraient où ils étaient allés, ce qu'ils étaient devenus, et le pauvre enfant reprit sa vie de douleur et de misère. En venant si souvent sur les bateaux, soit pour y chercher un abri, soit pour y demander quelque travail, il avait fini par être connu des mariniers, qui l'occupaient parfois à égoutter leurs barques ou à les garder durant la nuit. LorsquMl rencontra M. Yernon, il se dirigeait vers la rivière afin découcher dans un bateau, décidé à aller le lendemain de port en port s'offrir comme mousse à tous les patrons qu'il trouverait sur les rives. Il n'avait rien gagné ce jour-là et il n'avait pas mangé depuis la veille. En voyant ce vieillard près d'être foulé sous les pieds des chevaux lancés au galop, il l'avait saisi violemment par le bras et ramené en arrière avec une force que l'effroi seul avait pu lui donner. Il accompagnait ensuite M. Yernon sans songer à lui-même; mais les souffrances de Testomac s'éveillèrent plus cruelles après ' les efforts qu'il venait de faire et lui arrachèrent les pa-

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rôles qai émurent si profondément son compagnon. lis avaient faim tous deux.

La somme produite par la collecte et remise à Yemon dura dix semaines, les deux malheureux ne mangeant que du pain, ne buvant que de l'eau, se couchant sans lumièrey se passant de feu; le vieillard enseignait à lire à Tenfant et celui-ci continuait à se rendre sur les halles, sur les marchés aux fleurs, mal fournis durant Thiver. Il apportait exactement ce qu'il gagnait, mais c'était fort peu de chose, et cela ne couvrait pas la dépense journalière des deux amis; Jérôme n'était encore ni assez grand, ni assez fort pour gagner suffisamment pour deux. C'était là son rêve, le but qu'il se proposait, regardant M. Vernon comme son père, heureux d'avoir trouvé en lui l'amitié, la sollicitude que son véritable père n'avait plas. Rêve d'enfant, but impossible à atteindre, en ce moment du moins, et dans les conditions où se trouvait l'enfant.

Vn soir arriva oU il n'y eut plus un centime dans le tiroir qui renfermait Targent, où l'enfant n'apporta rien, car. il n'avait rien gagné : les deux pauvres êtres se couchèrent sans manger. Le lendemain Yemon ne se leva pas ; l'enfant sortit , mais sa figure hâve, où la souffrance était peinte, sa faiblesse évidente n'inspirèrent aucune confiance à ceux qui auraient pu l'occuper ; il retourna au logis sans avoir fait aucun travail ni pris la moindre nourriture, et torturé par la pensée que son vieil ami était condamné à souffrir encore.

Il avait gravi l'escalier d'un pas lent et pénible ; il arrivait haletant. Au bruit de la porte qui s'ouvrait, Ver-

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non tounia les yeux vers lui ; en yojrant son désesprar et sa prostration, il poussa un sourd gémissemetst et laissa retomber sa tête: il avait compris.

Jérôme s'approcha dn. lit, et regardant le malheureux avec une tendre compassion, il sembla prendre une résolution suprême.

— Levez-vous, père, dit Jérôme en pleurant, levezvous et allons-nous-en.

— Où veux-tu aller ? répondit le vieillard.

— Je ne sais pas, reprit l'enfant; mais nous se pou«vons rester comme cela : levez-vous et sortons.

— Non, dit le malheureux, c'est fini, laisse-moi mourir, cela ne sera pas long ! Mieux vaut ici que dans la rue.

Et la fièvre l'exaltant, ses dents claquaient, il tordait ses membres sur son lit, essayant en vain de comprimer ses mouvements, de dissimuler ses souffrances; mais bientôt, incapable de se maîtriser plus longtemps, il s'emporta en horribles imprécations contre ceux qui l'avaient réduit à cette affreuse extrémité, et ses rudes paroles firent sur Jérôme une impression profonde.

Bientôt l'enfant lui-même s'affaissa sur une chaise dans les angoisses de la faim. Écrasé par la souffrance, les yeux à demi fermés, il faisait aller sa tête de droiteà gauche, la rameoait de gauche à droite par un mouve^ ment incessant, comme s'il eût voulu secouer la douleur ou la fuir ; enfin, élevant ses pieds sur l'un des barreaux de la chaise, il appuya ses coudes sur ses genoux, serra ses bras croisés contre sa poitrine, comme si en se pelotonnant, en se faisant plus petit il rendrait la douleur

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m<HosgraDde. Uû moment après, ne pouvant sapporter cette position, il descendit péniblement de sa chaise, s'assit à terre, appuya ^es bras et sa tête sur le bord de la chaise et ferma les yeux; mais Vernon entendait ses génaissements , ses cris, qu'il n'étc^uffait qu'à moitié.

Dans ie paroxysme de la douleur, Jérôme se leva, se mit à sangloter et à se plaindre.

— Va-t'en! lui cria le vieillard, ya-t'en! tu trouveras qu^qu'un qui aura pitié de toi ; va-t'en !

— Mais vous, vous, qu'allez-vous devenir?

— Demain tu reviendras; lu me trouveras mort et tu le diras aux: voisins, afin que l'on m'enterre.

— Non, non, la mort par la faim fait trop de mal ; si vous souflfrez autant que moi, ce doit être horrible; il

vaut mieux se jeter d'une maison dans la cour ou dans la rue.

— Malheureux ! ne fais pas cela.

— Venez, venez, je n'y puis plus tenir, s'écria Jérôme en tendant ses bras décharnés vers son ami.

Le vieillard se leva, regardant autour de lui s*il y avait encore quelque chose à vendre ou à porter au raont-depiélé; mais il n'y avait plus rien. Ils descendirent, marchant avec peine, suivirent la rue MonUnartre, Vernon se laissant conduire sans proférer une parole, l'enfant reffardant avec une convoitise inexprimable tes boutiques de boulanger devant lesquelles ils passaient sans pouvoir y entrer.

Arrivés sur le boulevard, l'enfant, tenant sa casquette à la main, s'arrêta devant une dame qui passait avec

deux charmantes petites filles chaudement enveloppées de fourrures. Jérôme ne dit rien; mais ses yeux rougis par la souffrance , ses traits pâlis par la faim^ l'aspect du vieillard, qui ressemblait à un spectre^ en disaient assez ; la dame, frappée de cette sinistre apparition de la misère, laissa tomber une pièce d'un franc dans la cas* quette de l'enfant. Gelui-ci la saisit avec une rage de bonheur, et, rentrant soudain dans la rue Montmartre, les deux malheureux se dirigeaient vers une boulangerie, lorsque deux gardes municipaux leur barrèrent le passage, les arrêtèrent et les conduisirent au poste le plus voisin. La mendicité était défendue dans Paris et punie comme un déht.

Ils ne songèrent pas à opposer la moindre résistance; lorsqu'ils furent au poste, quelques explications de Jérôme firent comprendre leur affreuse position; l'un des gardes municipaux qui les avait arrêtés leur apporta du pain, et, la larme à l'œil, le leur vil dévorer. Il fut impossible de tirer une parole de M. Yernon; il était tombé dans une prostration physique et morale qui ne lui permettait pas de réunir deux idées et de prononcer deux mots. Lorsque son compagnon lui présenta le pain apporté par le garde, il le repoussa d'abord avec horreur ; puis l'odeur du pain, le bruit que faisait Jérôme en mordant à belles dents ce qui allait leur coûter si cher, réveillèrent en lui Tappétit; il mangea en pleurant, avec peine, avec lenteur, suffoqué par la honte.

Quelques heures après, ils arrivaient dans une affreuse voiture à la préfecture de police^ où leurs noms étaient enregistrés sur un fatal écrou; bientôt ils étaient déposés

dans une des salles de la Conciergerie. En entrant dans cette tiorrlble prison, Jérôme se jeta dans les bras du vieillard.

— Cest moi, lui dit-il douloureusement, c'est moi qui vous ai entraîné, c'est moi qui suis cause que vous êtes ici, mon Dieu! me pardonnerez-vous?

—Ne parle pas de cela, pauvre eijfant, je te le pardonne; tu es plus à plaindre que moi, répondit le vieillard.

Accablés par tant d'émotions, par la souffrance, ils se couchèrent. L'enfant s'endormit; l'homme, en proie à uDjB douleur morale plus grande que celle de la feiim^ ne parvint pas à s'endormir, et on aurait pu l'entendre monnorer :

— Mieux eût valu mourir dans la Seine ou sous les roues de la voiture î

Quelques jours après, les deux malheureux comparais salent devant le tribunal de police correctionnelle, où on les a vus au début de cette histoire, sous prévention de mendicité.

Quand vint leur, tour, le président demanda au vieillard son nom et son âge.

—Je m'appelle Vemon et j'ai soixante-deux ans, répondit celui-ci.

— Êtes- vous parents l'un de l'autre T reprit le magistrat en désignant l'enfant assis à côté de lui. .

— Tous les hommes sont frères, dit M. Yernon avec amertume ; il n'y a pas entre nous d'autres liens de parenté.

■—Nous allons entendre les témoins, dit le magistrat. Les deux gardes municipaux s'avancèrent successive-

ment au pied du tribuBal et racontèrent les circonstances de Tarrestation ; du reste^ ils ne connaissaient pas les accusés; c'était la première fois qu'ils les voyaient mendier. Cette déposition ne fut contredite ni par Yernon, ni par Jérôme.

— Ainsi, reprit le président, étrangers l'un à l'autre, vous vous êtes associés pour exploiter la charité publique ; vous vous êtes réunis pour intéresser par le contraste de la vieillesse et de l'enfance.

Visiblement ému de cette supposition, M. Vernon répondit avec fermeté :

— Sans nous connaître, nous avons par hasard réuni deux misères ; puis nous nous sommes aidés l'un l'autre, sans calcul.

— Vous avouez avoir mendié? dit le magistrat.

Le malheureux baissa la tête afin de dérober aux regards la rougeur que ce mot avait subitement provoqué sur son visage ; il répondit ensuite, en faisant un visible effort :

— Oui, monsieur, moi j'ai mendié, mais non cet enfant.

— Vous savez que la loi défend et punit la mendicité ?

— Je le sais, mais cet enfant l'ignore. J'ai voulu mourir, je ne l'ai pas pu. Ecoutez-moi quelques minutes, je n'abuserai pas des instants du tribunal.

Alors le malheureux raconta succinctement les événements décrits plus haut; arrivé à l'incident de la fuite de sa fille, il ne put retenir ses larmes et s'écria avec un accent déchirant :

— La misère, la faim, cette affreuse conseillère, lut-

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taient contre la vertu..; Infâme race, sois maudite 1 Louise devait être sa femme, elle n'aura été que sa mattresse; j'ignore où ii l*a cachée, je ne Tai pas revue. Je n'ai p*us entendu parler d'elle; je n'ose pas y penser... Cela est affreux... Il n*y a pas de loi...

Tous les juges firent un mouvement.

— Pardon, reprit le vieillard en voyant l'effet de ses parolp^s. J'oubliais que je suis ici ; je voulais dire que les lois û'atleignent pas ces crimes-là !

— Comment! s'écria le président, si vous vous fussiez adressé à la justice, elle eût trouvé votre enfant, elle vous l'eût rendue; aujourd'hui encore, déposez une plainte, etjuslice sera faite; le séducteur sera poursuivi et puni pour détournement de mineure.

—Oui, reprit M. Vernon avec amertume, on me rendra ma 6lle déshonorée; on ne forcera pas son séducteur à l'épouser.

— Il est riche, dit le magistrat, on le forcera du moins à donner à votre fille une indemnité qui vous mettra, elle et vous, h l'abri du besoin.

— Moi ! s'écria le vieillard avec colère, moi, manger^ de ce pain-là, jamais I Mieux vaut mourir!

Et il retomba sur son banc.

Lf's magistrats, quoique bien habitués aux infortunes qui sont déroulées au pied du tribunal par les malheureux qu'on y amène tous les jours après les avoir ramassés dans les rues, dans les carrefours, sous les arbres qui leur servent d'abri, les magistrats étaient émus de <îes malheurs si peu mérités; le président demanda à M. Yernon s'il n*avai( aucune espérance d'être réclamé

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d'anciens amis^ offrant de remettre le prononcé du j uge- . ment à quinzaine, si d'ici là il pensait trouver quelqu'un qui voulût se charger de lui.

— Je vous remercie, dit le vieillard; dans quinze jours ce sera comme aujourd'hui; mes amis sont heureux et riches; je ne leur dois rien, et ils m'ont oublié; quelques-uns sont morts, je suis inconnu à leurs familles. Louise seule pourrait me venir en aide, et je ne veux pas de ses secours: je ne mourrai pas avec une pareille honte au front. Tout ce qUe je vous demande, c'est de vous informer de mon fils; je ne doute pas de son cœur, je veux savoir s'il est prisonnier ou si je dois le pleurer aussi. Mais qu'il vive, mon Dieu ! qu'il vive ! je lui lègue ici, devant vous tous, le devoir sacré de venger mon honneur outragé dans ma fille!

Ces dernières paroles produisirent une impression profonde, et l'audience fut un moment suspendue. A la reprise, le magistrat s'adressa à l'enfant. Celui-ci avait peu de choses à dire, M. Vernon ayant raconté tout ce qui se liait à sa cause depuis le jour où il avait rencontré Jérôme. Toutefois l'enfant raconta en termes touchants, la mort de sa mère, son expulsion de la maison, la douleur qu'il avait éprouvée lorsqu'on revenant chez son père il ne l'avait plus trouvé, et les souffrances qu'il avait endurées.

— Ainsi, votre père ne vous réclame pas? demanda le président.

Le pauvre petit éprouva un frissonnement à cette ques^

, tion ; il semblait comprendre que sa réponse allait décider de son sort, ou il le pressentait par une sorte d'intuition.

Il se tourna vers l'auditoire, promena sur lui un regard inquiet, interrogateur, puis reprenant tristement sa place:

— Je ne le vois pas, dit-il; comment voulez-vous qu'il sache que je suis ici?

Son cœur déborda, et il ajouta en pleurant :

— Maintenant je n'ai plus d'autre père que ce brave homme.

Et il montrait M. Vernon.

— Vous paraissez intelligent, reprit le magistrat; savez-vous lire et écrire?

— Je sais lire, répondit Jérôme, c'est lui qui me i'a enseigné.

Et il désignait encore son compagnon de souffrance.

— La cause est entendue, dit alors le président, le délit est avoué; Vernon, avez-vous quelque chose à ajouter?

— Faites de moi ce que vous voudrez, répondit M. Vernon en se levant une dernière fois. Au point où j'en suis, le sort peut tout prendre , je n'ai plus rien à lui disputer, ni ma liberté, ni ma vie; mais, au nom du ciel, ne condamnez pas cet enfant, il ne sait pas les lois. Il ignorait qu'un malheureux chassé par une concubine, abandonné par son père, n'a pas le droit de recevoir... pardon, de demander un morceau de pain qui l'empêche de mourir, et votre arrêt, messieurs, doit peser sur toute sa vie.

Le vieillard s'arrêta, et le magistrat, s'adressant alors ^ l'auditoire, dit à haute voix :

— Quelqu'un veut-il réclamer cet enfant? Il est digne d'intérêt, et ce sera faire une bonne action.

Les audiences du tribunal de police correctionnelle de Paris ont souvent pour auditeurs des hommes qui n'ont rien de commun avec ceux dont il a été parlé précédemment; ce sont des avocats appartenant à des sociétés de bienfaisance, des chefs d'atelier qui cherchent un apprenti, de petits rentiers sans famille, de braves g^s quêtant l'occasion de faire une bonne œuvre. Ils écoutent les débats, jugent aussi dans le secret de leur cœur, et^ sans les connaître autrement^ sur leur bonne mine> sur la recommandation des magistrats^ en raison de leur malheur, réclament ces enfants délaissés , s*en font garants, les arrachent à la misère , à la flétrissure d'une condamnation , les rendent à la liberté, à la vie, réparant ainsi les torts des parents ou la cruauté du sort, et leur donnent une famille. Ce jour-lè, on l'a vu, il faisait un temps affreux , la rafale balayait les quais et les places, le vent mugissait dans les cours du Palais, et si Torage n'empêchait pas le tribunal de siéger, il rete* nait chez elles les personnes qui n^avaient pas d'affaires personnelles à débattre devant les juges. La bienfaisance a ses jours, ses heures. Aucune voix ne répondit à la voix du président; personne ne réclama le pauvre petit Jérôme. Cependant le tribunal, dans l'intérêt des prévenus, remit le prononcé du jugement à un mois.

Durant le temps qui s'écoula entre la première et la seconde audience, les magistrats ne restèrent pas inactifs : l'autorité judiciaire demanda à l'autorité militaire des renseignements sur Francisque Vernon, et bientôt des bureaux du ministère de la guerre arrivèrent les détails suivants : Quand le régiment dont Vernon faisait

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partie était revenu en France, celui-ci était passé dans les zouares , ne voulant pas revoir le pays témoin des malheurs de sa famille et qui lui rappelait trop de douleur. Décidé à rester dans la carrière militaire, espérant plus d'avancement en Afrique qu'en France, plein d'instraction et de courage, il était devenu sous-offider, avait pris part avec distinction à plusieurs affaires , puis un jour, après un combat acharné, n'avait pas répondu à l'appel. Cependant son corps n'avait pas été trouvé parmi les morts. Son caractère bien connu excluait toute idée de désertion; on supposait qu'il avait été pris dans une embuscade et emmené prisonnier dans Tune des tribus de la petite Kabylie; mais les Arabes gardaient alors peu de prisonniers et l'on ne conservait qu'une bien faible espérance de revoir le jeune sous-officier de ïouaves. Tels furent les tristes renseignements transmis au tribunal.

Temon, dans la position où il se trouvait, n'avait rien à attendre de ce côté : Louise seule pouvait réclamer son malheureux père ; mais le vieillard ne voulut pas entendre parler d'elle. Vainement le pressa-t-on à cet égard : il se refusa à donner le nom de l'amant de sa fille, nom qu'il n'avait pas prononcé à l'audience par un dernier respect pour l'honneur de son enfant, dont il ne voulait pas afôcher la honte. Rien à cet égard ne put vaincre sa Tésistance, son obstination; en vain lui parla-t-on d'un sort meillear^ sa répugnance se traduisit par de sanglantes paroles ; il préférait la prison à l'ignominie de roanger le pain du séducteur de sa fille. Devant une volonté aussi ferme, aussi nettement formulée, il n'y avait

rien à faire. Les magistrats comprenaient bien que rendre à Louise le vieux négociant incapable désormais de travailler, ou forcer celle-ci à le recueillir chez elle, ce serait envoyer le malheureux au suicide auquel il avait déjà échappé une fois.

Les recherches relatives à Jérôme eurent moins de succès encore ; on ne put retrouver son père dans celte immense ville aux faubourgs éloignés les uns des autres, où les ouvriers changent de quartier suivant les besoins du travail* en même temps quMls passent d'un atelier dans un autre, ou enfin un homme qui ne lient à rien peut rester lotigtemps ignoré, si une conduite trop scandaleuse ne le décèle pas à l'autorité. Personne ne put donner de renseignements sur cet homme, et on crut qu'il avait quitté Paris.

L'affaire de Vernon et de Jérôme Brillai revint donc au temps fixé et le tribunal prononça. Il condamna le vieillard à vingt-quatre heures de prison et ordonna qu'à Texpiration de sa peine il serait conduit au dépôt de mendicité.

M. Vernon s'inclina en pleurant.

— Le sort le veut , dit-il , mon rôle est fini sur la terre, je m'éteindrai à l'abri d'un asile abject, flétri à mes derniers moments 1... Les premiers jours de ma vie et ma conduite honorable dans les affaires ne faisaient pas prévoir cet horrible dénoûment.

Le tribunal acquitta Jérôme comme ayant agi sans discernement; mais, attendu qu'il n'avait point de parents, point de famille, que personne ne le réclamait, que le rendre à la liberté c'était le livrer à toutes les

excitations de la misère et du vagabondage, plus dangereuses pour lui et pour la société qu'une captivité momentanée, il ordonna, en exprimant des regrets d'être dans la nécessité d'agir ainsi, qu'il resterait quatre ans dans une maison de correction.

Lesjuges, évidemment disposés à l'indulgence et pleins de compassion pour des infortunes si peu méritées, n'avaient pu éluder les prescriptions du Code, ni trouver dans l'immense arsenal de nos lois rien qui leur perînîtde se montrer plus doux et de soustraire les deux malheureux à la fatalité de leur position.

Lorsqu'il entendit cet arrêt, le pauvre petit Jérôme se jeta en sanglotant dans les bras de son compagnon qui, lui aussi, fondait en larmes. Le président leur adressa quelques paroles de consolation, d'encouragement, leur promit qu'on apporterait à leur sort tous les adoucissements compatibles avec le régime des maisons où ils allaient être conduits; puis les agents de la force publique faisant le service de Taudience les ramenèrent en prison.

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