‹ Brillat le menuisierChapitre 5 sur 15 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Deux jours après leur condamnatioii, — c^était un dimanche, — ie temps était devenu beau; un soleil radieux resplendissait sur la prison, comme s'il jetait une tentation aux captifs en les conviant à la liberté. Ses rayons se jouaient dans l'étroit préau et épuraient le peu d'air qu'il est accordé aux prisonniers de respirer dans ces demeures où les pas sont bornés de tous côtés par des murailles sombres et élevées^ où tous les regards sont soumis aux regards des gardiens, où les paroles elles-mêmes n'échappent pas à leurs oreilles. Ge soleil dont on est si avare dans les prisons, qui a si peu d'espace h parcourir, si peu de temps à y briller^ était un bonheur dont tous se montraient avides.

Fuyant le contact des autres prisonniers, pour la plupart dégradés par le vol ou de honteuses passions , et dont la présence et les discours étaient pour lui une

aflûreuse torture, le vieillard était assis sur un banc à récart, réchauffant au soleil ses membres souffreteux, refroidis par le séjour entre oes murs humides.

Le petit Jérôme se promenait seul^ réprimant les pulsations de l'activité qui débordait en lui, s'asseyant, se relevant, tournant autour de ce banc, la tête penchée sur la poitrine, les yeux gros de larmes, adressant dû temps en temps à son compagnon des paroles pleines de tristesse. Soit que ses pensées devinssent très-amères, que le souvenir d'un temps meilleur et à jamais perdu l'opprimât, soit que le soleil répercuté par les dalles agît sur son cerveau, le malheureux enfant éclata tout à coup en sanglots, jetant de sa poitrine haletante des mots entrecoupés et frappant avec désespoir les murailles de ses poings fermés.

M« Yernon se leva, courut à lui, l'embrassa et l'amena doucement sur le banc, près de lui, s'efforçant d'apai* ser cette colère impuissante et de consoler ce désespoir stérile.

— Écoute, lui dit-il quand il fut parvenu à le calmer un peu , tu sortiras bientôt d'ici , tu seras réuni à des garçons de ton âge, parmi lesquels tu trouveras des Ai&is, de bons camarades; tu auras un lit pour dormir <iui vaudra mieux que la terre ou la dalle des allées, mieux que le foin des bateaux, dans l'humidité desquels ou contracte des maladies qui durent toute la vie; tu auras du pain et la pitance tous les jours, à heure fixe« ^tta sais ce que nous avons souffert quand nous en avons manqué, mon pauvre Jérôme. Je n'ai pas eu le temps <^&Venseigner à écrire, là tu l'apprendras; puis on te

donnera un état, et pour toi le travail sera un trésor; c'est lui qui sera ta sauvejfarde dans l'avenir; par lui tu pourras te suffire, tu n'auras besoin de personne, du moins pour te nourrir, car dans la vie on a tous besoin les uns des autres. Est-ce que tu ne te trouveras pas bien heureux de tout devoir à ton travail, de n'être pas obligé de recommencer cette horrible vie que nous avons menée?

Les larmes de l'enfant cessèrent de couler; il avait, écouté le vieillard sans faire un mouvement, mais à ces derniers mots il se leva d'un air boudeur et mutin, se plaça devant lui et lui dit en hochant la tête:

— Vous voulez me consoler, mais ça n'est pas possible, je comprends trop bien ce qui m'attend et le malheur que j'ai. Puisque les juges m'ont acquitté, pourquoi va-t-on m'en fermer pendant quatre ans? Quatre ans I ça ne finira jamais dans une prison ! Est-ce que c'est ma faute si mon père m'a abandonné? Est-ce qu'on ne devrait pas le retrouver, le forcer à me reprendre, défendre à cette femme de me battre? On me punit et on ne dit rien à ceux qui ont fait le mal : est-ce que c'est juste, cela? Vous me parlez d'apprendre un état! Ai-je besoin pour cela d'être en prison? Est-ce que j'ai jamais refusé de travailler ? Si j'avais pu gagner jna vie à faire des commissions, à porter des paquets, aurais-je jamais rien demandé à personne? On n'a qu'à me mettre dans une fabrique, dans un atelier, et l'on verra si je ne travaille pas de bon cœur. Je tournerais la roue d'une mécanique, moi, s'il le fallait ; mais je ne veux pas être enfermé, et avec des petits voleurs, encore! Est-ce que j'ai

rien pris ? Est-ce que j*ai fait un crime en demandant de quoi acheter un morceau de pain quand je souffrais de la faim?

— Enfant, reprit M. Vernon avec gravité, vivement frappé des paroles de Jérôme, dont Tintelligence se développait avec rapidité dans la souffrance, cette serre chaude de l'esprit, nous allons être bientôt séparés , écoute mes dernières paroles; ce sont en vérité les dernières, parce que lorsque tu seras rendu h la liberté j'aurai ce^sé de vivre et de souffrir; je ne durerai pas quatre ans, Dieu merci I Ce que tu me disais tout à l'heure est parfaitement juste, et ton malheur est grand; il ne servirait à rien de le nier, tu le comprends trop bien et je n'essayerai pas de l'amoindrir, je ne veux que te recommander la résignation à un arrêt auquel nous ne pouvons rien changer ni Tun ni l'autre; tu es le plus faible, mon pauvre petit, il faut te soumettre. Ce que tu peux me dire, à moi qui suis ton ami, le seul, hélas! garde-toi de le répéter à personne, on commencerait par se moquer de toi, ce qui t'irriterait, et tu passerais pour i«i enfant mutin et indigne de bienveillance. Les hommes sous la surveillance desquels tu vas vivre n'ont pas fait la loi : ils l'exécutent seulement, quelquefois en aveugles, quelquefois avec intelligence. Ils ne savent rien de ton passé; la bienveillance que les juges t'ont montrée, ils Tignorent; dans quelles circonstances tu as été arrêté avec moi, ils ne le savent pas; tu es un enfant remis à leur garde, à leurs soins, voilà tout, et ils ne comprendront peut-être pas ce que tu souffres, toi qui as perdu une mère qui t'aimait; si le chagrin te rendait indocile,

ils te croiraient ingrat et ne chercheraient pas à améliorer ton sort. Il faudra donc te montrer reconnaissant de ce qu'ils feront pour toi.

-— Reconnaissant 1 s'écria Jérôme, reconnaissant pour ceux qui me garderont en prison! Ce serait mentir; ahl ce n'est pas là ce que vous m'avez appris !

— Non, non, dit vivement le vieillard, il ne faut jamais mentir; le mensonge dégrade Thomme à ses propres yeux. Mais souviens-toi bien que les personnes qui te donneront leurs soins te trouveront bien heureux de les recevoir, et qu'il est inutile de dire ses douleurs à ceux qui ne peuvent ni les guérir ni les consoler.

— Je ne comprends pas bien cela, dit Tenfant; mais vous êles plus instruit que moi , j'ai confiance en vous^ je lâcherai de suivre vos conseils.

— Oui, Jérôme; peut-être qu'en te montrant reconnaissant, studieux, appliqué, tu obtiendras de sortir quelquefois avec un employé dé la maison.

— Oh! ce serait pour aller vous voir, s'écria Jérôme en l'interrompant.

— C'est là ce que je voulais te dire, reprit le pauvre homme tout ému; tu m'as bien compris, tu es un bon C£ur. Te voir est le seul bonheur que je puisse désirer encore^ mais à une condition^ c'est que je te verrai courageux et résigné. S'il en était autrement, tu ferais trop de mal à ton vieil ami.

— Cette idée-là me donnera des forces, dit Jérôme en embrassant le vieillard, qui désattristait son âme par de douces paroles.

En ce moment un gardien vint avertir les deux infor-

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tuDés que Theure de partir pour leur destînatiou était yenue, que des gardes municipaux les attendaient, et bientôt le vieillard et l'enfant sortirent enseml^e de cette affreuse prison. La bienveillance du parquet ne les avait pas abandonnés, et, grâce aux ordres du procureur du roi, on leur évita la honte et la fatigue de l'affreux panier à salade^ qui n'avait pas encore été remplacé par la voiture cellulaire. Ils sortirent à pied, suivis à quelque distance par deux gardes municipaux; ayant une partie du chemin h parcourir ensemble avant d'arriver aux voitures publiques qui allaient mener l'un à Saint-Denis, l'autre dans les environs de la Villette^ ils marchaient <^te à côte, heureux de ce dernier instant où il leur était permis de revoir ensemble les quais, les monuments^ de respirer à l'aise, de sentir les derniers rayons du soleil. Le grand air au sortir d'une prison! De pauvres plantes que l'on tire d'une serre humide et qui vont se raviver, s'épanouir au soleil ! Jérôme oubliait le but de sa course; son compagnon sentait revenir des forces dans son corps usé. Ils ne songeaient plus à se dire adieu; le souvenir de la prison, du tribunal, avait disparu pour un moment; les gardes eux-mêmes, qui marchaient à quelques pas, étaient oubliés.

C'était au mois de juin , vers sept heures du soir ; la foule , revenant des fêtes qui se donnent tous les dimanches dans la banlieue et enveloppent Paris comme l'enceinte continue, refluait vers l'intérieur à flots pressés , seulement séparés et sillonnés de loin en loin par les caravansérails roulants baptisés du nom d'omnibus, par quelques rares coucous, vieux débris du passé restés

debout poar attester les progrès du présent , par des équipages de toutes couleurs^ de toutes formes, d'élégance diverse, que i'affluence contraignait à marcher lentement. Pai^orama vivant qui passait avec ses mille bruits^ ses cris aigus d'hommes et do femmes s'appelant dans la foule, ses lazzi de loustics de carrefour^ ses bruyants éclats de rire répondant à quelque pasquinade de farceurs montés sur des tapissières.

Plus ils avançaient^ plus la foule grossissait, et les gardes municipaux, dans la crainte de les perdre dans la cohue, s'étaient rapprochés de leurs prisonniers, qu'ils avaient jusque-là laissé marcher en liberté. Le vieillard donna le bras à l'un, comme un père à son ûls; l'autre tenait Jérôme par la main.

Ils étaient à l'entrée du faubourg Saint-Denis, lorsque soudain un cri aigu, arraché à Tâme, partit d'une voiture découverte qui allait au pas, conduite par uu homme vêtu avec recherche, dans laquelle se trouvaient une nourrice, un tout petit enfant et une femme jeune, belle, mais dont les traits s'étaient subitement altérés.

— Arrêtez ! arrêtez ! cria-t-elle à celui qui conduisait la voiture et en touchant son épaule du doigt.

— Quoi 1 qu'avez-vous ? dit celui-ci étonné en se retournant rapidement vers elle.

— Mon père I dit la jeune femme d'une voix convulsive; là, mais voyez donc, un garde municipal qui l'emmène... Sachez pourquoi.

— Vous êtes folle, dit celui qui tenait les rênes, en faisant un geste de stupeur.

Et il fouetta ses chevaux.

Louise arrêta son bras d'une main tremblante.

— C'est mon père, vous dis-je, murmura-t-elle: vous ne comprenez donc pas?

Et alors elle tira vivement les guides. Les chevaux reculèrent, et, au risque de se tuer, sans prendre le temps d'ouvrir la portière, Louise s'élança hors de la voilure et se précipita au-devant du garde, auquel elle barra le passage.

— Où le conduisez- vous? dit-elle- d'un accent qui trahissait rémotion et l'anxiété.

M. Yernon jeta un regard froid sur cette femme, et, sans proférer une seule parole, il détourna la tête et voulut passer outre; le garde municipal le contraignit à s'arrêter.

— Où le menez-vous? répéta Louise.

— Au dépôt de mendicité , répondit d'un ton sévère le garde, qui, habitué aux mœurs d'un certain monde, comprenait au delà de la réalité.

— Au dépôt IQu'a-t-il donc fait? s'écria la malheureuse jeune femme pâle et haletante.

— Il a mendié, dit le garde en donnant à ses syllabes la lenteur d'un timbre.

— Mendié! mon Dieu! mendié! dit Louise avec stupeur, comme frappée de vertige... Puis, après quelques instants de silence, elle ajouta : — Monsieur, rendez-lemoi, jo le soignerai, je fournirai à tous ses besoins; j'ignorais...

— Adressez-vous à l'autorité ; c'est le réclamer un peu tard, maintenant qu'il est condamné, répondit le garde.

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— Condamné 1 lui I pour avoir... Ofa ! c'est affreax t Qu'il a dû souffrir ! Mais non, cfest impossible» vous ne pouvez l'emmener, puisque je demande qu'on me le rende, puisque c'est mon père I

Et de ses deux mains entourant le cou du vieillard, elle couvrait de baisers et mouillait de larmes son visage et ses cheveux blancs, et lui disait doucement^ cemme une suppliante :

— Mon père, vous ne me quitterez pas, je ne veux pas qu'on vous emmène.

Et elle l'attirait à elle vers la voilure.

Le garde ne faisait pas d'opposition ; il savait quel intérêt le prisonnier avait inspiré au tribunal; il était assuré de n'être pas réprimandé par l'autorité pour un acte d'intelligence, bien qu'il dépassât son droit; au surplus, il était certain de retrouver cet homme chez sa fiUe^ et il le laissait aller. M. Yernon fit un effort pour parler, car il était oppressé par cette scène inattendue ; il était anéanti^ honteux et courroucé tout à la fois, en face de cette foule, de cette voiture et du séducteur de Louise. Détournant la tôle, qu'il avait rejetée en arrière pour échapper aux caresses de son enfant :

— Celte femme se trompe, dit-il, je n'ai pas de fille; si j'en avais une, elle ne serait pas dans cet équipage et je ne serais pas entre vos mains.

Alors, s'adressant à l'amant de Louise, qui avait mis pied à terre avec impatience :

— Poursuivez votre route, ajouta-t-il, et Dieu veuille que le garde qui me conduit au dépôt de mendicité ne mène pas un jour cette malheureuse dans une autre

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prison et sur on autre char que celui-là... Puis, redres* sant la tête et éleyant la voix^ il dit au municipal avec fermeté :

— Marchons, monsieur I

La jeune femme, comme frappée de la foudre par ces terribles paroles, se renversa évanouie sur Tune des roues de sa voiture ; par un mouvement rapide, son amant Tenleva dans ses bras^ la plaça dans la calèche, à côté de la nourrice qui la soutenait^ remonta sur le siège, frappa .ses chevaux et essaya de gagner une rue déserte. Le petit enfant souriait.

Bien que tout cela se fût passé avec rapidité, la foule avait entouré la voilure^ la pitié se partageait entre le père et la fille; cependant on faisait entendre des murmures, des imprécations; peut-être eût-on arrêté les chevaux et porté malgré lui le vieillard dans la voiture, si Tattention de cette masse mobile n'eût été tout à coup détournée par une autre scène qui avait lieu à quelques pas de là et qui occasionna bientôt un rassemblement aussi considérable que le premier.

Une femme à moitié ivre, accrochée au bras d'un homme qui paraissait être dans une ivresse complète, grommelait contre la voiture et contre l'attroupement qui lui barraient le passage.

— Tiens ! disçiit-elle d'une voix avinée, il n'y a donc pas de police ici, qu'on ne peut pas circuler?

Quoiqu'il suivît avec un vif intérêt tous les mouve-

- ments de son compagnon d'infortune, Jérôme tressaillit

à cette voix bien connue^ et regardant le couple auquel

l'ivresse ne permettait pas de rien comprendre à Tévé-

nement qui arrêtait la foule, dégagea sa main de celle du municipal et se jeta dans les bras de l'homme en criant :

— Mon père ! mon père!

— Qu'est-ce qu'il dit donc, ce petit? murmura la femme ; connais pas!

L'homme, qui était ivre, regardait d'un air hébété, comme une brute privée de toute intelligence ; il était incapable de répondre. Jérôme, tout à la joie de retrouver son père dans un pareil moment, alors que toute espérance élait évanouie, que la main du garde lui faisait sentir sa captivité, qu'il allait entrer dans sa nouvelle prison, Jérôme ne s'apercevait pas de l'état dans lequel était l'homme qu'il embrassait et qui ne répondait pas à ses caresses.

— Êtes-vous le père de cet enfant? demanda le garde à cet homme.

Celui-ci remua vivement ses paupières appesanties, comme pour chasser le sommeil, agita ses lèvres, essaya de balbutier quelques syllabes, n'y put parvenir et referma ses yeux à demi.

— Mon Dieu! mon père, lui dit Jérôme, qui comprit alors la réalité, reconnaissez- moi donc! dites donc au garde que je suis Jérôme, votre enfant, que vous me réclamez, que vous me garderez chez vous, que vous ne voulez pas que j'aille dans une maison de correction... pour quatre ans... Mais parlez donc!

Et il secouait cet homme comme pour chasser l'ivresse.

— Ah I... ah !,.. murmura l'ivrogne.

Il n'en put dire davantage.

— Une maison de correction... reprit la marâtre, qui avait conservé plus de lucidité dans l'esprit et dont les mauvais instincts se réveillaient. Tiens... pas bête... municipal, voyez-vous ce petit rusé qui voudrait vous échapper... en prenant ce brave homme pour son père... Pas mal... Et essayant d'entraîner son homme : — Allons, viens donc! dit-elle.

Jérôme trépignait d'impatience et de désespoir; il saisit son père par ses vêtements et s'y suspendit avec une sorte de rage. L'homme faillit trébucher; il ne se soutint qu'en poussant par un mouvement machinal une de ses jambes en avant, en en faisant un aro-boutant à son corps qu'il rejeta en arrière. C'était un automate, une mécanique capable d'agir, mais n'ayant pas conscience de ses actes.

— Vous ne pouvez pas m'avoir oublié, lui criait Jérôme, espérant amener une lueur de raison; c'est moi... Dites donc que je suis votre enfant, que ma pauvre mère est morte, que cette femme m'a chassé...

Et il se cramponnait aux habits de son père abruti par l'ivresse qui tachait ses. lèvres d'une couleur bleuâtre, et que le souvenir de sa femme avait été impuissant à «mouvoir.

La mégère repoussa rudement le pauvre enfant en disant :

— Veux-tu bien nous laisser tranquilles, petit vau- Tienî

— Petit... vaurien... balbutia l'ivrogne; laisse... tranquille...

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~Mais, au moins ^ donaez voire adresse; que l'on puisse vous écrire, dit Jérôme eu pleurant , et toujours attaché à lui ; vous viendrez me ehercber, vous ne me laisserez pas en prison.

— Il est enragé... ce gamin*là... mettez^lui une muselière... dit la femme en ricanant d'un air ignoble.

— Enragé!... OilY... s'écria rbonune, dont la peur remuait le vin.

Et il cberchalt à fuir dans un accès d'effroi.

Cette scène ne pouvait point se prolonger; il n'y avait aucun éclaircissement à tirer de ces deux êtres, auame explication à espérer. Le garde n'avait su d'abord auquel croire de l'enfant ou de la femme : ensuite, voyant les larmes et l'insistance de Jérôme, il avait compris qu'il disait vrai ;mais son embarras n'était pas moins grand. Il regardait ce couple si bien appareillé, se demandait quel serait le sort du pauvre garçon dans la maison de tels parents et s'il ne valait pas mieux qu'il appilt un état, même dans une prison ; d'ailleurs, la pensée du devoir dominait tout; il était chargé de conduire l'enfant à sa destination, il ne pouvait faire autre chose, sauf à rendre compte à ses chefs de l'incident qui venait de se produire. Dans ce but, il essaya d'arracher au père Brillât l'indication de sa demeure ; celui-ci ne put pas, et sa compagne ne voulut pas la donner et feignit de ne pas comprendre ce qu'on lui demandait.

Alors le garde municipal fendit la foule, emmenant Jérôme qui se rongeait les poings de désespoir en pleurant à chaudes larmes.

— C'est pourtant bien mon père, dit l'enfant au sol-

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dat, je ne roas ai pas menti. Qa'estKse qu'il faudra donc faire pour qu'il me réclame? On pourra bien le retroiH ver maintoiant^ n'est-ce pas, puisqu'il est à Paris? Vous le reconnaîtrez bien, vous? Il faudra bien dire au président que TOUS l'ayez vu, que je lui ai parlé.

Le garde hocha la tête, n'osant pas dire toute sa pensée, mais bien persuadé que Jérôme n'avait rien à attendre de son père; cependant, pour ne pas enlever toute espérance à l'enfant, il lui promit de faire un rapport sur ce qui venait de se passer et donner tous les détails. Quelques minutes après les deux prisonniers arrivèrent à la station où ils devaient prendre les voitures ; c'était alors dans la rue du Faubourg-Saint-Denis. Là ils se dirent un triste et dernier adieuj et le vieillard murmura à l'oreille de l'enfant:

— Je n'ai plus de fille, tu n'as plus de pèrel

Chacun d'eux monta avec son gardien dans un coucou et arriva bientôt à ^ prison, l'un probablement pour y mourir, l'autre pour s'y préparer à la vie. La foule^ un moment attardée, s'écoula par les boulevards, par les grandes artères de Saint-Denis et de Saint-Martin , par les rues de Cléry et de Bourbon-Villeneuve, discutant à perte de vue ces deux graves questions : Est-ce bien le père de l'enfant ? Est-ce bien la fille du vieillard ? La foule ne voyait rien au delà dans ces deux tristes épi- ^des d'une journée de fête.

Quant à Brillât et à sa concubine, les deux ivrognes regagnèrent leur logis en titubant; ils allaient cuver ^'orgie, et le lendemain ils ne devaient plus se souvenir ^e la scène qui les avait un moment arrêtés sur le bou-

lëvardr Si la femme en eut une vague réminiscence^ elle se garda bien d'en parlera Brillât dans la crainte d'éveiller en lui quelque amour pour son enfant; le lundi, la tête encore chargée des vapeurs de cet horrible vin bleu que l'on buvait dans les cabarets de la banlieue et sur les comptoirs de Paris, ils reprirent leurs travaux ordinaires, l'homme sans conscience, la femme sans remords de l'acte par lequel ils venaient de confirmer le jugement du tribunal et de condamner Jérôme à un emprisonnement de quatre ans.

Léon avait replacé Louise dans la voiture, y était monté, et fouettant ses chevaux, il s'éloignait aussi rapidement que possible par la rue Saint-Denis. Il tourna dans la rue Guérin-Boisseau, moins fréquentée que les autres, coupa successivement les rues Saint-Martin et du Temple, et alla se perdre dans les quartiers déserts du Marais, d'où il gagna l'île Saint-Louis qu'il habitait.

Revenue à elle, grâce au mouvement, au grand air, aux soins de la nourrice, Louise serrait convulsivement son enfant, qu'elle avait pris dans ses bras, livrée aux tristes pensées que cette scène avait fait naître, épouvantée de ce contraste, bouleversée par les paroles du garde. Son amant murmurait sur le siège des paroles do dédain et de colère sur l'événement qui l'avait donné en spectacle à la foule ; Louise l'entendait, et, la tête penchée, elle s'efforçait de cacher ses larmes aux passants, eu élevant vers son visage son fils qu'elle embrassait avec désespoir. La charmante petite créature, étrangère à tout ce qui se passait, tendait les bras à sa mère pour jouer avec elle, recueillait dans ses petites mains les

larmes de Louise et riait en voyant ses perles glisser à travers ses doigts.

La présence de cet enfant dans la voiture, à côté de Louise et sur les genoux d'une nourrice, avait exaspéré M. Vemon, en lui révélant brusquement la situation de sa fille, qu'il ignorait complètement ; il voyait une dernière honte rejaillir sur son front, et, le long de la route, il ne fut plus occupé que de ce nouveau malheur. Il arriva pâle et tremblant au dépôt de mendicité, situé à Saint-Denis, au delà de la grande basilique, dans une rue qui, à cette époque, n'était que la grande route de Beauvais et d'Amiens. Il eut à peine la force de répondre aux questions d'usage que l'employé lui adressa avant d'inscrire son nom sur le livre éternel de la maison, cet autre écrou de la^ hente et de la misère qui ne s'efface plus jamais.

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