CHAPITRE IV
M. Beaunoir père avait dit vrai lorsque, à son retour d'ÀDgleterre, il avait affirmé à M. Yemon qu'il ignorait ce qui s*était passé et où était son fils. Léon, en prévision d*un enlèvement où d'une fuite, certain que le père de Louise ferait d'activés recherches pour retrouver sa îQlie, dont il voulait dérober les traces^ Léon avait loué une maison de campagne dans un site ravissant, sur la route du midi, au confluent de PYères et de la Seine. Il y avait installé deux domestiques, femme de chambre et cuisinière, qui débutaient à son service et ne connaissaient ni sa demeure à Paris^ ni ses relations, ni même l'existence de son père ; leur avait annoncé la prochaine arrivée d'une jeune femme qu'il allait épouser et avait fait tout préparer pour la recevoir, absolument comme ferait un jeune mari.
En effet, par une belle et claire nuit, tout illuminée par
les étoiles^ les deux amants arrivaient dans une chaise de poste prise à deux lieues de Paris, dans un village où la diligence les avait conduits, précaution qui avait pour but de dérouter les recherches. Jamais nuit plus belle ne semblait avoir éclairé de plus pures amours.
Léon avait acheté à sa maîtresse une véritable corbeille de noces, comme s'il eût voulu qu'elle pût s'abuser sur sa situation; il y avait joint un trousseau complet; car la pauvre enfont n'avait rien emporté de chez son père. Le contact de la misère, qui modifie parfois si profondément les traits du visage, n'avait pas eu le temps d'enlever à ceux de Louise la distinction et la grâce; la jeune fille s'était souvenue toujours, au milieu des angoisses, des leçons et des exemples de sa mère; elle se montra digne, mais bonne et douce, et rien ne pouvait faire soupçonner que cette adorable jeune femme était une fugitive qui avait abandonné la maison pater* nelle en compagnie d'un séducteur.
Uamôur était vrai des deux côtés; Léon n'était pas encore arrivé à Tôge où le calcul dessèche l'âme, et la jeune fille ruinée était réellement pour lui la fiancée des jours heureui. Les excursions dans les sites pittoresques des environs, les promenades sur la Seine et TYères, sur les îles qui découpent gracieusement le cours de ces rivières, la culture des fleurs belles et rares qui ornaient son jardin, les soins d'une maîtresse de maison qui commence le rôle qu'elle doit remplir toute sa vie, occupaient des journées promptement écoulées. On se souvient de la douleur éprouvée par Louise de la privation
de son piano ; ce fut avec une vive joie, un bonheur
réel, qu'un jour, au retour d'une longue course, elle en trouva un semblable dans son petit salon, apporté pendant son absence, sans qu'elle Teût demandé, sans que Léon eût rien dit qui fît pressentir ses intentions, et qu'elle pût, à travers les portes-fenêtres ouvertes sur le jardin, jeter les notes brillantes de sa voix limpide mariées au son de l'instrument.
Louise retrouva ainsi peu à peu ce qui avait disparu dans la mauvaise fortune. La promesse faite par Léon de respecter la jeune fille jusqu'au jour qù le mariage viendrait légitimer leur amour avait été oubliée dans les enivrements du cœur; Louise avait cédé aux prières, aux larmes, aux serments solennels... elle comprit bientôt qu'elle allait être mère et acepta la maternité avec joie, comme un lien de plus entre elle et Léon. Celui-ci fit avec elle quelques visites dans les environs, et partout il la présenta comme sa femme; rien n'eût manqué au bonheur de Louise , qui comptait sur l'avenir pour réaliser les promesses de son amant, si le souvenir de son père ne fût venu souvent occuper sa pensée. Il avait été convenu entre elle et Léon qu'elle ne reviendrait à Paris que lorsque M. Beaunoir, vaincu par les instances de son fils, consentirait enfin au mariage; elle avait religieusement tenu parole, redoutant de rien faire qui pût troubler leur mutuelle tranquillité; mais Léon se trouvait dans la nécessité de faire d'assez fréquents Voyages à Paris, soit pour ses affaires personnelles, soit pour seconder son père, qui, depuis sa faillite, Qvait quitté le commerce et s'était jeté dans les grandes affaires industrielles; Louise lui avait fait promettre de s'informer de
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la position de M. Vernon, de sa santé; et, dans le cas où son travail ne suffirait pas à ses besoins» de trouver un moyen pour lui venir en aide, sans qu'il pût soupçonner la source du bienfait, sans que sa susceptibilité pût élre blessée.
En ceci Léon n'avait pas tenu parole, redoutant qu'une démarche amenât une rencontre et une explication entre M. Yernon et lui; et mentant pour la première fois à Louise, il lui avait persuadé que son père ne manquait de rien au moment môme où le malheureux en était réduit h la plus profonde misère^. C'est au milieu de celte fausse sécurité que Louise vit arriver le terme de sa grossesse et mit au monde un garçon que Léon présenta à l'état civil comme le fruit d'une union légitime entre lui et Louise Vernon, sans que personne se doutât que le mariage n'était encore qu'une promesse et une espérance. L'enfant fut nommé Eugène, et Louise crut retrouver dans ses traits un mélange heureux de ceux de son amant et de ceux de son père.
Quelque temps après la naissance de cet enfant, Léon dut venir à Paris et y faire un assez long séjour; car son père se mourait et il ne pouvait s'en éloigner. Il recueillit son dernier soupir, lui ferma les yeux et éprouva une douleur véritable. Jusque-là il avait réellement songé à donner son nom à Louise, à la mère de son enfant ; il avait pour tous deux un amour sincère et profond. La mort de son père levait tous les obstacles, et alors il envoya chez le négociant qui lui avait donné une place de commis, mais depuis longtemps il avait cessé ^^occuper cet emploi; on indiqua à son commission-
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naire la demeure de Vernon; il s'y rendit, le vieillard n'y était plus; M. Yemon avait disparu sans que Ton sAI où il était^ et comme on l'avait va souffhint, se traînant à peine, on avait pris les angoisses de la faim pour les douleurs de la maladie, et on supposait qu'il avait été admis dans quelque hdpîtal.
Léon envoya dans les hôpitaux ouverts aux malades indigents, dans les hospices où Ton admet quelques vieillards; mais on ne trouva nulle trace de M. Yemon, qui avait été arrêté et emprisonné. Léon ne songea pas à s'adresser à la préfecture de police et se persuada que le père de Louise avait retrouvé son fils et avait quitté Paris pour se rendre auprès de lui. Il fit partager cette pensée à Louise^ qull allait voir h la campagne où elle continuait d'habiter en attendant le résultat des recherches.
Cependant la mort de H. Beaunoir avait mis Léon en possession d'une fortune fort supérieure à ses prévisions, bien qu'il crût son père fort riche. Le règlement de ses affaires le mit de nouveau en relation avec d'anciens amis que l'amour lui avait fait négliger. Il s'aperçut qu'il était fêté , recherché en raison de la richesse qu'on lui connaissait, et, loin de prendre en pitié ceux qui se faisaient uniquement les adulateurs de sa fortune, il se mit à apprécier plus haut cette fortune qui lui valait ces adulations. Les parties de plaisir se succédèrent et Léon devint le point de mire d'une nuée de femmes Jeunes et belles, filles faciles qui mesurent admirablement leur amour à la générosité de celui qu'elles tentent par leurs charmes et par leurs agaceries. Cet amour-là porte des
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balances Gomme la justice; mais il trompe sur la qualité et frelale sa marchandise. La tkiélité semksoiijagale reçut de dures atteintes* Dans ce monde que fréquentait {ion^ l'honneur des femmes honnêtes était si hautement raillé^ la croyance des maris dans la fidélité de leurs épouses tellement tournée en ridicule, le plaisir et l'argent qui le donne étaient présentés avec tant d'audace comme les seules divinités auxquelles l'homme doive un culte, que Léon commença à trouver que Louise était bien pauvre pour lui et songea avec quelque regret aux promesses qu'il lui avait fuites.
Les affaires retenaient indéfiniment Léon à Paris ; il n'avait plus de motif apparent pour laisser Louise à la campagne; il la ramena à la ville et la présenta encore comme sa femme à quelques personnes qu'il était dans la nécessité de recevoir. Elle fut bien accueillie, vivement appréciée ; mais, dans cette vie nouvelle, elle ne tarda pas longtemps à s'apercevoir du changement qui s'était opéré dans les sentiments de Léon.
Ce fut pour elle non pas un coup terrible, mais un étonnement profond, quelque chose d'inconnu qui se révélait. Elle n'avait jamais songé, dans sa naïveté en* fantine, que l'amour pût finir, qu'une promesse faite ne fût pas sacrée; elle n'avait jamais eu le moindre doute sur la sincérité de Léon; elle attendait avec la confiance la plus entière que les circonstances lui permissent.de légitimer sans bruit, aux yeux de la loi, un mariage c[u'elle regardait comme irrévocable et que tout le monde croyait vrai. Dans son inintelligence des passions, des fautes; des erreurs humaines, elle attribuait à des occu-
pations nouvelles, aux soucis des affaires, ce qui n'était que le résultat de la dissipation. Elle s'en expliqua avec douceur, plaignant Léon de la fatigue que lui imposait son nouveau genre de vie.
11 n'eut pas la générosité de la laisser dans son erreur, signifia qu'il entendait être libre et maître d'agir à sa guise, et qu'il ne voulait entendre, quelle que fût sa conduite, ni querelles, ni reproches. La pauvre femme comprit pour la première fois l'étendue de sa faute. Cette jeune mère, qui n'avait pas encore dix-sept ans, n'eut plus d'autre refuge que Tamour et le soin de son enfant.
Ce fut dans ces tristes circonstances que Louise, revenant d'une promenade en voiture avec Léon, rencontra son père à l'entrée du faubourg Saint-Denis, au moment oïl on le conduisait au dépôt de mendicité. Elle croyait son père loin de Paris, sinon heureux, du moins à l'abri de la misère, et l'on a vu quel effet produisit la révélalion de sou afïreuse position.
Louise passa la journée dans les larmes, dans le désespoir, bourrelée par le souvenir, pleine de remords, accusant tout bas son amant de l'avoir trompée, n'osant pas lui en adresser des reproches dans la crainte d'une discussion sans résultat, obligée de renfermer sa douleur en elle-même. Alors elle regaida autour d'elle, se reprocha son luxe, sa richesse, son bien-être , eu 1*5 comparant à la misère de son père. Ce fut une horrible torture dans ce cœur plein d'amour, d'angélicjue i;on(é, entraîné par des circonstances si fatales. Léon évitait ses regards , sa présence, honteux du mensonge qu'il
avait fait à Louise, craignant une explication, et irrité de ce qui s'était passé.
Cette journée si pleine d'émcftions devait laisser de longs souvenirs dans r&me de plusieurs acteurs de ce drame.
Durand toute la nuit sans sommeil, Louise chercha par quel moyen elle pourrait obtenir la mise en liberté de son père. Deux partis se présentaient à son esprit : aller trouver le procureur du roi, lui faire une entière confession, l'intéresser par le récit bien vrai des malheurs de sa famille, ou amener Léon à réclamer M. Vernon sans parler d'elle, sans faire connaître les véritables motifs de sa démarche. Elle hésitait entre les deux moyens; elle était mineure, elle n'était pas mariée, et quoique sa conduite fût d'ailleurs- irréprochable, qu'elle eût toutes les vertus de la mère de famille, elle ne se dissimulait pas que sa position exceptionnelle pourrait ne pas inspirer une grande conGance au magistrat. Ces considérations l'amenèrent à adopter le second parti, et elle s'en ouvrit à Léon.
Mais h peine eut-elle exprimé un désir que Beaunoir s'emporta, opposa la plus vive résistance et refusa de se mêler en rien de cette affaire. Elle insista avec énergie, essayant de faire comprendre à Léon ce qu'il y aurait d'odieux à ne pas venir au secours de son père ; celui-ci sentait bien, ses torts et ceux de M. de Beaunoir envers M. Vernon, et, semblable aux hommes qui s'irritent contre les autres des fautes qu'ils ont eux-mêmes com- Kiises, il se montra d'une incroyable dureté. Lui aussi avait réfléchi depuis la veille; on le croyait marié , il
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recevait quelques négociantâ, des industriels» des hommes de bourse, il ne voulait pas que la présenee de Vernon vînt réveiller des souveûirs éteints, rappeler la banqueroute de son père. Il ne sentit pas ce qu*il j aurait d'honorable à réparer le mai, et, dans le cas où sa conduite serait divulguée, combien il aurait conquis Testime des honnêtes gens par une action toute simple et toute natarelie. Nous sommes un étrange peuple; nos livres prêchent la morale^ nous faisons à certains hommes ua grand mérite de n'être pas de malhonnêtes gens> nous exaltons bien haut des vertus qui devraient être communes, et nous n'avons pas le courage de laisser dans l'isolement, de payer de mépris ceux qui ne les pratiquent pas et foulent aux pieds tout principe et tout devoir; nous rendons facile l'immoralité.
Le vieux négociant ruiné était complètement oublié; personne ne songeait à lui ; le dépôt de mendicité était une tombe d'où on n'irait pas le déterrer; mais son retour dans la société, chez Louise ou ailleurs, raviverait le passé ; il y aurait des discussions entre le père et ramant. Yernon demanderait, impérieusement peutêtre, que l'union de Louise et de Léon fût légitimée, et Léon commençait à hésiter, à s'interroger, à se demander s'il pouvait épouser la tille d'un mendiant rencontré dans la rue sous l'escorte d'un garde municipal, condamné par la police correctionnelle.
Louise ut de vaines supplications et ne parvint pas à toucher cette âme déjà gangrenée, pétrifiée par l'é*goïsme; il défendit à Louise de tenter aucune\lémarche pour faire sortir son père du dépôt, et comme elle insis-
tait virement tout étonnée qu'elle était d'une dureté dont elle ne comprenait pas les motifs, il s'emporta et s'oublia au point de la menacer de Tabandonner immédiatement s'il voyait jamais son père chez lui.
 celte menace^ qui la remplit d'une stupeur profonde, instantanée comme un coup de foudre, Louise baissa la tète en sanglotant; mais immédiatement elle releva sa belle têteencadrée de magnifiques tresses noires, attacha sur Léon ses grands yeux ardents et étendit son bras à demi-nu, blanc et ferme, vers le berceau de leur enfant. Elle ne proféra pas une parole ; elle ressemblait ainsi à une véritable statue de marbre. Léon, fasciné, mais humilié, baissa la tête à son tour.
Il n'y avait plus rien dans ce cœur; Léon n'éprouva ni entraînement ni remords; il se sentit amoindri, rapetissé, il se leva et sortit sans oser jeter un regard sur ces deux êtres dont il tenait le sort entre ses mains. Louise alors s'abandonna à toute sa douleur ; une révolution s'était opérée dans ses idées, un abîme s'ouvrait sous ses pieds, elle le voyait. Jamais elle n'avait songé à la possibilité d*une séparation; la pensée même ne lui en était pas venue. Elle avait accepté Léon comme un époux, elle avait cru à ses paroles comme aux paroles du magistrat, comme aux paroles du prêtre; elle voyait maintenant se dresser devant elle le spectre de la honte^ elle entendait résonner à son oreille la menace de l'abandon. Deux années ne s'étaient pas écoulées de[Hiis que Louise avait quitté son père, et dans celui qu'elle avait cru plein d'amour, de dévouement, de générosité, elle ne trouvait pas un mouvement de pitié pour ce
malheureux vieillard, pas une pensée de justice et de réparation.
Il y a des âmes qui se trempent dans la douleur; Louise avait déjà bien souffert : à la menace de nouvelles douleurs elle s'arma de courage et de résolution, et bien que les sévères paroles de son père retentissent encore à ses oreilles, elle se rendit au dépôt de Saint- Denis, décidée à tout écouter pour embrasser son père, pour obtenir son pardon, pour s'entendre avec lui sur les moyens à prendre pour obtenir sa liberté. Elle ne portait plus sa riche parure de la veille; sa mise était au contraire de la plus grande simplicité, de manière à faire moins contraste avec celle de son père; les bijoux avaient disparu pour ne pas blesser les regards du malheureux Vernon, et, au lieu de prendre son léger et élégant équipage, elle monta simplement dans la voiture publique.
M. Vernon, de son côté, avait passé une nuit affreuse; il était plein de courroux de ce qu'il avait vu, il maudissait le hasard qui avait jeté sa fille au-devant de lui dans cette horrible situation; il eût broyé la tête de Beaunoir contre les murs s'il Teût tenu à sa portée; en entrant le soir dans le dortoir où il devait coucher en compagnie des misérables hôtes du dépôt, son cœar s'était soulevé de dégoût et l'aiguillon du désespoir y était entré. Lorsque l'un des gardiens vint le prévenir qu'une jeune dame le demandait dans la salle qui sert de parloir, il répondit qu'il ne connaissait personne et refusa de s'y rendre. Cependant sa voix tremblait d'émotion, et il était intérieurement satisfait, heureux de cette démarche de
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Louise, sachant bien que nulle autre qu'elle ne pouvait songer à le visiter.
Louise confuse, humiliée, Tâme froissée, déposa entre les mains du directeur du dépôt une somme assez forte, le priant de la faire servir à améliorer le sort de M. Vernon sans qu'il sût d'où venait ce secours , en lui persuadant qu'il avait inspiré de l'intérêt aux magistrats et que leur bonté l'avait suivi dans Tasile donné à sa vieillesse. Dans la crainte que son père refusât ce qu'il saurait venir d'elle, Louise ne dit pas au directeur qu'elle était la fille de M. Vernon.
Le lendemain, Louise écrivit à son père; il lut avec attendrissement sa touchante lettre; mais, quelle que fût l'horreur de sa situation, sa fierté l'emporta; il répondit en pardonnant, mais refusa de voir sa fille jusqu'à ce qu'elle fût l'épouse de Léon.
C'était pourtant un horrible séjour que ce dépôt de mendicité, un affreux bagne, moins les avantages du grand air et du soleil des ports de mer. Tout n'y est pas crime ; mais, à quelques exceptions près, tout y est ou dépravation, ou abrutissement, ou gueuserie raffinée, ou mensonge. Des vieillards qui ont croupi dans la mendisité et dans les bouges ignobles ouverts à leurs orgies, après la journée faite, car ils considèrent leur exploitation comme un travail régulier ; qui se sont couverts le • corps de plaies factices au moyen d'onguents fétides inventés par des chimistes dégradés, par des médecins faisant profession do tromper les conseils de révision, par des misérables n'empruntant à la science que ce qu'elle a d'impur ; qui ont simulé des infirmités pour
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exeiter la compassian, ont été toar à tour muets, aveu^ gles, estropiés, ont servi toutes les passions de ceux qui pouvaient les payer ; des vieillards» disons-nous, racon* tent avec un horrible cynisme toutes les ruses employées par eux pour extorquer Targent des bonnes âmes, en se servant d'un dictionnaire à dégoûter la charité. D'autres vieillards, dont la vie s'est passée en débauches de toutes sortes, dont les yeux sont ternes et chassieux, les lèvres pendantes, les joues rouges, le nez bourgeonné, la £Boe tachée de plaques cuivrées, l'intelligence à demi éteinte, dépeignent les phases de leur crapuleuse existence en termes d'autant plus affreux que l'aspect de la vieillesse ainsi dégradée inspire un profond dégoût. Des cadavres à moitié putréfiés parlant d'amours, de femme^s et ile plaisirs.
Yoilà avec quel ignoble assemblage d'hommes le malheureux Yernon se trouva en contact, lui si honnête et si pur. Voilà tout ce que l'on put faire pour lui. Il entendait ce langage, la révélation de ces mœurs si étrangères à sa vie. Les vagabonds arrêtés ivres la nuit, ronflant contre une borne ou tombés sur le trottoir, exprimaient leurs espérances : ils seraient bientôt réclamés, ils avaient au dehors des amis, de&afQdés travaillant pour eux, qui parvenaient à intéresser des personnes charitables à l'intervention desquelles ils devraient bientôt leur liberté. Et, en effet, leurs espérances se réalisaient, grâce aux actives sollicitations de cette sorte d'association secrète qui lie entre eux les mendiants les m'oins dignes de la pitié publique ; et cette population du dépôt passait, se renouvelait. Ce n'étaient plus les mêmes hommes, les
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spectres arafent diangé de face^ les yoix <f aoeent ; c'étaient toujours les mêmes yiœs, les mêmes hontes. Le eœnr de Venion se soaleyait d'horreur dans cette atmosphère impure ; mais immuable dans ses principes dlionneur, il n'accepta pas les offres que Louise renouvelait de temps en temps dans des lettres qui^ sans révéler les craintes de la jeone mère » étaient cependant empreintes d'une profonde tristesse.
Yemon s'isola autant que possible de son aflfreux voisinage^ fermant ses oreilles au bourdonnement qui se faisait autour de lui, essayant de vivre dans la lecture sans regarder ce qui se passait. Inquiet sur le sort delé- Tôme, dont il n'avait pas entendu parler depuis qu'il était au dépôt, dont personne ne pouvait lui donner des nouvelles; se le représentant aussi malheureux que luimême ; n'osant pas lui écrire dans la crainte que sa lettre ne lai fût pas remise, il écrivit au directeur de la maison de correction dans laquelle était son jeune ami. n rappelait le passé de tous les deux^ les malheurs qui les avaient frappés^ et demandait en termes touchants que Jérôme pût sortir un seul jour ; il voulait fembrasser encore une fois, lui dire un dernier adieu, carilsen<^ tait sa fin approcher; il voulait lui inspirer du courage, s'il en manquait, pour traverser l'épreuve qui lui était imposée.
Il ne reçut pas de réponse et Jérôme ne vint pas. Ce fut pour le malheureux vieillard une douleur poignante; il ne doutait pas du cœur de l'enfant et il comprenait rbamiliation du silence de l'administrateur aux yeux auquel une lettre datée du dépôt, et signée d'un détenu,
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ne méritait pas d'attention. Le chagrin et la captivité le tuaient ; il mourait sans regrets pour lui-même, ne pensant pas que la yie^ telle que le sort la lui avait faite, méritât le moindre effort qui aurait pour but de la prolonger..
Isolé au milieu d'une tourbe fangeuse, jetant un regard sur son existence passée, certain qu'il n'avait point de faute à se reprocher et en expiation de laquelle il pût accepter l'horreur de sa situation, irrité de finir comme un maudit, comme un réprouvé, retranché de la société, tremblant sur le sort de sa fille, du mariage de laquelle il aurait accepté la liberté, qu'il n'osait ni appeler dans l'mfirmerie d'un dépôt, ni interroger sur sa position, regrettant de ne pas Iqi donner un dernier baiser, il s'éteignit dans les tortures du désespoir. Honnête homme, il avait été volé et ruiné par un banqueroutier que n'avaient puni ni une flétrissure légale, ni le mépris public ; père, on avait enlevé et déshonoré sa fille; vieux et pauvre, ses derniers moments s'étaient écoulés dans une compagnie abjecte, immonde, qui lui inspirait de Thorreur ; tous les ressorts de cette pauvre âme étaient brisés.
Quant à Jérôme, sa vie était moins affreuse ; il était environné d'enfants de son âge; quelques-uns étaient aussi malheureux que lui, souffraient du môme abandon de leurs parents, subissaient les conséquences de la même misère ; quelques autres, entraînés par le besoio, par l'exemple, si puissant sur de faibles natures, par des penchants mauvais, mais que l'on pouvait encore corriger, s'étaient adonnés au vol, soit isolément, soit en
bandes de petits gamins qui singeaient les voleurs de la capitale. Intelligences étiolées, facilement perverties par les propos, les encouragements de filous adroits qui les prenaient pour limiers ; les uns^ en rentrant dans la société, devaient retrouver les mêmes excitations, sentir se réveiller en eux les penchants de l'enfance et aller peupler les bagnes ; d'autres devaient profiter des leçons qu'on leur donnait et racheter une première faute, dont ils n'avaient pu calculer la portée, par une vie entière de travail et de probité.
Jérôme avait tout d'abord parfaitement compris où il allait, avec qui il était condamné à passer quatre ans ; il était de ces êtres dont la raison mûrit promptementdans le malheur^ et dans l'impossibilité de distinguer parmi ses camarades les bons d'avec les mauvais, il forma l'irrévocable résolution de ne se lier avec aucun. A l'âge où le cœur a tant besoin d'amitié, d'épanchements, il le fermait avec une volonté inébranlable. Tutoyé par tous, il disait vous h tous, bien décidé à ne se souvenir d'au- . cun lorsqu'il serait libre. Ce qu'il dut souffrir de cette sage résolution, si difficile à tenir dans un contact perpétuel , le pauvre enfant seul le sut. En dehors de cela, il suivit avec une religieuse ponctualité les conseils de son ami ; Vemon lui avait dit: Tu es le plus faible, il f^ut te soumettre ; il se soumit à la règle sans jamais murmurer contre elle. Avide d'apprendre, plein de bonne volonté, il se montra actif, laborieux, intelligent, ^t six mois à peine s'étaient écoulés, qu'il était classé Wmi les meilleurs sujets ; c'est le terme dont on se sert ^ans ces maisons.
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Privé de toute amitié dans cette foule, Jéréme reportait toutes ses facultés d'amour vers son compagnon absent; il se berçait de l'espérance d'obtenir la permission de lui faire une visite^ il se réjouissait de la joie qu'il lui causerait, il voyait s'épanouir dans sa pensée une heure de bonheur pour tous deux, et plein de cette idée, lorsqu'il pensa avoir inspiré toute confiance au directeur de rétablissement, après plus d'une année de travail, de oonduite exemplaire, pendant laquelle il n'avait pas encouru une seule punition, il s'adressa au directeur et lui demanda naïvement, sans soupçonner le moins du monde que l'on pût songer à mettre^ obstacle à un désir si nature], la permission d'aller, en compagnie d'un gardien, faire une visite à Saint-Denis. On la lui refusa nettement et sèchement. L'enfant, tout étonné, crut que l'on ne comprenait pas bien son attachement pour le
vieillard et il se mit à l'expliquer avec chaleur, avec les accents d'un cœur qui, longtemps comprimé, froissé, s'ouvrait enfin. Le directeur le regarda, surpris de ses mouvements d'éloquence simple et touchante et rinterrompit au milieu de ses souvenirs
— Je sais, lui dit-il, je sais... Yernon, le vieux vagabond qui vous apprenait à mendier...
Jérôme poussa un cri de stupéfaction et de douleur, ocmune s'il eût été frappé à l'improviste par un poignard aigu ; ces affreuses paroles, si peu en harmonie avec ses propies sentiments, lui révélaient de quelle façon on jugeait son ami.
Le directeur ajouta avec une froide sévérité , plus irritante que la colère, qu'il était fâché de trouver de l'ingra-
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titude où il ayait espéré de la reconnaissance; qu'il avait jusque-là considéré Jérôme comme un bon sujet, heureux des soins qu on lui donnait, ne cherchant pas à s'évader de la maison où on rinstruisait, où il apprenait un état qui le ferait vivre, et quMI regrettait beaucoup de s'être trompé. Le pauvre enfant, si mal jugé par un homme qui n'avait pas le loisir d'apprécier le caractère et les qualités de tous les individus confiés à sa garde, protesta en pleurant de ses bonnes intentions, s'exprima avec tant d'énergie et de candeur que le chef de la maison Le crut ou feignit de le croire, pour le consoler, mais n'en persista pas moins dans un refus imposé, lui dil-il, par les statuts de l'établissement. Ce fut le premier choc, la première déception, le premier déchirement C[ui ne lui permettaient pas d'oublier sa position.
Jérôme avait peu à peu, grâce à son aptitude^ à son exactitude au travail, remarquées par les chefs inféneurs, conquis une certaine liberté ; il avait pu, dans ses jeux, emporté par sa vivacité, franchir des limites imposées à lous sans être réprimandé ; dès ce jour il s'aperçut qu'il était soigneusement surveillé; des barrières <iu'il avait souvent passées ne s'ouvraient plus pour lui; quand il s'approchait en courant d'une haie qu'il eût sautée quelques jours auparavant aux applaudissements ^es gardiens, il voyait ces mêmes gardiens le suivre du regard avec inquiétude, s'interposer entre lui et le buisson, prêts à s'élancer sur ses traces s'il passait outre. Il <îomprit qu'on se défiait de lui, qu'on doutait de sa parole, de sa sincérité, et son âme toute naïve, pleine ^viîxe sève généreuse, subitement endolorie, se replia
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sur elle-même : un oiseau blessé qui fenne tout à coup ses ailes et s^arrête.
Abattu par ce coup imprévu» il rongea son frein, devint taciturne et sombre ; souvent, à ses jeux rougis, on aurait pu deviner qu'il avait pleuré en secret; mais jamais, depuis la scène avec le directeur» ou ne le vit répandre une larme» on ne Tentendit proférer une plainte, faire une réclamation ou demander une faveur, même la plus banale. Toute Tactivité de cette ardente nature se porta vers le travail. Yernon lui avait dit : a Le travail te sauvera/o et il se cramponnait avec énergie à ce sauveur de l'avenir.
Divers métiers étaient enseignés aux jeunes détenus dans l'établissement; où l'on avait élevé des ateliers assez complets, bien tenus» dans lesquels on exécutait des ouvrages pour le compte d'entrepreneurs adjudicataires du travail des prisonniers» ou sur les commandes des marchands de Paris. Le nombre des métiers était assez restreint ; mais en général on laissait volontiers les jeunes détenus choisir la profession pour laquelle ils se. sentaient le plus d'aptitude parmi celles qui étaient exercées dans la maison. Jérôme avait adopté l'état de menuisier ; il lui plaisait et il le faisait avec goût. .
Dans les vastes ateliers des villes, dans ceux plus modestes des villages, la cbanson est une des grandes distractions des ouvriers menuisiers. Ils chantent en coupant du bois, en ciselant la cornicbe, en sculptant l'ovale ou le modillon» en affûtant sur la pierre le ciseau de leur rabot, en dressant le liteau qu'ils élèvent des
deux mains horizontalement à la hauteur de rœil. Légendes du compagnonnage, chants d'amour^ hymnes de guerre, épopées du tour de France, couplets bachiques, adieux à Fanchon résonnent tour à tour dans la boutique et s'harmonisent parfois avec le bruit du marteau, qui fait sa partie sur un branche de chêne ou de sapin. Le grand poëme du Paradis perdu^ résumé dans vingt couplets et chanté sérieusement par les compagnons, est la composition la plus étrange, la plus désopilante qui se puisse imaginer. Le travail paraît moins rude et la journée moins longue.
Dans les maisons de correction, assimilées aux prisons quant au régime, on ne chante pas en travaillant. On a imposé le silence aux détenus partout où le silence est possible; dans les ateliers, on a restreint la parole aux nécessités absolues ; règle bien dure qui enlève une grande consolation aux malheureux prisonniers et dont le bon^ effet peut être contesté. Jérôme suivit la loi qu'il s'était imposée d'observer la règle et de ne pas se plaindre de sa sévérité ; mais peu à peu il cessa de prendre part aux jeux de ses camarades dans les heures consacrées aux récréations ; quand il eut remporté celte victoire sur lui-même, qu'il eut refréné ses aspirations, ses désirs, il •ne répondit plus à leurs interpellations, et bientôt tous cessèrent de lui parler. On le croyait, on le disait fier et hautain, il n'était que froissé, mais îl l'était vivement, profondément. Comme Vernon dans l'affreux asile de la mendicité, il vivait seul dans la foule des détenus de la maison de correction ; mais du moins " lui restait le bonheur de supputer chaque matin le
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sombre de mois qu*il avait eDCore & passer dans la caplivité, qui décroissaient jour à Jour.
Les derniers se passèretit dans cette fièvre que donne l'espérance d'èlre bientôt libre, fièvre qui appelle le sourire sur les lèvres, Téclair dans le regard, l'épanouissement sur le visage. Le jour de la délivrance vint enfin ; la porte qu*ii avait passée et qui s'était refermée sur lai quatre ans auparavant se rouvrit devant loi. Il était entré le soir, on lui rendit la liberté le malin, le dernier jour comptant comme s'il était écoulé tout entier. Jérôme, âgé de près de dii-buit ans, quitta la maison de correction de la Yillette, où il était devenu un excellent ouvrier, animé d'une reconnaissance profonde, et qu'il n'hésita pas à témoigner, pour les hommes qui lui avaient enseigné un état, doté d'une petite somme prélevée, pour lui faire sa masse^ sur le fruit de son travail, dont le reste était passé en d'autres mains, mais qui lui permettrait de pourvoir aux besoins des premiers jours de chômage, et muni d'une lettre de recommandation que lui avait donnée l'entrepreneur de la menuiserie de la prison pour un mattre menuisier de Paris.
11 sortit et se mit à marcher sur la route; mais la joie, le bonheur, la liberté, le grand air le suffoquaient; le sang battait ses tompes, tout semblait tourbillonner autour de lui; il s'assit sur une pierre placée au bord du chemin, regardant la prison qu'il quittait, sentant le prix du bien qu'on lui avait fait en transformant Tenfant abandonné en ouvrier habile, mais assailli par une pensée amère, se demandant, sans pouvoir le comprendre, pourquoi on lui avait imposé pour en arriver là une comparution de*
Tant un tribunal^ une condamnation et une captivité de quatre ans. Et ses larmes coulaient en s*éloignant de la prison comme elles avaient coulé lorsqu'il y était entré. Avant de se rendre chez le menuisier pour lequel on lui avait* donné une lettre, avant de s*être assuré d'un gîte pour la nuit, Jérôme se fit indiquer la direction de Saint- Denis, prit les sentiers à travers champs jusqu'à ce qu'il rejoignît la route, et arriva au dépôt après quelques heures de marche, le cœur plein d'anxiété, se rappelant les paroles prophétiques du vieillard: a Quatre ans! je n'irai jamais jusque-là! » voulant espérer encore qu'il le retrouverait vivant. Ses incertitudes furent bientôt ûxées: Yemon était mort depuis un an; il était enterré dans le cimetière de Saint-Denis. Ce qui restait de l'argent déposé par I^uise entre les mains du directeur avait permis d'élever sur sa fosse une petite croix de pierre, dernière âisUnction qui apprit à l^ôme où il pouvait s'agenouiller pour adresser encore quelques paroles à un 4X>rp8 iBanimé dofit il pensait que l'âme veillait sur lui.