CHAPITRE V
Au sortir du cimetière, où il se promit de revenir quelquefois le dimanche, Jérôme se rendit chez le menuisier auquel il était recommandé et qui habitait sur le carrefour formé par la réunion des rues des Trois-Pavillons, du Parc-Royal et de Thorigny, en plein Marais. Sur le fond noir de son enseigne, on lisait en grandes lettres i Yauquelin, et au-dessous, en caractères plus petits : menuisier; à droite et à gauche, deux compas ouverts étaient entrelacés. Par la large porte de la boutique, tout ouverte, car on était en plein- été, on pouvait apercevoir une huitaine de gros établis en chêne complètement garnis de leurs agrès : crampon de fer à dents de scie fortement incrusté dans la table et contre lequel s'assujettit le bois que Ton travaille; mandrin de fer à longue tête recourbée dont l'extrémité inférieure entre dans un trou percé dans cette même table épaisse de
plusieurs pouces^ et qui, en s'inclinant dans ce trou sous les coups du maillet^ produit une force suffisante pour que la partie supérieure, décrivant un angle droit, retienne fortement la pièce sur laquelle elle appuie; tour à vis placé sur l'un des côtés; dans la caisse qui occupe la partie inférieure, des rabots, des varlopes, des maillets, des équeires. Au mur étaient appendues des scies de diverses grandeurs^ dont les lames de toutes dimensions répondaient à tous les besoins du travail^ qu'il s'agît de scier droit ou de chantourner son bois. Dans un râtelier étaient suspendus, par des bandes de cuir, des ciseaux de fer finement trempés, à manches de bois, les uns larges et plats, les autres étroits et épais, dont la partie incisive, plus longue, pouvait fouiller plus avant dans le chêne ou l'érable; d'autres, enfin, affectant une forme demi-cylindrique et évidés dans une partie de leur longueur. Dans un angle, une large pierre à affûter était montée sur un bâtis solide, et au-deissus était un petit pot de terre à demi rempli d'eau dans laquelle trempait une spatule garnie d'un tampon de linge destiné à humecter la pierre. Du premier coup d'œil on pouvait s'apercevoir qu'on était là dans un atelier bien tenu et où rien ne manquait.
Jérôme n'appartenait à aucune des sociétés de compagnonage dans lesquelles sont répartis les ouvriers; on comprend bien que dans une maison de correction-il ne pouvait être question ni du Devoir de liberté, ni des Gavots, ni des Renards; à peine avait-il entendu parler de leurs mots de passe, de leurs signes, de leurs assemblées, ^^ leurs batailles; ce qu'il savait le mieux, c'est qu'il y
en avait un dans chaque ville chargé à son tour d'enihaucher les nouveaux arrivants, c'esl-è-dire de leur procurer du travail. Il trouvait sous ce rapport rinstitution assez bien entendue et regrettait de n'avoir pas cette ressource; il eût préféré entrer dans une boutique par cette voie à la protection encore douteuse de la lettre dont il était porteur. Aussi, dans la crainte d*ôtre mal reçu en présence des autres ouvriers, ne sachant trop quelle figure il ferait devant eux, lui qui était complètement étranger à leurs mœurs, à leur langage, il se borna à passer devant la boutique et attendit que la journée fût flnie, Tatelier désert, pour trouver le maître seul.
Il erra dans Paris, marchant avec une sorte de timidité, comme un homme qui n*en a pas l'habitude, assourdi par le bruit, fatigué par ce panorama vivant qui courait devant lui, derrière et autour de lui, comme un tableau mobile au milieu duquel il était encadré. Puis, peu à peu, ne trouvant pas au bout d'une rue de mur qui lui barrât le passage , de haie gardée, de surveillant épiant ses pas, allant des rues sur les quais, des quais sur les boulevards, il sentit s'infiltrer dans ses veines un sentiment de bonheur inconnu, la douce joie de la liberté qui pénétrait par tous les pores. Il vit entrer des ouvriers dans une auberge; il reconnut, au compas qui sortait par la poche de leur pantalon de velours, qu'ils appartenaient au bâtiment, menuiserie ou charpente; il entra et dtna comme les autres, prenant là sa première leçon de tenue parmi ses confrères, écoutant les discours, regardant les costumes.
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Lematin il serait entré chez maître Yauquelin timide et le regard baissé; le soir il y entra poli, respectueux, mais plein de cou fiance. Il avait vu les ouvriers lui sourire; ils Taraient reconnu pour être de la profession à an mouvement d'épaules^ à un coup de tianche particulier aux hommes de l'état. L'un d'eux, qui était au bout de la table, du côté opposé, l'avait interpellé : — £b! la Coterie^ passez- moi donc le pot h eau! Et lui, sans savoir que cela voulait dire camarade, compagnon, mais comprenant que cela s'adressait à lui, avait prestement fait circuler le pot vers le voisin, qui Pavait remercié. Il se sentait déjà de la famille.
Maître Yauquelin était un homme de cinquante ans, assez grand, à la figure ouverte, ardent au travail, habile dans sa profession, portant son chapeau légèrement de côté, non par crânerie, mais par une vieille habitude deà compagnons de son temps. Il était seul avec sa femme, dans une petite pièce séparée de la boutique par une porte vitrée et éclairée par une fenêtre donnant sur la rue, lorsque Jérôme y entra. Après avoir salué par son nom le maître menuisier, il lui remit la lettre. Vauquelin y jeta les yeux, vit la signature, et reportant ses regards sur l'ouvrier, l'examinant avec rapidité, mais en même temps avec beaucoup d'attention :
— Ma foi, lui dit-il, le hasard vous sert bien ; vous seriez venu avec toutes les lettres du monde que je ne TOUS aurais pas embauché, parce qu'on se défie toujours ^e ceux qui. sortent de la Villette; à tort ou à raison, c'est comme cela. Mais j'ai rencontré votre entrepreneur, ^ns la journée ; il m'a parlé de sa lettre et de vous ;
il paraît qu*il n'y a pas de votre faute et que vous êtes un bon travailleur. A la bonne beure t Prenez une chaise.
Jérôme s*assit et répondit aux questions du menuisier, et tout fut bientôt convenu entre eux ; l'ouvrier fut embauché pour le lendemain.
— À propos, lui dit Vauquelin au moment où il prenait congés ne parlez pas ici de la Yillette, cela ferait mauvais effet parmi les autres ; dites que vous venez de Normandie, de Bourgogne^ du Dauphiné, de la Beauce ou de la Brie, d'où vous voudrez, et que vous avez fait votre apprentissage chez votre père ; vous êtes fils de maître et vous n*êtes pas encore compagnon. Souvenezvous de tout cela; vous vous épargnerez des explications désagréables et peut-être de sots quolibets que vous ne souffririez pas. .Voilà qui est dit, venez demain ; on commence à six heures.
Brillât dit bonsoir au bourgeois et à la bourgeoise et sortit, fort content de cette première entrevue. Une fois dans la rue, il se trouva embarrassé de savoir où il passerait la nuit, ne voulant pas aller dans quelque mauvais garni où sa présence pendant une seule nuit pourrait donner de lui une mauvaise opinion ou le mettre en contact avec des gens qu'il devait éviter. Il eut l'idée de retourner à l'auberge où il avait dîné et de s'informer. Cette fois encore Te hasard le servit : il retrouva là le compagnon charpentier auquel il avait passé le pot à eau; celui-ci le pilota, le présenta dans la maison même, où il y avait précisément une petite chambre vide depuis quelques jours. Le lendemain il se rendit à l'atelier, fut
installé h son établi, reçut le travail à faire, se mit à la besogne en homme qui sait son métier, et le même jour, prévenu tout bas par maître Yauquelin, il demanda aux autres ouvriers, en avouant qu'il ignorait les usages de Paris, à qui il devait verser la somme qui constituait oe qu'on appelle payer la bienvenue.
C'est ordinairement le plus ancien ouvrier de la boutique qui est chargé de cette perception, et lorsque plusieurs bienvenues forment une certaine somme, tous les ouvriers se réunissent un dimanche et dînent ensemble, sauf à ajouter chacun sa part, si la somme est insuffisante. Les choses se passèrent comme de coutume : on dîna dans un cabaret hors la barrière, dans une salle à part; on but, on chanta, on parla de choseï» sérieuses et on dit des joyeusetés ; on traita tour à tour de politique, d'école de dessin linéaire, de livres d'architecture, de vieux châteaux dans lesquels se trouvaient de beaux morceaux de menuiserie, du chef-d'œuvre du devoir de Nantes, de celui non moins remarquable des compagnons de Lyon et des bons vins dégustés sur le tour de France. C'était tout un monde de* choses inconnues qui s'ouvrait devant Jérôme, qui entendait cela pour la première fois et s'apercevait avec chagrin qu'il ne savait rien. Dans la maison de la yiUette on lui avait enseigné à écrire, à calculer et à travailler, et ces trois choses, il les faisait d'une manière remarquable. Il n'avait pas la moindre notion d'histoire, de géographie ; il entendait parler à l'atelier, du roi, des chambres et des ministres ; niais il était dans l'impossibilité de se rendre compte de \eurs attributions, de leurs fonctions. Cette ignorance
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sTexpIique parfaitement par la vie qu*il avait menée depuis la mort de sa inère jusqu'au jour où il avait rencontré Yemon, et par celle qui lui avait été imposée dans la maison de correction précisément pendant les années que la jeunesse consacre ordinairement à l'étude.
Il aurait en besoin d'un guide capable de le diriger dans les études qu'il pouvait faire seul; mais où le trouver parmi les ouvriers de Tatelier ? Et il ne connaissait personne en dehors de ceux avec qui il travaillait. n lui aurait fallu un ami ; mais à qui oser faire la confidence du passé, à qui oser avouer son ignorance? H vivait fort rangé; sa santé était belle; on voyait de temps en temps poindre les saillies d*un esprit naturel et jovial, mais souvent aussi il s'arrêtait, retenait le mot prêta partir, dans la crainte de dire une sottise qui eût été joyeusement raillée, et il se bornait à écouter, se permettant seulement de relever quelquefois les contradictions; mais c'était uniquement dans le but de ^instruire, de se former une idée exacte des choses, et nullement dans le Imt de critiquer; il n'y songeait pas.
Quelques mois s'étaient écoulés depuis qu'il travaillait chez Yauquelin, lorsqu'il s'aperçut avec étonnément que d'autres ouvriers, qui n'étaient ni plus forts ni plus habiles que lui, recevaient cependant un salaire plus élevé. Ne pouvant comprendre le motif de cette diffé-
rence, après avoir cherché vainement la solution de ce problème, qui le constituait à ses yeux dans un état d'infériorité, il aborda un soir franchement maître Yauquelin*
— Bourgeois, lui dit-il, est-ce que vous n'êtes pas content de mon travail ?
— Mais si, mon 'garçon, répondit le menuisier ; si je n'étais pas content, je vous l'aurais dit. Pourquoi me demandez-vous cela ?
— Mon Dieu, c'est tout simplement parce que Dauphiné la Tremblade, Bourguignon le Bon-Enfant, qui sont les derniers venus dans l'atelier et qui font le même travail que moi, ont cependant dix sous par jour de plus.
— Mon ami, reprit tranquillement Vauquelin, il n'y a peut-être pas dix menuisiers dans tout Paris qui vous eussent ouvert leur atelier, malgré tout ce que vous auriez pu leur dire ou leur promettre ; vous pouvez essayer encore si vous voulez, mais je ne vous le conseille pas, vous en souffririez certainement. Si vous croyez que cela ne vaut pas quelque chose...
Brillât se rappela tout à coup les paroles de Yernon lorsqu'il priait les juges de ne pas condamner un enfant ; le passé pesait sur lui et on en proûtait. Frappé de ce qu'il regardait comme une injustice, il leva ses grands yeux sur le maître et lui répondit avec beaucoup de douceur :
— Je croyais que tous les ouvriers honnêtes étaient égaux devant l'établi.
— Bon ! s'écria Vauquelin en le regardant d'an air ê\)abi et haussant les épaules : bon ! en voilà encore un qui va se mettre ces idées-là dans la tête ;• les jeunes ^ens sont fous, ma parole d'honneur, ayec ces lubies I
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L'égalité devant l'établi^ je ne connaissais pas encore celle-là.
Toute discussion était inutile; Jérôme le comprit dès les premiers mots, se résigna et ne répondit rien. Le lendemain il revint à Tatelier, reprit ses travaux comme s'il ne se fût rien passé entre le maître et lui, et sans que Yauquelin fît la moindre observation. Cependant cette scène pesa longtemps sur le cœur de l'ouvrier, qui ne pouvait pas faire connaître la cause de sa tristesse, trop grande pour n'être pas remarquée.
Dans le milieu de l'année i840, des bruits de guerre agitèrent l'Europe et particulièrement la France. La question de l'existence de la Turquie était de nouveau soulevée; cette fois cependant ce n'était pas l'empereur de Russie qui menaçait la capitale des Ottomans; il ne s'agissait pas de la reconstitution d'un empire grec ; la lutte avait éclaté entre la race turque, dont le sultan est le chef, et la race arabe, dont Méhémet-Ali, vice-roi d'Egypte, s'était fait le représentant. Le pacha avait pris les armes contre son suzerain, dont il voulait démembrer les Étals, réclamant l'hérédité dans sa famille de la viceroyauté d'Egypte et l'adjonction de la Syrie à l'Egypte, c'est-à-dire voulant de vassal se faire souverain. La trahison de l'amiral turc lui avait *livré la flotte ottomane envoyée contre lui. L'Europe était divisée sur la question : nous n'avons pas à examiner ici les intérêts des diverses puissances, bien que cela pût fournir un chapitre fort curieux ; nous nous bornerons à constater les faits qui se lient à notre histoire. L'Angleterre et la Russie voulaient maintenir l'intégrité de l'empire ottoman; l'Au-
triche et la Prusse s'étaient jointes à elles, et toutes quatre avaient conclu un traité connu^ depuis, dans le monde politique sous le nom de traité dif 15 juillet 1840. La France^ au contraire, avait embrassé la cause de Méhémet-Ali, avait encouragé ses prétentions^ lui avait promis secours au besoin. Les deux flottes d'Angleterre et de France étaient pour ainsi dire en présence dans l'archipel grec; l'escadre française^ commandée par le brave amiral Lalande^ qui avait la confiance de toute la marine, était impatiente d'en venir aux mains, et l'amiral se croyait certain d'une première victoire.
Aux premiers bruits de guerre, un enthousiasme étrange éclata en France; les vieilles haines des deux peuples anglais et français, que l'on croyait éteintes par vingt-cinq ans de paix, ou du moins grandement amorties par des intérêts communs aux deux pays, firent tout à coup explosion. En Angleterre on se crut menacé d'une descente et on organisa, sur les points favorables à un débarquement, des milices destinées à défendre les côtes; en France, les jeunes gens couraient s'enrôler dans l'espérance de marcher contre les Anglais ; on ne parlait que de venger Trafalgar et Warterloo; sur les théâtres des grandes villes on demandait aux acteurs la Marseillaise , et le public chantait le refrain, qui se répétait ensuite dans les rues.
Le commerce et l'industrie n'ont pas de ces enthousiasmes guerriers, quelque légitimes qu'ils puissent être; ils s'effrayent, au contraire, fort promptement de tout ce ^ peut troubler leurs relations, et le premier résultat de cet effroi est la supension des opérations et des tra-