‹ Brillat le menuisierChapitre 8 sur 15 · BB>ILL4T · texte numérisé non relu

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vaux. lis ne partagent ni les haines nationales, fruit d'éinénenients> de malheurs, de conquêtes, de défaites, eBsentiellement passagers, transitoires, enregistrés par les annales, mais que les peuples feraient bien d*oublier; ni les exaltations politiques, qui ne permettent pas toujours de juger sainement Le commerce et ]*industrie, conquérants à leurs façon, enrahisseurs sans bruit, sans effusion de sang, mais non moins rivaux de Tindustrie et du commerce des autres nations, ne voient sur la carte que des débouchés ouverts ou fermés : ouverts, ils veulent qu'on les leur maintienne; fermés, ils demandent qu'on les leur rouvre; les seules expéditions qu'ils sollicitent, qu'ils voient avec plaisir, sont celles qui escortent les navires marchands sur des côtes jusque-là inhospitalières. Ne leur dites pas combien on a brûlé de cabanes ou coupé de pieds d'arbres, dites-leur combien on a débarqué et vendu de ballots de marchandises, voilà ce qui leur importe.

Or, la paix laisse les passages libres, la guerre barre les chemins; cela suffit, le commerce et Tindustrie sont pour la paix. Payez-la du prix que vous voudrez, ils acquitteront l'impôt sans mot dire, pourvu que les affaires soient prospères. La Tamise, pour eux, n'est pas un fleuve ennemi, c'est la route mdustrlelle de la France à Londres, route sillonnée à l'allée et au retour de matières premières et de produits fabriqués; le Rhin, pour eux, n'est ni français ni prussien : c'est un cours d'eau qui, d'un côté, communique au Rhône et par lui à la Méditerranée, h TOcéan, aux canaux de l'intérieur; de l'autre au Danube, et par lui aux frontières de la Iran

sylvanie, à la Servie , à ia Roumélie, h la Yalachie, aux contours de la mer Noire, aux premières côtes d'Asie. Ils s'inquiètent peu que la Turquie soit démembrée; TEgyple n'en est pas une dépendance, c'est une contrée qui échange ses produits avec ceux de la France ; ainsi de tous les pays. Ils s'arrêtent donc aussitôt que la guerre menace et impose le chômage aux fabriques.

Si tout cela se comprend «luand il s'agit du commerce extérieur, on ne se rend pas aussi bien compte de révolution identique de la consommation intérieure. Des hommes, des familles qui n'ont ni capitaux engagés dans le commerce, ni intérêts dans les entreprises de transport, restreignent aussitôt leurs dépenses, suspendent ou ajournent leurs constructions, ou les changements projetés dans leurs demeures. C'est un coup qui frappe tout, à peu près sans exception. La menuiserie ressentit l'atteinte aussi bien que les autres industries; les commandes suspendues, le travail devenu moins abondant, maître Vauquelin réduisit les salaires de ses ouvriers, comme il arrive toujours dans de semblables circonstances; ceux-ci acceptèrent la réduction sans murmurer, obéissant aux nécessités du moment, subissant les conséquences de l'ébranlement général.

Cependant la guerre n'éclata pas : la flotte française, retenue par des ordres supérieurs dans le port dé Sala- ^ne pendant que la flotte anglaise bombardait Beyrouth et Saïde et s'en emparait sur les Égyptiens, fui rappelée à Toulon ; M. Thiers lui-même fut sacrifié et ^mplacé aux affaires étrangères par M. Guizot, à la PTésidence du conseil des ministres par M. le maréchal

Soult; le gouvernement français abandonna son allié et se prépara à entrer dans Talliance des quatre puissances^ qu*on appelait alors le concert européen^ et il adhéra en effet au traité constitutif du 15 juillet 1840 en juillet

Le commerce reprit peu à peu ses relations , le travail son activité ; les commandes revinrent à Tatelier; mais le maître menuisier ne se hâta pas de reporter le prix de la journée au taux d'auparavant. Quelques murmures sourds commencèrent à circuler dans la boutique ; enfin les ouvriers réclamèrent tous ensemble, et Brillât avec eux, ne voulant pas séparer sa cause de celles de ses collègues. Vauquelin se fâcha, déclara qu'il n'entendait pas qu'on lui dictât des lois chez lui, et, regardant Jérôme, lui demanda si c'était lui qui avait poussé à ce mouvement et s'il désirait être traduit devant les tribunaux comme chef de coalition. L'ouvrier pâlit et se soumit ; la pensée de la prison glaçait en lui toute idée de révolte, même contre ce qu'il regardait comme une injustice. Quelques ouvriers quittèrent la boutique, un à un, sous divers prétextes; Jérôme resta, dominé par la crainte de ne pas trouver de l'occupation ailleurs,

Vauquelin n'était cependant pas un méchant homme; il ne songeait pas à faire des profits illicites sur la journée de ses ouvriers; mais la loi d'alors avait montré tant de défiance des ouvriers, elle les avait si complètement livrés à ceux qui les occupent, elle punissait avec tant de sévérité une résistance légitime à des prétentions injustes, les magistrats cherchaient avec une loupe si grossissante, dans un accord assez naturel pour n'être pas com-

biné, une ombre de coalition, la prison s'était si souvent refermée sur des malheureux qui voulaient vivre en travaillant^ que Vauquelin s'était habitué peu à peu, comme beaucoup d'autres, à dominer souverainement dans sa boutique, à abaisser, à relever les salaires, loi;squ'il le croyait juste, sans vouloir qu'on lui fît à cet égard des observations. Les divers Codes qui ont puni les coalitions dans Tindustrie ont établi des peines suivant la qualité des délinquants, admettant ainsi implicitement que la coalition des ouvriers est plus coupable et doit être plus sévèrement réprimée que celle des maîtres. Ce principe, qui n'était pas posé, a été consacré par des interprétations et a conduit à une répression rigoureuse; des ouvriers furent accusés de coalition, emprisonnés, si plusieurs d'entre eux avaient voulu ep même temps maintenir le taux du salaire ou en avaient demandé ensemble l'augmentation, bien qu'elle fût légitime. Il en est résulté quelles maîtres se sont cru, sur la réglementation des -salaires, un droit que la loi ne leur attribue pas, la fi^tation du prix de la main d'œuvre devant être le résultat d'un accord entre les deux parties.

Jérôme entra dès ce moment dans une nouvelle phase d'existence. Calculant parfaitement toutes les chances de sa situation dans la société, il se vit seul, bien seul,ets e crut condamné à cet éternel isolement. Si je veux entrer dans le compagnonnage, se dit-il, apporter aux autres nia part de protection et d'aide, et en recevoir également, au besoin, aide et protection, il faudra avouer la vérité, et peut-être éprouverai-je la douleur et la honte ^' être repoussé par des hommes dont je suis dignç d'être

le confrère et Fami. Si, en ma qualité d'ouvrier, je suis blessé par les prétentions du maître, je me vois forcé de séparer ma cause de celle de mes camarades, je ne puis pas, comme eux et avec eux, soutenir mes droits à mes périls et risques, parce que si nous étions arrêtés et accusés de coalition, mon séjour à la maison de travail serait sûrement invoqué contre tous et pourrait avoir quelque influence sur la décision des juges. Puis^ continuant cet examen avec un cœur navré : Qui puis-je fréquenter ? ajouta-t-il ; les autres ouvriers, dans leur réur nîon, parlent du pays, du père, de la mère qu'ils ont laissés, de leurs sœurs jeunes et belles, de leurs promises ou * de leurs fiancées; et moi, je n*ai pas de sœur, mon père m'a chassé, abandonné; je n'ai point de camarades d'enfance, sinon ceux de la Villette que je ne connais plus; il n'y a pas de croix sur la fosse de ma pauvre mère, ils ont tout changé au cimetière, et je ne sais où elle est dans cet ossuaire; il n'y a rien au monde, qu'une tombe à Saint-Deni>i, qui me rappelle une amitié... Ëh bien! puisque je suis condamné à vivre à part, arrangeons ma vie du mieux possible 1

L'ouvrier se trompait; il était d'une loyauté à toute épreuve. Travaillant avec courage sans songer à faire perdre au maître la portion de salaire qu'il avait réclamée sans l'obtenir, combattant par sa bonne humeur la révolte de sa pensée ; il était jeune, beau garçon, élancé, bien pris; la franchise était peinte sur son visage ouvert, son langage était doux , jamais sali par une expression déshonnête; Jérôme n'avait qu'à tendre la main pour trouver des mains amies, ouvrir les bras

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pour y recevoir quelque jeune fille, parler et dire ses peines pour Intéresser. Il ne le ût pas.

Le travail et Fétude furent les seules choses qui lui semblaient ne pas le repousser ; il s'y livra avec ardeur. L'hiver était venu ; un professeur de dessin avait eu rheureuse idée d'ouvrir, à l'entrée du faubourg Saint- Antoine, une école de dessin linéaire pour les ouvriers; il fit circuler des cartes dans les ateliers de menuiserie, dans les chantiers de charpentiers ; les leçons se donnaient le soir ; Jérôme y alla un des premiers et étudia le dessin moyennant six francs par mois. Ce maître était un vieil original, railleur, caustique, sachant par coeur tous les vieux ponts-neufs un peu malins, toutes les satires delBoileau, qui paraissait être sou auteur favori ; car il ne manquait jamais d'appliquer tout haut aux travaux ■de ses élèves les maximes, de Y Art poétique.

Une ligue qui n'était pas tracée droit ou se tordait à Textrémité, une courbe mal décrite, un trait qui avait la prétention d'être vertical et qui penchait, appelaient aussitôt l'application de quelques vers du poëte. Jérôme était enchanté, il acheta un Boileau à l'étalage d'un bouquiniste pour quelques sous. Ce fut là son premier maître ; il le dévora dix fois avec un indicible honneur; il y puisa l'amour des livres, du théâtre, de la poésie; l'épttre sur le passage du Rhin le rendit confus sur son ignorance en histoire et l'amena à l'étudier; enfin, double service que l'écrivain a rendu à bien d'autres, Boileau donna de la rectitude à son jugement, de la concision à ses paroles, l'habitude du mot propre à son l^ingage.

Quand le temps était beau« le dimanche matin était souvent consacré au culte pieux de la tombe de Saint- Denis; ilvenait là rêver à sa mère^ causer avec le seul ami qu'il eût connu^ épancher ses douleurs, s*il en avait, repasser dan^ sa pensée les joies de sa vie nouvelle, comme si Yernon, qui dormait sous le gazon^ pouvait entendre les confidences de cetle pensée et s'en réjouir avec lui. Puis des courses à travers la campagne entretenaient la souplesse et la force de ses membres. Les musées l'attiraient et avaient pour lui un très-grand charme ; il éprouvait un bonheur étrange au milieu des tableaux, qu'il ne pouvait apprécier, mais qui insufflaient dans son esprit l'amour et le sentiment du beau. Il vivait d'une autre existence à travers ces statues, ces bas-reliefs qu'il animait; ce luxe du dimanche était devenu un besoin ; il s'y sentait grandir^ transformer, et souvent il rapportait dans sa petite chambre du Marais des plâtres gracieux achetés chez les mouleurs de son quartier et qui lui rappelaient les jolies chbses admirées au Louvre.

On comprend qu'avec de pareils goûts Jérôme n'allait perdre ni son temps ni son argent au cabaret; le bruit qui y règne lui faisait mal; les rixes et l'orgie lui soulevaient le cœur de dégoût, et c'était d'ordinaire dans les scènes émouvantes des théâtres du boulevard qu'il allait chercher les distractions du dimanche soir. U écoutait avec attention^ se laissait aller à un rire franc lorsque la scène était gaie ou bouffonne, aux larmes lorsque les situations l'attendrissaient, ne pensant pas qu'il dût résister à ses sensations, venu là, au contraire,

pour s'y livrer sans contrainte, sans lutter contre elles. L'usage de la blouse n'était pas à cette époque aussi répandu qu'aujourd'hui; les ouvriers menuisiers et charpentiers portaient alors dans leurs travaux la veste de velours vert que l'on appelait quelquefois la carmagnole, mais sans aucune allusion politique; ce vêtement^ qui serrait les bras et flottait sur le 5 côtés, avait plus de grâce que la blouse , laissait voir le linge et comportait une certaine propreté; le gilet et le pantalon ne pouvaient pas être en lambeaux, puisqu'ils étaient visibles. Le dimanche, la veste était plus propre, plus neuve ; quelques ouvriers la remplaçaient par une veste à basques très-courtes appelée veste de chasse, ou par la redingote marron, olive ou noire. Cette dernière était en minorité, et on disait volontiers de l'ouvrier qui la portait qu'il faisait son monsieur,

- Brillât portait la veste ronde en velours les jours de travail ; le dimanche, il était vêtu de la redingote noire; ce vêtement lui allait bien; dans les musées, dans les théâtres, il avait pris des allures de bonne compagnie et portait ses habits avec une certaine distinction qui avait charmé maître Vauquelin et sa femme, au fond excellentes gens, malgré les discussions avec les ouvriers. Il y a partout des hommes qui ne pouvant pas faire la dépense d'un habit neuf, l'achètent dans les bazars où l'apporte le besoin, parfois l'inconduite; Jérôme n'avait pas pu se faire à l'idée de mettre un vêtement porté par un autre; il préférait le payer un peu plus cher et en avoir plus de soin; ce n'est là qu'un mince détail, mais il peint l'homme et son exquise dé-

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licatesse. A Tamour du théâtre» auquel il ne consacrait que le dimanche , à l'amour des musées^ qu'il pouvait satisfaire sans dépense ; à l'amour des liyres achetés à si bas prix chez des bouquinistes de cette bonne ville de Paris 9 où tant de bibliothèques s'éparpillent , Jérôme ' Joignait un autre amour, celui du tir au pistolet: il aurait aimé la chasse s'il avait pu s'y livrer, mais il n'y fallait pas songer. La détonation des armes lui plaisait, il ai^mait rôdeur de la poudre ; il y avait alors sur le boulevard Beaumarchais, que ne bordaient pas de splendides maisons, un établissement assez fréquenté, et dont le p)'emier garçon, excellent tireur, démontrait le tir d'une façon remarquable. C'est là qu'un dimanche matin Jérôme fit ses premières armes assez maladroitement, riant tout le premier de sa gaucherie, et demandant au garçon comment il fallait s'y prendre pour tirer un peu moins mal.

— Pardieu! dit le garçon, ça n'est pas bien difficile; vous viendrez un matin, de bonne heure, vous me payerez à déjeuner et je vous démontrerai ça*

— C'est dit, répondit Jérôme; à dimanche prochain. Il fut exact au rendez-vous, déjeuna avec son maître et

prit sa première leçon; depuis, il retourna au tir assez fréquemment et finit par être d'nne force assez respectable.

En dehors des nécessités absolues de la vie, les dépenses de' Jérôme se bornaient au théâtre, au tir, aux leçons de dessin et à l'achat de quelques livres.

Tout cela n'était pas très-considérable; il gagnait d'assez bonnes joiirnées, n'allait jamais au cabaret, ne

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faisait jamais de débauche^ et ne pensait pas que le lundi dût être la suite ou le repos d*une orgie du dimanche ; ainsi, le lundi comme les autres jours il était exact à l'atelier. Cette exactitude au travail, les manières douces et polies de Jérôme, son langage facile se ressentant do ses lectures, furent remarqués de maître )^auqnelin; mais un autre fait le frappa plus encore. On travaille ordinairement à la journée dans les ateliers de menuiserie; cependant il est certains travaux plus diflBciles qui demandent des ouvriers plus habiles, de vrais travaux d'art^ que les pratiques payent naturellement plus cher qu'un travail ordinaire, et qui sont donnés aux ouvriers à prix fait. C'est ce qu'on appelle travailler aux pièces. Les ouvriers, encouragés par l'espoir d'un bénéfice fort Intime, récompense de leur habileté, salaire d'un savoir qui ne s'acquieprt pas sans peine, les ouvriers travaillent avec plus d'énergie, et arrivent à stugraenter le prix de leur journée. Tout le monde s'en trouve bien : l'ouvrier habile qui a gagné davantage, le maître à l'atelier duquel de beaux travaux donnent de la réputation.

Or, maître Vauquelin s'aperçut que Jérôme, soit qu'il travaillât à ses pièces, soit qu'il travaillât à la journée, déployait toujours la même activité et le même (aient. Il s'était cru dans son droit en abaissant les salaires, en attendant son heure pour les relever, en menaçant les ouvriers de la police correctionnelle, lorsqu'ils avaient téckiiné d'un colnmun accord, il voulut être juste en élevant le prix de la journée pour Jérôme; mais, ne voulant pas exciter de jalousie, il retint de temps en

temps le jeune ouvrier, au moment où il allait sortir avec les autres, pour achever une pièce qui pressait.

Brillât avait une assez belle écriture, orthographiait correctement, grâce à ses études, calculait vite et juste: il avait suivi avec assiduité le cours de dessin linéaire pendant tout l'hiver, avait très-bien profilé des leçons du professeur, qui, enchanté d'un élève qu'il pouvait citer, lui avait, par-dessus le marché, appris à toiser les ouvrages de menuiserie, ce qui, du reste, n'est pas difficile, puisqu'il ne s'agit que des surfaces. Yauquelin, en voyant un jour son ouvrier tracer une épure sur une planche, écrire les dimensions, les calculer et lui présenter le tout, le regarda entre les deux yeux et hocha la tête avec satisfaction.

— Eh! eh! dit-il, vous ne m'aviez pas dit cela; vous dessinez bien, vous avez une belle main, vous calculez vite, ça vous ferait-il plaisir de venir de temps en temps, le dimanche matin, me relever quelques comptes et déjeuner avec nous ?

— Certes, maître Yauquelin, je ne demande pas mieux, répondit Jérôme, tout fier et tout ému en même temps.

— Voyez-vous, reprit le menuisier, je n'ai pas toujours le temps; ce travail ennuie la bourgeoisie; puisque ça vous va, c'est dit ; nous compenserons cela.

Dès ce jour, le prix de la journée de Jérôme fut augmenté d'un quart, il fut chargé de la direction d'une partie des travaux; il devint une sorte de contre-maître.

Il fallait que YauqueUn eût une grande confiance en Jérôme pour l'introduire ainsi dans son intérieur, lui

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montrer ses livres^ lui faire connaître le nom des personnes pour lesquelles il travaillait, le prix des marchandises et le prix des travaux exécutés. Il arrive quelquefols^ en effet, que des ouvriers mis au courant des affaires de leur patron proOtent des connaissances qu'ils puisent dans ses livres de compte, des relations nécessairement établies entre eux et les pratiques, pour enlever celles-ci à leur bourgeois, en offrant des rabais sur les prix, et s'établissent au détriment de celui qui a eu en eux une confiance trop graiide. Pour éviter ce danger, les menuisiers font eux-mêmes leurs écritures ou ont des teneurs de livres étrangers à leur profession. Jérôme savait tout cela; aussi éprouva-t-il une joie très-grande en comprenant qu'il avait gagné la confiance, presque l'amitié de maître Yauquelin. C'était en réalité un bien précieux pour celte âme isolée, sensible à toutes les impressions.

CHÀPITRS ▼!

Pendant que le malheureux Vernon s'éteignait au dépôt de mendicité dans un sombre désespoir, Louise voyait tomber de son front la couronne d'épouse qu'elle avait rêvée, s'enfuir tous les songes de bonheur qu'elle avait caressés. Son amour, sa beauté, sa douceur, l'observation rigoureuse de ses devoirs de mère, ne la sauvèrent pas de l'abandon. Bpaunoir avait continué à fréquenter celte pauvre société d'hommes inutiles qui n'ont d'autre occupation que leurs plaisirs, d'autre dieu que leurs passions, bien qu'il ne leur ressemblât pas complètement. L'enjouement, le hardi langage, tes folies des jeunes femmes qu'il voyait avec ses amis l'avaient dégoûté de Louise, devant laquelle il se sentait inférieur, mais ne lui avaient pas fait négliger le soin de ses affaires; il avait accru la fortune laissée par son père, et il songeait à raugmenter encore.

BRILLAT LE HBNUISIER JM^

Dans ttB court voyage qu*il avait fait à Bordeaux, il avait vu chez un négociant avec lequel il était en rela* tion et chez lequel il avait été reçu, une jeune fille dont la beauté Tavait frappé, dont ia fortune le fit rêver. O^ ce moment la perte de Louise fut résolue. Léon la connaissait trop bien pour n'être pas persuadé qu'elle ne consentirait pas à une séparation; qu'elle la subirait, mais n*j adhérerait jamais, à quelque prix que ce fût. Lui faire une proposition de ce genre, ce serait amener des explications^ des scènes, provoquer des larmes qu'il veirait couler; son égoïsme se révoltait à Tidée d'un spectacle pénible, souverainement ennuyeux; il résolut d'agir brusquement. La bonne spécialement chargée du soin de l'enfant allait le promener, quand il faisait beau, dans les allées du Jardin des Plantes, queIquefoi!5 seule^ «quelquefois avec sa maîtresse. Il arrivait aussi de temps en temps que Léon venait les y rejoindre, jouait avec son enfant qu'il affectionnait alors beaucoup, puis revenait avec lui et sa mère à la maison.

Un jour la bonne vit arriver au Jardin des Plantes, oîi elle était avec l'enfant, son maître qui lui remit une lettre en \^i recommandant de la porter immédiatement à son adresse et de retourner ensuite auprè^s de sa maîtresse. Gela était si simple, si naturel, que la bonne ne conçut pas le moindre soupçon ; mais à peine fut-elle sortie du jardin par la grille de ia place Walhubert pour f«gner le pont d'Auslerlîtz, que Léon quitta le jardin par la petite porte qui ouvre sur le boulevard de l'Hôpital, à Textrémité de la rue de Buffon, et monta dans une voiture de phce qui se dirigea rapidement vers la barrière

d'Italie. La voiture s'arrêta à quelques lieues de Paris et revint vidé, tandis que Léon et son enfant prenaient place dans la diligence de Paris à Lyon par le Bourbonnais et arrivaient quatre ou cinq heures après dans une campagne où ils étaient attendus par des parents de Léon; parents peu riclies, pour qui la présence de l'enfant serait un bienfait et non une charge.

Deux jours après, Léon quittait lui-même la campagne* laissant son fils aux soins de ses parents, et se dirigeait sur Bordeaux, d*où il allait passer en Espagne , où il avait à s'occuper d'une affaire importante de ponts à construire et de mines à mettre en exploitation. A Bordeaux, il revit la jeune fille, cause innocente d'une catastrophe inévitable, mais il se garda bien de la demander en mariage; il voulait attendre que Louise eût disparu^ que son fils fût oublié par ceux qui auraient pu donner des renseignements; pas un mot de lui n'instruisit Louise de sa résolution, il l'abandonna sans s'occuper de son avenir, sans se demander s'il y avait pour elle autre chose que la prostitution ou la mort«

Les mères comprendront les inquiétudes, puis les angoisses, enfin les douleurs poignantes de la pauvre femme voyant arriver le soir, la nuit, le lendemain, sans revoir ni son fils ni son mari, interrogeant cent fois sa domestique incapable de lui donner le moindre renseignement, envoyant partout, courant elle-même dans les maisons où, sans rien révéler, elle espérait apprendre quelque chose.

Beaunoir avait tout préparé avec une grande habileté pour cacher, pendant quelque temps du moins, son se-

jour à Louise; il avait, depuis doux mois, loué un petit appartement dans la rue Saint-Lazare, pr^s du chemin de fer de Versailles, et y avait installé un employé chargé de recevoir la correspondance, les visiteurs, de montrer les plans, les devis, les projets des entreprises ; Louise l'ignorait; confinée dans son intérieur, elle s'était aperçue que les visites décroissaient; mais comme Léon passait plus de temps hors de chez lui, elle pensait que ses aflfaires avaient pris un autre cours. Elle fit tous les efforts imaginables pour retrouver les traces de son fils, mais n'y parvint pas; tout ce qu'elle put apprendre, c'est que Beaunoir était en Espagne et qu'il avait un bureau rue Saint-Lazare ; elle lui écrivit à cç dernier domicile, pensant avec raison qu'on lui ferait, parvenir sa lettre, mais elle n'obtint pas de réponse. Elle avait quelques amies, femmes de grands industriels, de* capitalistes avec lesquels Léon était en relation d'affaires ; on ne saurait peindre tout ce qu'elle souffrit quand ces jeunes dames, ignorant ce qui s'était passé, lui demandaient des nouvelles de son enfant et de son mari. Elle réussit à cacher sa douleur à quelques-unes ; les autres la devinèrent sans la comprendre ; bientôt on sut que M™® Beaunoir avait vendu ses chevaux, sa voiture, renvoyé ses domestiques ; les visites devinrent plus rares^ Enfin, un jour on ne la trouva plus dans son appartement de Tîle Saint-Louis, qu'elle avait quitté sans laisser son adresse. Les meubles les plus beaux, les tentures, les glaces, avaient passé de son appartement chez un revendeur; Louise vivait de ces débris, incapable de travailler, absorbée par ses courses, ses démarches infructueuses, ses

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. chagrins. Elle arriva ainsi aux derniers degrés de la mi» sère, mais préférant mourir que de chercher dans un nouvel amour^ ou plutôt dans une nouvelle liaison^ les moyens de soutenir son existence.

Quant à Beaunoir, il n*avait pas quitté l'Espagne, où ses affaires prospéraient; en corresf«ondance directe avec le négociant de Bordeaux, il parlait souvent dans ses lettres de la jeune fille qui Ta vait si vivement frappé, laissait percer vaguement ses intentions encore enveloppées de nuages. Cependant le négociant comprit, en parla à sa femme, qui s'en ouvrit à sa fille. Celle-ci ne dissimula pas que M. Beaunoir lui paraissait très-bon, très-ai-» mable, qu'elle s'était aperçue de l'effet qu'elle avait produit sur lui,et que s'il agréait à ses parents, elle n'éprouverait aucun éloignement pour ce mariage ; mais elle mit pour condition que l'on prendrait des renseignements sérieux et que, sans paraître comprendre les inânuations de M. Beaunoir,* sans j répondre, «ans y faire allusion en aucune manière, on attendrait une demande formelle, positive. La mère approuva complètement cette ligne de conduite et le négociant bord^ais la suivit de point en point.

Beaunoir manœuvrait avec adresse : dans les lettres qui suivirent celle où il avait laissé percer ses désirs, il don- ' nait des détails sur ses connaissances, sur ses liaisons; il citait les personnes honorables qu'il voyait le plus souvent, les maisons qu'il fréquentait le plus assidûment; en un mot, il indiquait, sans en avoir l'air, les ftimilles auprès desquelles on pourrait obtenir des renseignements sur sa fortune, sa conduite, ses habitudes

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depuis qa'il était en Espagne. Cette affectation à ne jamais parler de Paris où iJ était no^oùii avait presque toujours vécu, n'échappa point à la famille du négociant^ qui lisait les lettres en commun, c'est^-dire à trois, car le négociant n'avait qu*une enfant, et s'il était très-disposé à ne pas gêner une inclination fort honorable, il tenait essentiellement à faire tout ce qui dépendrait de lui pour assurer le bonheur de sa fille. Ënfin^ quand Léon crut avoir parfaitement disposé le terrain, il demanda de la manière la plus pressante et dans les termes les plus flatteurs, la main de la jeune fille. Le négociant bordelais partit le jour môme pour Paris, emmenant sa fille et chargeant sa femme de répondre àM. Beaunoir que, son mari étant absent pour quelques jours, elle le priait d'atteadre son retour, lui seul pouvant décider daus une affaire de cette gravité. La dame écrivit ; sa lettre était des plus polies, pleine de bonnes paroles, presque encourageante, tant cette famille était bien disposée et soupçonnait peu les antécédents deliéon.

Le négociant, en arrivant à Paris, se rendit chez un capitaliste intéressé comme lui dans l'affaire des ponts d'Espagne, amenant avec lui sa fille, qui fut immédiatement présentée à la jeune femme du Parisien. IIsl furent engagés à dtner pour le jour même et, pendant que les deux industriels parlaient d'affaires, les deux femmes devisaient de mariage, d*amour, de famille, de toutes ces charmantes choses qui peuvent occuper Tes- ' prit d*une belle jeune fille et d'une belle jeune femme. La Parisienne était une des dames qui s'était liée avec l'Ouise; le mystère dont Beaunoir avait <^u s'entourer

avait été bientôt percé^ les domestiques renvoyés avaient parlé, la bonne des mains de laquelle Léon avait pris Tenfant s'était tout naturellement présentée chez les amies de sa maltresse pour demander une place et, malgré les recommandations de Louise, avait tout raconté. On avait très-bien compris qu'un bomme n'agit pas ainsi avec sa femme, et la jeune Parisienne, bien qu'elle aimât Louise et la plaigntt de tout son cœur, ne pardonnait pas à M. Beaunoir de l'avoir mise en rapport avec sa maîtresse.

Pendant que le négociant de Bordeaux apprenait l'origine de la fortune de Léon, c'est-à-dire la faillite scandaleuse de Beaunoir père, sa fille était instruite de tout ce qui concernait Louise , de l'abandon cruel dont elle avait été victime, de l'enlèvement et de la disparition de l'enfant dont la mère n'avait pu retrouver les traces. Ces révélations foudroyantes produisirent leur effet; le dégoût succéda aux dispositions favorables, et quelques jours après le retour à Bordeaux du père et de la fille, Beaunoir reçut en Espagne une lettre très-froide, presque dure, qui renversait de fond en comble ses espérances, et ne lui permettait pas de revenir sur ce sujet. Il comprit que des renseignements qu'il aurait voulu faire prendre en Espagne étaient venus de Paris, et loin de rentrer en lui-même, de songera adoucir le sort de la malheureuse Louise, il s'emporta contre elle, qui l'empêchait de contracter un brillant mariage. Quelques mois après, la jeune Bordelaise était demandée par un riche armateur de Bordeaux et l'épousait sans donner un regret ni un souvenir à Léon.

On se souvient que Jérôme, fidèle au culte pieux du

cimetière, allait de temps en temps faire une visite à la tombe de Saint-Denis, où reposait le vieux Vernon ; par un beau dimanche du mois de mai 1841, la longue allée d'arbres qui traverse la plaine Saint-Denis se parait de ses premières feuilles, les fleurs commençaient à s'épanouir dans les champs^ les oiseaux gazouillaient dans les branches pour saluer le printemps dans leur langue mystérieuse et pleine d'harmonie ; Jérôme arrivait à pied par la route, léger, paré, serré dans sa redingote noire et le cœur rempli de ce baume inconnu qu'y versent les premiers beaux jours. Le retour des fleurs, la tiédeur de l'air, le vent du midi soufflant dans les cheveux et échauffant Timagination, le gazon vert après de longs mois de neige et de pluie, suffisent souvent à la jeunesse, heureuse à si peu de frais. A peine arrivé dans la grande rue, le menuisier acheta un beau bouquet de roses destinées à la tombe qui en avait été privée depuis l'automne; car les ouvriers ne sont pas assez riches pour acheter les fleurs coûteuses de l'hiver. Il tourna à gauche de l'église, descendit par une pente assez douce vers le lieu de repos et franchit la grille. Il marchait à travers la végétation luxuriante de cette terre fertile et atteignait à un carrefour du cimetière en même temps qu'une femme pâle, maigre, proprement mais pauvrement vêtue de deuil, dont les pas défaillaient, qui ne marchait pas^ mais se traînait, y arrivait par une allée opposée.

Dans ces jardins de la mort, dans ces asiles où la douleur qui survit vient pleurer sur la poussière de ceux qui ne sont plus, les visiteurs font peu attention les uns aux ^^tres, car chacun apporte sa peine. Jérôme passait, l'âme

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émue, sans rien dire; mais en voyant les fleurs qu'il portail à la maîby fratcbes, à peine épanouies, les yeux de cette femme seranimèrenl et brillèrent d'un étrange éclata elle jeta sur les roses un indicible regard de convoitise et de douleur poignante, et un soupir sortit convulsivement de ses lèvres tremblantes. Il y avait dans ce regard, si rapide qu'il eût été, tout le souvenir d'un beau passé qui s'était enfui, tout le tableau de l'abaissement présent Jérôme, sans comprendre ce qu'exprimait le regard de cette femme qu'il ne connaissait pas, devina seulement la misère qui n'avait pas une fleur à donner à une croix, et soudain, sans rien dire, par une touchante inspira* tion, il partagea son bouquet en deux et lui en présenta poliment la moitié. Elle saisit les fleurs avec vivacité, tout à la fois rougissant, pleurant et balbutiant un re* merclment qui ne sortait pas de sa bouche. Tout cela fut rapide comme la j)ensée, et Jérôme, attristé, suivait de rœil cette pauvre femme, cherchant vers quelle tombe elle allait se diriger, lorsqu'il la vit avec effroi s'agenouiller sur celle do Yernon, vers laquelle il allait lui-même; îi fit rapidement quelques pas, se plaça devant la malheureuse, regarda avec épouvante sa figure décharnée, puis se recula en murmurant :

— C'est impossible ! '

Cette femme ne vit rien du trouble de Jérôme, n'entendit rien; elle était à genoux, ses larmes coulaient et de sa bouche sortaient des mots entrecoupés de sanglots :

— Adieu... adieu... je vais mourir aussi... Pardonne... pardonne-moi, mon pèrel

Brillât se rappelait vaguement les paroles de Yernon

LE MENUISIBR III

lorsqu'il ayait raconté derant le tribunal le rapt de Louise ; ce qui avait le plus impressionné Penfant, c'était la vengeance léguée au fils par le vieux père. Lors de la scène du boulevard^ tout préoccupé de son père quMl venait de reconnaître, il n'avait vu niBeaunoir, ni Louise, ni la* voiture d'où elle s'était élancée. Ses souvenirs confus bourdonnaient dans sa tête, il ne pouvait en croire ses yeux.

Louise , après avoir pieusement baisé la croix de pierre à laquelle les roses avaient été péniblement attachées, voulut se relever ; mais sa faiblesse était si grande que, malgré ses efforts, elle ne pouvait y parvenir. Jérôme, ému de pitié, s'approcha, la releva et la ûl asseoir sur une pierre sépulcrale élevée de quelques pouces, en mur* murant :

— Louise, pauvre Louise !

Mais dans ces paroles il y avait un doute^ une sorte d'interrogation.

Louise leva sur lui ses yeux mourants :

— Qui donc êtes- vous, dit-elle, vous qui savez mon nom et qu un souvenir ramène sur cette tombe?

— Je suis un ami, reprit tristement L'ouvrier. Mais... pourquoi mourir, vous si jeune?

— La misère nous demande-t-elle notre âge pour nous tuer? dit la malheureuse avec amertume.

— La misère ! s'écria Jérôme tout bouleversé, ne sachant s'il rêvait ou s'il entendait réellement ; la misère !

— Oui... j'ai faim... voilà deux jours... dit Louise en faisant un horrible effort, arrachant les mots de sa poitrine.

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Le jeune homme frémit, les douleurs du passé s'estampèrent soudain dans sa pensée.

— Elle aussi ! murmura-t-il, elle a faim I Comme moi, le jour où j'abordai son père... comme son père, le soir où il voulait mourir ! Cet affreux supplice ne finira donc pas I nous le subirons donc tous^ les uns après les autres!

Il aida Louise à se lever de la pierre sépulcrale sur laquelle elle était assise, la força de s'appuyer sur son bras, et, soutenant sa marche, sortit lentement du cimetière avec elle, mesurant ses pas sur les pas de la pauvre enfant. Celle-ci je regardait avec étonnement, ne sachant ce qu'il voulait faire, obéissant à Timpulsion. Un quart d'heure après, ils arrivaient aux premières maisons de la ville.

— Bien! dit Jérôme, je vois ce que je cherche; encore un peu de courage, redressez- vous et dissimulez autant que possible votre faiblesse afin qu'on ne s'aperçoive de rien.

Elle obéit sans comprendre d'abord ; mais bientôt il entra avec elle dans une auberge dont l'enseigne de ferblanc, portant un beau Saint-Denis vêtu d'or et de pourpre, reluisait au soleil ; il la fit asseoir, jeta un coup d'œil rapide sur les fourneaux, choisit ce qu'il voulait et commença à distribuer à Louise des aliments, les lui découpant, les lui présentant petit à petit, avec intelligence, dominant ses sensations, maîtrisant le choc de ses idées. Lui-même, pour encourager son convive, pour ôter à son action, aux yeux de l'aubergiste et des étrangers attablés autour d'eux, toute apparence de secours, lui-

même partageait le repas de Louise et y faisait honneur avec un appétit de vingt ans.

La nuit était venue, il fallait songer à la retraite, et les deur convives n'étaient pas sans quelque embarras vis-à-vis l'un de l'autre ; ils gardaient le silence depuis un moment^ ne sachant comment cette journée allait finir. Ce fut Brillât qui le rompit le premier.

— Habitez- vous Saint-Denis ? demanda-t-il à Louise.

— Non, monsieur, j'habite à Paris, rue du Temple.

— Vous arriviez lorsque je vous ai rencontrée ?

— J'arrivais ; je suis partie dès le matin, je me suis traînée comme j'ai pu sur la route, me reposant contre les arbres.

— Vous ne pourriez pas faire de nouveau ce chemin à pied, nous allons prendre la voiture, et, si vous le voulez, je vous reconduirai chez vous.

— Que vous êtes bon, monsieur ! reprit Louise. Mais c'est bien vous qui, depuis la mort de mon père, apportiez des fleurs sur sa tombe?

— C'est moi, répondit Brillât avec tristesse.

— Je voyais ces fleurs, et je me demandais qui pouvait prendre soin du tombeau d'un homme que tous avaient abandonné de son vivant.

Le menuisier hocha la tête, leva les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin qu'il aurait consolé les derniers jours du vieillard s'il eût été libre, mais il garda

le silence. Louise continua :

— J'ai cru un moment que mon frère était revenu d'Afrique, que j'allais le revoir ; je me suis informée, on n'a pas de nouvelles de lui.

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Ces derniers mots furent prononcés avec un aoeabiement profond ; il semblait que Louise dît adieu à une dernière espérance. Jérôme redoutait une explication; il avait senti les mains de sa compagne brûlantes^ il voyait ses yeux animés par la fièvre, il avait hâte de la recon- /luire chez elle, où on pourrait lui donner les secours dont elle aurait besoin ; il remmena et ils prirent place dans le coiipé d'une diligence qui faisait alors le service entre Paris et Saini-Denis, et qui existe encore aujourd'hui, malgré la concurrence des omnibus et du chemin de fer du Nord. Ils étaient assis à côté l'un de l'autre, Louise dans le coin, tous deux gardant un momd silence, abîmés dans leurs réflexions. C'est ainsi qu'ils traversèrent la plaine, la Chapelle et arrivèrent à la station, dans le faubourg. Jérôme offrit son bras à la jeune femme ; elle s'y appuya et ils se rendirent dans la rue du Temple» dans la demeure de Louise, au quatrième étage.

L'ouvrier menuisier, qui n'était pas habitué au luxe des appartements, qui se souvenait de la Villotte, de l'auberge enfumée où il prenait ses repas, de la boutique de Yauquelin, frémit cependant et sentit par tout le corps une sueur froide lorsque, à la lueur vacillante et douteuse d'une lampe de fer-blanc, il put voir l'affreux réduit de la malheureuse femme, née au milieu de la ridhesse, habituée à l'élégance, à la somptuosité. I>6S murs nus et tachés, dont le besoin avait un à un arraché tous les objets dont ils avaient été ornés. Il n'y avait qu'une chaise, une seule, dont la paille s'échappait. Ni linge, ni armoire, ni meubles, ni ustensiles de ménage,

rien de ce qui est impérieusement nécessaire, rien qui indiquât ni le travail ni roisivété, rien. On senlait là une désolation implacable qui Navait enlevé jour par jour jusqu'au dernier débris qui avait sans doute fourni un dernier morceau de pain. Il ne restait pas môme un de ces petits miroirs valant à peine quelques centimes et que les femmes les plus pauvres gardent encore dans leur plus grande détresse, par un instinct impérieux de coquetterie. On comprenait qu'une femme tombée à ce degré de misère disait vrai quand elle parlait de mourir.

Jérôme était anéanti ; Louise tremblait, travaillée par la fièvre ; son estomac, déshabitué d'une nourriture substantielle, ne pouvait assez promptement digéfer les aliments qu'elle avait pris. Le sommeil pouvait seul la remettre ; Jérôme pensa que c'était le moment de se retirer.

— Il faut vous mettre au lit, dit-il à Louise avec un accent plein de timidité et de pudeur; je vais vous quitter, je reviendrai demain. Et cherchant dans la pénombre une porte qui conduisît à une autre chambre : — Venez, ajouta-t-il, je vais vous aider à aller jusqu'à votre lit : oli est-il ?

Louise, à ces mots si simples, parut sortir de sa torpeur; on voyait une vive émotion sur son visage, dans ses yeux largement ouverts, sur ses lèvres tremblantes; rassemblant ses forces, elle étendit la main vers l'angle ie plus obscur de l'appartement :

— Là ! dit-elle avec une sublime résignation. Jérôme s'approcha de l'endroit qu'elle lui indiquait et

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vit avec une profonde pitié un peu de paille brisée recouvrant à peine le carreau ; il n'y avait ni matelas, ni draps, ni couverture ; rien qu'un peu de paille. Il sentit une larme mouiller ses yeux ; mais il l'essuya rapidement du revers de sa main pour cacher son émotion à Louise; puis, se retournant vers elle :

— Prenez courage, lui dit-il, cette nuit sera la dernière que vous passerez de la sorte; je ne suis qu^un ouvrier, mais je n'abandonnerai pas la ûlie de mon ancien ami; je reviendrai demain; adieu, et, encore une fois, courage!

Il se relira ; Louise se leva, l'éclaira de sa lampe jusqu'à ce qu'elle eût entendu son pied quitter la dernière marche de l'escalier, puis rentra. En posant sur la cheminée sa lampe, elle aperçut 'une petite somme d'argent que Jérôme y avait placée sans être vu. .

— L'aumône! s'écria«t-elle le cœur navré, Taumône! Elle souffla sa Ïambe, s'assit sur la paille, puis croisant

ses deux mains sur sa poitrine, elle s'étendit sur le côté en disant :

— Mon Dieu, que voire volonté soit faite I

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