TOUS
Brin-d'Amoor ne répliqaa point.
Les malades sont les gens les plus obéhsants du monde, quand ils n'en sont pas les plus entêtés.
Brin-d* Amour avait bu à petites gorgées la tasse de tisane qu'on avait portée à ses lèvres.
Une bienfaisante chaleur s'était emparée de tout s(H) être.
Sans se rendre compte de ce qui le provoquait, elle éprouvait un sentiment de bien-être indicible.
C'était la première fois^ depuis bien longtemps, qu'elle se sentait vivre.
Et, à cet instant, entourée de personnes qui paraissaient heureuses à ses côtés ; ses yeux fixés, surtout, sur les yeux de cette charmante petite fille qui lui souriait avec tendresse, en arrangeant d'une main légère ses oreillers sous sa tète, il lui semblait qu'il était si bon de vivre !
Ses paupières se refermèi^nt.
Elle s*endormit.
Quand elle se réveilla, c'était le soir.
La lampe éclairait la chambre.
La petite Louise était seule près de son lit. ^
Brin-d' Amour, qui avait déjà, le matin, renoué ses relations avec la vie mentale, ne voulait pas en rester là de sa résurrection.
— Louise I appela-t-elle.
L'enfant se leva vivement.
•— %h I vous ne donnez plus, madame Suzanne,
338 BRm d*àmour.
fit-^lle, maïs vous vous sentez bien,.n'est-il pas vrai?
— Très-bien.
— Bon I alors nous allons boire encore une tasse de tisane, et puis...
— Et puis nous causerons un peu... tu me l'as promis...
— Ah! vpus vous souvenez... Voyez- vous ça. . Eh bien I oui, nous causerons, mais un tout petit peu, car le médecin recommande toujours que vous soyez calme
— Il faut pourtant que je sache ce qui s'est passé, combien de temps j'ai été malade, par exemple, et que je puisse te remercier, chère enfant, toi et ton frère,
' de ce que vous avez fait pour moi... car c'est ton frère qui était ici ce matin ?
— Oui, Madame.
— Et cette femme que j'ai vue encore ?
*- C'est madame Benoît, une garde qui veillait près de vous la nuit, parce que, vous concevez... j'aurais bien voulu rester sans cesse, moi ! mais je ne suis pas encore assez grande; mon frère m'avait laissé seulement les journées.
Brin-d' Amour tendit la main à Louise.
— Cher ange I fit-elle. Et depuis combien de temps suis-je au lit ?
— Depuis djuze jours.
— Douze jours 1 . . et... est-ce que l'on a eu peur pour moi ?
— Je le crois bien I Mon frère avait amené un médecin... un bon médecin, allez !.. — mon frère disait qu'il n'y avait rien d'assez bon pour vous; — et dès
iBin D^AMOuii. 339
le premier instant qa*il tous a vue, le docteur a secoué la tète en fronçant le sourcil si fort, que mon frère et moi nous en restions tout attristés. Cependant il nous a un peu consolés alors.
— Ça ne sera rien, a-t-îl dit, il n'est pas trop tard. Et il nous a demandé qui vous étiez, ce que yous
faisiez.
Moi, dam ! je ne savais trop que dire là-dessus.
Mais mon frère était plus savant, à ce quMi paratt, que moi. Il a parlé longtemps' bas au docteur, qui lui répondait de même.
Enfin, madame Benott est arrivée; elle a été chercher des potions, des sirops, des sangsues.
Oh ! vous en a-t-elle mis, mon Dieu, des sangsues I madame Benott ! ^
Ah ! dam ! ces quarts d'heure-là, je l'avoue, j'étais contente de ne pas être seule. C'est plus fort que moi, je ne peux pas toucher à ces vilaines petites bêtes I
— Hais ces médicaments, ces sangsues, cette garde, ont dû coûter beaucoup d'argent, interromprit Brlnd' Amour.
— Eh bien! quand cela serait? Est-ce que vous croyez que cela nous aurait empêchés d'avoir soin de vous ? D'ailleurs, mon frère n'est pas pauvre, allez ! il en a de l'argent, il en gagne beaucoup !
— Beaucoup!.. Un commissionnaire! pensa Brind'Amoar.
Et, se rappelant les paroles de l'enfant :
— Et tu dis que ton frère me connaissait ?
— le dis... je ne dis rien... je ne sais pas, moi... je présume. , repartit Louise, qui paraissait contrariée
de s'être trop avancée et décidée à plus de discrétîoif . Quand Jacques viendra ce soir, vous lui demanderez' cela vous-même.
— Tu te fâches, Louise? '
— Mè fâcher après vous I reprit l'enfant en portant à ses lèvres la main de Briu-d' Amour, oh ! vous ne le pensez pas, dites ?
Mails c'est que vous causée trop, aussi, et que vous me faites trop causer.
— Je me tais, dit B^n-d' Amour, jusqu'à ce que ton frère ahrive. Es-tu contente?
— A la bonne heure ! Oui I comme cela, je né vous gronderai plus.
Briil-d'Amour gardait en effet le silence, mais son esprit ne pouvait demeurer en repos.
Ce qui Tétonnait, ce n'était pas que des étrangers eusseht pris autant 'de soin d'acné que si elle eût été de leur famille. La pitié, la bienfaisance sont des vertus plus communes qu'on ne croit, surtout dans le peuple, le vrai'peù^lb... Brin-M' Amour le savait.
Hais elle était connue de Jacques... il avait donné des renseighements sur elle au médecin*
Yoilà'ce dont elle était passablement intriguée.
— Jacques... un commissionnaire!., répétait-elle en elle-même.
Et elle cherchait i se rappeler les traits de cet homme, mais elle ne Tavait aperçu qu'un instant le matin, et sa mémoire était rebelle.
Cependant, en fouillant ainsi dans le passé, en remuant les cendres de sa vie, Brin-d'Amdur avait évoqué'bieh deà imagés^ ^
Georgi^s,, tpijit paturçllçment, était /ippamle premier devant e)le.
— J'ai manqué deipourir, se disait-e{le,.et il n'est pas accouru ! Qh I s*il p»'eût aimée encore un peu, .il eût tout deviné !
Vu soupir ^'éçl^appa de la poitripe de Brin-d' Amour, mais ce soupir n*était que triste. L'amertume et le désespoir ay^çnt, abandonné rftmede la lorette... On ^s'instruit en soufijçfint.
Le baron de Fresne, d'Estorg, Lucien Suard, Ju- , liette, Miette elle.'^méme, étaient. venus, à .leur tour passer devant B^in-d' Amour, et, pour chacun d'eux avssi qUq avait eu, soit un ^ftlut d'indifférence, soit un mot d'amitié et .de consolation,, ^n regard de chagrin, un souvem'r pu un regret.
Elle se trouvait encore auprès de Miette, elle causait avec cette bonne, fille, elle l'écoutait lui donner des . conseils... elle la voyait lui disant adieu en pleurant.^
Tout à coup pile poussa une exclamation d'étonnémeut... m
Sa: rêverie avait cessé... Miette , n'était plus près d'elle, mais, en face de son lit, dans sa chambre, revêtu d'une veste et d'un pantalon.de velours bleu, une casquette^ à la main, se tenait réelleme^nt, les yeux tournés de son côté, un homme qu'elle reconnaissait !
Jacques, — car c'était lui, en effet, qui entrait à ce . moment près de (a malade, — parut effrayé de la manière dont elle le considérait. -
Il allait s'adresser à sa sœur pour jlui demander si ..c'é^it que, madame. Suzanne, rrcoqogiae on l'^^lait là, — ,3e>rpuv^it moins bien.
34Î BBIH D*AM«IIR.
Hais Brin-d' Amour fit un signe de la main.
— Ah ! vous ici ! monsieur Jacques, dit-elle gaiement ; approchez-vous donc, je vous prie. Votre sœur m*a permis de vous adresser quelques mots quand vous rentreriez.
Jacques, non plus effrayé maintenant, mais interdit, s'avança vers Brin-d*Amour.
— Oh I ça, c'est vrai, disait la petite Louise, je me suis engagée près de madame Suzanne à la laisser causer avec toi à ton retour.
— Madame a besoin de moi? balbutia Jacques, qui n*osait plus regarder la jeune femme.
— Besoin de vos services, non! repartit Brin-d'Amour... mais de vous remercier, oui I
Est-ce que cela vous semble surprenant que je vous remercie, après ce que vous avez fait pour moi ? Jacques essayait de se remettre.
— Mais..» Madame était seule, souffrante, reprit- il, il n*y avait rien que de bien naturel à ne pas l'abandonner dans cette situation.
Tout le monde se serait conduit comme moi en pareille occasion.
— Vous croyez ?
Brin-d' Amour s'arrêta sur ce mot. . Elle observait Jacques.
Je ne sais si on se le rappelle, mais Jacques était un beau garçon, à la physionomie franche et ouvei*te.
Brin-d* Amour regardait donc Jacques.
Il était un peu pâle, un peu troublé.
D'instinct, Brin-d' Amour, sans les comprendre, se plaisait à contempler ce trouble... cette p&leur.„
BRIN d'amodr. 343
Enfio, n'entendant plus rien, Jacques se hasarda à se tourner vers Brin-d* Amour..,
Et de pâle, il devint pourpre, et un frisson le parcourut tout entier .
Les doigts effilés de la lorette s'étaient empa^rés de sa main vigoureuse ..
Il s'affaisa sur lui-même, comme s'il eût été courbé par rétreinte dhin hercule . .
Sa tète toucha presque celle de Brin-d' Amour...
Ces mots glissèrent dans son oreille :
— Vous saviez qui j'étais, Jacques, et vous avez permis que votre sœur restât à mes côtés... Merci... Jacques .. pour cela, merci !..
Jacques eut un éblouissement.
Un instant encore et son secret lui échappait...
Car Jacques avait un secret dans lequel Briu-d'Amour tenait une grande place. . un secret que vous avez deviné... sans doute!
Encore un instant et, oubliant que sa sœur était là et que Brin-d* Amour était toujours malade, il tombait à genoux devant le lit ..
Par bonheur, — et je dis : par bonheur, parce que Brin-d'Amour ne pouvait être encore préparée à une telle confidence.. — Par bonheur donc, du bruit se fit attendre à la porte... C'était le médecin qui arrivait.
Brin-d' Amour quitta la main de Jacques.
Et Jacques bondit à l'autre bout de la chambre.
OMBBMiit 1« e«ar m réveille taeltoefols.
n y avait grand déjeuner chez Jules d*Estorg.
Les convives étaient presque tous.de notre connaissance : c^étaient le baron de Fresne, Merlier, Giraux, Roselle.
Puis Marie Delaunay et son amant, Arthur Bernard, quart d*agent de change, — un garçon réputé très-intelligent... — à la Bourse.
Le comte de Simiane.
Georges Huiler, et une certaine Fernande, — actrice du Vaudeville, — sa maîtresse.
Enfin, un médecin qu'on nommait Haillebois.
Juliette, on le pense bien, présidait la fête.
Elle était assise entre d'Estorg et de Simiane, en face de Georges Huiler et de Fernande.
On avait servi le dessert ; les femmes grignotaient dtt hoiit des lèvres, en les prenaut du bout des doigts, ces mille petits riens que la friandise parisienne invente pour elles.
BRIN D*AHOUB. 3i5
Elles étaient toutes les trois plus Jolies que de coutume, animées que quelques verres de Champagne les avaient déjà faites.
' Juliette avait le regard mutin, la bouche humide et provoquante; Marie Delaunay montrait ses dents blanches comme des perles dans un langoureux sourire; Fernande, — une brune, peut-être un peu maigré, mais belle, ppurtant, à Tadmirer des heures, — avec son profil grec et ses yeux bleus aux cils npirs, — se mirait dans sa coupe pleine.
Quant aux hommes, au moment où nous commençons à nous occuper d'eux : de Fresne, Roselle, Merlier et Giraux causaient ensemble; d*Estorg et Arthur Bernard buvaient; Georges Muller songeait; de Simiane regardait Juliette, et le docteur Maillebois regardait tout le mondé.
Les domestiques venaient de poser dans les seaux d'argent, garnis de glace, de nouvelles bouteilles de vin de Champagne. . .
Jusqu'alors le déjeuner n'avait eu que la tournure d'un . déjeuner , c'est-à-dire une réunion , plus ou moins nombreuse de gens, plus ou moins gais, qui boivent et mangent plus ou moins bien.
Un mot allait donner . du piquant à ce tableau d'un ^ aspect trop calme. . ..
.Le hasard avait soufflé ce mot à Jules d'Estorg...
La coniédie ^tait près de. tourner au drame.
D'Estorg se leva, une bouteille à la main. ' — Allons! s'écria-t-il, ailonsl mes enfants!., buvons!., ça ne va pas, sacredié! Nous neftomniçspas drôles. . de Fresne et Giraux se contentent de rire
avec Merlier et Roselle... ça ne suffit pas I Je demande que tout le monde rie!.. Et ces dames sont de mon avis, j'en suis sûr !.. Et le docteur^qui nous exao^ine là-bas, comme des clients... Et Arthur Bernard qui ingurgite tout seul... Et Georges Muller qui a 1 air de chercher un plan de' pièce . comme au temps où il commettait des pièces... tous ces messieurs ne me contrediront pas, je le parie?.. Buvons! et causons tous ensemble.
Une acclamation joyeuse accueillit cette manière de speach... les verres se remplirent et se vidèrent simul anément, comme pour faire honneur à la motion de Tamphytrion.
— Comment donc ! tous ensemble, je le veux bien I s*écria à son tour, Giraux, en reposant sa coupe sur la table. Ça sera peut-être bruyant, mais ça ne manquera pas d'originalité I Cependant mon opinion, d'Ëstorg, est que pour un maître de maison, tu te montres un tant soit peu tyrannique !..
Que t'importe, mon cher, si bon nous semble ainsi, que nous nous amusions de Fresne, Roselle, Merlier et moi à être spirituels à l'écart ?. qu'Arthur Bernard ingurgite tout seul, que Maillebois fasse sur nous une élude de physiognomonie , et que Georges Mulier, malgré ses vingt mille livres de rente, de fraîche date, se sente ^isi d'une démangeaison subite det;audmliser !..
L'hospitalité a des lois sévères dont la principale est de rendre ses hôtes heureux.
Nous ne nous plaignons pas de ton via de Gham-
pagne, donc nous sommes heureux!.. Laisse-nous cuver notre joie tranquillement.
— Bravo I crièrent de Fresne, Merlîer et Roselle.
— Bravo I répéta Georges Millier.
— Non ! Pas bravo ! Messieurs, cria d'Estorg, car y^ nie la convenance, à un dessert, de vos bonheurs particuliers... Vous cuverez, un autre jour, votre joie, si vous y tenez !.. A ce moment on doit la généraliser 1
— Généralise si tu peux ! fit Roselle.
— Généralise si tu Toses I fit Merlier. D*Estorg se frappa le front.
— Je peux et j'ose I... répliqua- t-il. J'ai mon sujet, et je gage qu'il ne tombera pas à plat sur le tapis.
Mesdames et Messieurs, j'ai ane nouvelle à vous conter.
— Une nouvelle? est-elle drôle?
— Elle est drôle.
— La conteras-tu spirituellement?
— Je n'aurai pas besoin de me donner la peine de l'essayer.
— Tant mieux pour toi et pour nousl
•— Elle vous amusera d'elle-même... et sans effort... revêtue du simple peignoir de la vérité!
— Eh bien! Val Narre!..
— Vous y êtes?..
Or donc. Mesdames et Jdessieurs, devinez quelle personne j'ai aperçue hier, — en passant près de la porte Saint-Denis? — en petit bonnet, en robe d'indienne, un parapluie à la main? — pas la porte Saint Denis!
3A« .m^^vim*
— lli^moi^lle Rjichel ?
— Ti^ portière?
— ; Frederick Itemattre ?
— La République françf^ise?
— Plus extraordinaire que tout cela, Messieurs!.. Ahl je me doutais bion que je vous ferais dresser
l'oreille à tous I
J*ai aperçu, Messieurs, uoe fem me,, q\ie trois d'entre nous ont eu le bonheur de posséder.. .
Mesdames, je vous demande j^ardon. du détail, mais il est nécessaire...
Et puis à un déjeuner!..
Une femme qui a été la reine de, Paris, et qui a tout Tair de n/en être plus qu'une des plus humbles sujettes.
Y ètes-¥ous de Fresne?
Y êtes-vous Georgçsf
— Non! répondirent les deux hommes.
— Qui donc?, s'écria tout le monde.
D'Estorg éclata de rire à l'aspect de l'attente impatiente qu'il avait provoquée.
— Mais dites donc qui?; C'est enapyeux? fit Juliette ,,à son amant.
— Tu trouves, cher ange ? repartit d'Estorg. Il se posa carrément.
— Eh bien ! messieurs et mesdames, reprit-il, celle que j'ai rencontrée, sous ces vêtements modestes, celle que j'ai, suivie des yeux, en me demandant si je ne rêvais pas, tant la métamorphose me semblait surprenante, c'était.
C'était...
BRIN D^AMOOR. 349'
— Célaitî
— Brin-d' Amour I
L*eff6l decéhoni fut subit et étrange.
D'Ekoi^g ne s'était pas abusé; sa nouvelle devailt causer ntie révolution parmi les convives.
A l'exception de Merlier et dé'Rosëllé, qui t'acduefllirent assef^ fndifféremmefrt; et^ha docteur 'qu'il ne fit point sourciller, tous les autres répétèrent'ce nom: BriQ'd'Amour I avec un' accent prononcé d^étonnement.
Che2 quelques-uns d'entre eux, il y eut, noiême, plus que de l'étonnement.
Ces quelqnes-Hins étaient Georges MâDer, Juliette et Marie Delaunay.
Georges et Juliette proférèrent ces deux mots : Brin-d' Amour ! avec tristesse... Marie Delaunay le murmura avec pitié.
Une minute de silence suivit.
Mais le feu était mis à la mèche ; la mine allait sauter*
Le baron de Fresne hâta l'explosion.
— Comment 1 s*écria-t-il, Brin-d' Amour à Paris! en costume* de grisettei.. Allons! vous vous serez trompé, d'Estorg! ce n'est pas possible... Ce cher Brin était trop de race pour tomber ainsi !.. Elle est ou morte, ou en Russie, puisqu'elle ne vit plus avec n(His ; mais elle n'est pas en petit bonnet et en robe d'indienne...
Depuis combien de temps l'avez-vous quittée, Mttller ?
Georges hésita, comme s'il lui eût été désagréable de répondre à cette question.
350 BRIH D^AMOtJR.
— Depuis trois mois, murmura-t-il, enfin.
— Et vous ne l'avez pas revue depuis?
— Non.
— Eh bien ! n'importe ! je le répète . . Brin-d' Amour n'a pas pu se retirer ainsi de la circulation, ou bien, alors, c'est qu'elle est devenue laide. . Elle aura eu la petite vérole, et elle se cache.
— Elle est plus jolie que jamais, fit d'Estorg.
— Pas possible!..
— C'est comme j'ai l'avantage de vous le dire... Son petit bonnet lui allait à ravir ! parole d'honneur ! . .
— Et elle avait un parapluie?..
— Un parapluie, et je crois même un cabas...
— Ahl ah ! ah !.. Elle sera devenue amoureuse de quelque garçon boulanger, d'un ébéniste ou d'un serrurier ; elle vit avec lui, elle lui fait son pot-au-feu et lui raccommode ses chaussettes.
— Sans doute! Cette pauvre Brin-d' Amour I elle a toujours eu la manie des liaisons sérieuses, à preuve sa passion pour ce cher Georges Muller, qui ne l'en a pas moins plantée là, ce qui était très-naturel, après six à huit mois de fidélité. . . Au fait I qu'est-ce que cela a donc duré, vos amours, Georges!
"Georges, cette fois, ne répondit pas au baron de Fresne.
Depuis quelques instants, il devenait de plus en plus pâle, et un léger tremblement agitait sa main posée sur la table.
Juliette, de son côté, semblait impatiente, mal à l'aise ; ses yeux, qui se promenaient, tour à tour, sur
chacnn de ceux qui plaisantaient son ancienne amie, avaient une expression de colère et de mépris.
Cette conversation, à propos de Brin-d' Amour, se fût, peut-être, arrêtée là, soit que le sujet en fût épuisé, soit parce que ceux qui l'avaient entamée, les premiers, sentaient qu'elle déplaisait à plusieurs d'entre eux.
Mais il y avait là une personne qui n'entendait pas qu'on rompit si vite avec ces souvenirs, ces plaisanteries.
Cette personne était Fernande.
~ Fernande, la maîtresse de Georges Huiler.
Elle s'était aperçue, avec 'un tact tout féminin, du trouble de Georges, quand il avait été question de Brin-d'Amour, et, cruelle comme la plupart de ces femmes qui n'aiment pas, et se soucient peu qu'on les aime, — mais qui ne veulent pas qu'on aime ou qu'on ait aimé ailleurs, — elle se complaisait à voir souffrir son amant, elle désirait qu'on poussât ces souffrances aussi loin que possible.
Les coupes avaient été remplies de nouveau.
Fernande, élevant la sienne, s'écria d'un ton railleur :
— Je propose un toast à Brin-d' Amonr I Messieurs I . . Si elle ne se permet plus le vin de Champagne, cette pauvre dame, que je n'ai pas l'honneur de connaître, — ce que je dois regretter, à ce qu'il paraît, — du moins, nous, qui pouvons encore en boire, buvons-le à sa santé! Ce sera toujours une jtolitesse dé notre part !
A Brin-d'Amour !
— A défunte Brin-d'Amour I •
352 BKiN d\moor.
Giraux, d'Estorg, Roselle, Merlier, de Fresne et^ Fernande trinquèrent seuls.
Georges, 'le cœur palpitant, se contenant avec peine, se mordait les lèvres...
Juliette ëtait immobile, silencieuse...
Marié Delaunay haussait les épaules.
Quant au comte de Simiane et au docteur Maillebois, qui n'avaient point pris part, non plus, au toast maiencontreux, cela provenait de ce qu'ils étaient trop occupés, le premier à observer Juliette, le second à suivre tous les mouvements de Georges...
Restait Arthur Bernard ; mais celui-là ne comptait pas; il dormait, ou à peu de chose près : c'était son habitude au dessert.
Ily avait évidemment, en ce moment, deux partis en présence à cette table : le parti des agresseurs de Brin-d'Àmour, — parti triomphant alors, — et celui de' ses défenseurs, qui attendaient avant de commencer la mêlée.
Et de Simiane et Maillebois avaient probablement leurs' motifs pour se ranger du côté des défenseurs.
Cependant les trinqueurs s'étaient aperçus, on le pense bien, de l'abstention de leurs voisins et voisines.
Par sottise. d'Estorg était impitoyable : de Fresne €t Giraux ne raillaient que par plaisir.
Et puis les fumées du viu obscurcissaient un peu le reste de sens moral qu'ils possédaient encore.
Un strident éclat de rire, auquel se joignirent, par imitation, Merlier et Roselle, par méchanceté, Fernande, accueillit donc la vue de Georges, Juliette, de Simiane, Maillebois et Marie Delaunay, volant par
assis, lorsque leurs compagnons votaient par levé,
— Ah! ah! fit d'Ëstorg; il paraîtrait que notre toast n*e$t pas du goût de tout le monde, ici!.. Ce bon Georges... ça lé vexe qu'on plaisante ses anciennes amours!..
— Vraiment! reprit deFresne, vraiment! Georges vous en êtes là?..
— Vous respecteriez à ce point le petit bonnet et le parapluie de Brin-d* Amour ! continua Giraux. . .
Georges se tut encore.
Mais Marie Delaunay était à bout de patience; il y avait du bon, nous Tavons dit, dans cette fille.
— Eh bien ! quand Gooi%es respecterait quelque chose, lui, s'écria-t-elle, où serait le mal? croyez-vous que ce soit bien amusant d'entendre tontes vos balivernes sur cette pauvre Brin-d'Amour? . Pour ma part, franchement, si ça continue, je m'en vais.
— Ah ! Marie qui défend la vertu ! hurla d'Ëstorg, c*est ravissant I Marie ! ne t*en vas pas et continue...
— Je continuerai si cela me plaît et vous ne m*empécherez pas de vous dire que, pour des hommes d'esprit, que vous avez la prétention d'être, je vous trouve furieusement bêtes en ce moment !
— Elle nous insulte I De mieux en mieux ! Va ! .Marie ! va, toujours !
— Je vous dis que c'est mal ! très-mal ! de vous mocfuer d'une femme aux genoux de laquelle vous vous êtes traînés, après tout...
— Pas moi !
— Pas moi !
— Pas moi 1
354 BRIS d'amour.
Repartirent en chœur, Herlîer, Roselle et Giraux, aux applaudissements de de Fresne et de d'Estorg.
— Que c*est mal, très-mal, de jeter de la boue aux gens auxquels on a jeté des fleurs I
— Elle tourne à la poésie, c'est à en crever.
— Que c'est lâche, enfln, lâche I m'enlendez-vous? d'avaler du Champagne, en insultant une femme qui ne boit, peut-être plus, maintenant que de l'eau !
D*Estorg, Giraux et de Fresne ne rirent pas cette fois.
— Je n'ai jamais été l'amie intime de Brin-d* Amour, continua Marie Delaunay ; cependant je ne conserve que de bon souvenir d'elle, je le lui ai prouvé un jour, cela n'a pas servi, ce n'est pas ma faute.
Et je vous le répète, Messieurs, je trouve donc qu'il est au moins de mauvais goût...
— De plaisanter une femme qui, il y a trois semaines, à peine, se mourait de chagrin, seule, abandonnée, dans une misérable chambre d'un faubourg.
C'était le docteur Maillebois qui venait, tout d'un coup, de prononcer ces paroles : elles produisirent comme une impression électrique sur Georges et Juliette.
Ils s'élancèrent tous deux vers le docteur.
— Comment! vous connaissez Brin - d'Amour T s'écrièrent-ils, à la fois.
— Oui... Oh! mon Dieu! par hasard... C'est moi qu'on est venu chercher au moment où elle était le plus mal... je ne l'avais jamais vue... mais, d'après ce qu'on m'apprit alors... d'après ses confidences, ensuite... — un médecin, vous ne l'ignorez pas, c'est
BRIN D Alloua. 355
presque un confesseur... — je sus que cette pauvre femme, que j'avais été assez heureux pour sauver de la mort, n'était autre que celle dont j'avais, parfois, entendu parler jadis... dont je viens d'entendre prononcer si souvent le nom tout à l'heure.
Le docteur se tut.
Juliette et Georges lui tendirent la main...
Tout le monde avait accepté ce coup de théâtre avec un certain respect.
Tout le monde, hors Fernande et d'Estorg.
D'Estorg était trop gris et trop sot, Fernande trop dénuée de c«ar, et trop jalouse par amour-proprè, pour s'arrêter à temps...
Ni l'un, ni l'autre, ne pouvait donc comprendre que dire un mot de plus maintenant sur trin -d'Amour, vis-à-vis de Georges et de Juliette, c'était plus qu'une maladresse, è'était un déO.
Giraux, de Fresne et Marie Delaunay se levaient de table... Meriier et Roselle allaient le.s imiter... Arthur Bernard se réveillait... de Simiane avait rejoint le groupe formé par Maillel>ois, Juliette et Georges.
Demeurés seuls, et s'excitant mutuellement par un sourire, d'Estorg et Fernande ne purent résister à Taiguillon qui les talonnait. -
Le sort en était jeté.
Ils eurent houte.de se résigner si vite.
Fernande débuta :
— Vraiment! s'écria-elle, l'histoire impromptue de cette demoiselle Brin-d* Amour m'a émue!.. Etes-vous comme moi, d'Estorg ? . j*ai des larmes dans les yeux.
— C'est-à-dire que Mailiebois vient de se révéler
350 juujf b'auooa.
là d*aiie façon prodigieuse!.. Miîllebois u'eot pas seur lement un savant médecin, c'eat un de nos premiers improvisateurs...
Je le pense comme vous...
Cependant, si j'étais à la pâaee de Oeorges, je toudrais savoir au juste ce qu*il y a de positif dans ce récit de femme mourante dans une mansarde.
Hein I Georges I Qu'en pensez-^vous ? Si vous ailiez un peu voir votre ancienne?.. Quand on a tant adoré une maîtresse, mon bon... car vous me laites l'effet â*avoir pas mal adoré mademoiselle Brin-d' Amour... -onhii doit une visite... de temps à auire... surtout lorsqu'elle est sans le sou !..
— Vous f'inviteriez à un de nos prochains déjeuners, cette pauvre fille... elle doit s'ennuyer à la mort dans son faubourg Saint-Denis! vous lui rappel* leriez...
— Je ne lui rappellerais pas ce que vous êtes , elle doit trop le savoir.
— Hein?
Georges s'était vivement rapproché de d'Estoçg et de Fernande.
D'Estorg, abasourdi par cette apostrophe, fiu mojin3 brutale, demeurait immobile...
L'ivresse reny>échait même de compi^eAdre qu'on l'avait insulté.
Mais Fernande se leva, droite, audadeu3e, devant son amant.
Georges considéra l'actrice.
Puis, s'inclinant devant elle avec ironie :
— Je vous remercie de vos eonsrils^ flt»il ; je les Sflirirai ; j*irai reir BritiHà' Amonr.
Fernande rougit de colère.
Vraiment I dit-elle, — Eh bieni tant mieux!.. Tant mieux!.. C'est gentil! ça!.. Mais pourquoi n'iriez- Yous pas tout de suite... mon bon ami ?
Georges se dirigea jers une patère de la salle k manger et y prit son cbapeau.
— J'y vais donc tout de suite ^ répliqua-t-il, froidement, puisque vous le désirez... Docteur, Tadresse, s'il vous platt?
— Faubourg Saint-De&is, 88.
— Merci.
Et, déjà Georges Muller saluait les convives.
— C'est donc UDe rupture que vous voulez, mon cher? cria Fernande, d'un ton qui voulait être moqueur et qui n'était qu'altéré par la rage.
— C'est une rupture que je veut et que j'exécute, ma chère! répliqua Georges.
— Adieu doiicl alors.
— Adieu donc !
— Attendez! fit une voit.
Tous les «regards, ixés sur Femande et Georges, se détournèrent. *
Juliette, qui était sortie de la salle à manger, au moment ou d'Estorg avait, par une dernière impertinence, provoqué la colère de Georges, venait d'y re* paraître.
Elle avait son chapeau, son mantelet.
Chacun l'examinait avec surprise.
D'Estotig avec hâjétémenl.