‹ Brin d'AmourChapitre 4 sur 10 · M'II D*AllO0fi · texte numérisé non relu

M'II D*AllO0fi

— Attendez! arait-elle dit.

Et, de même que Georges s'était arancé vers Fernande, elle s'avança vers d'Estorg, froidement, posément.

. — Ta sorsl.. où vas-tn donc, Juliette? balbutia ce dernier.

— Où je vais, mais chez moi, Monsieur, vous le voyez bien répondit*elle.

— Et pourquoi vas-tu chez toit

— Parce que je ne veux pas rester plus longtemps chez vous, apparemment.

— Mais je ne comprends pas.^.

— Ah I vous ne comprenez pas !..

Eh bien! quand vous serez un peu moins gris, vous vous rappellerez que vous avez insulté, à- plaisir, devant moi, une femme qui a été mon amie... vous le savez...

Vous comprendrez que vous m'avez fait de la peine.

Vous comprendrez, enfin, que nous ne devons plus nous revoir !

— Ne plus nous revoir ! C'est impossible ! . . Juliette I Juliette tourna, avec dédain, le dos au malheureux

d'Estorg, qui chancelait en étendant les bras vers elle...

. — Monsieur de Simiane, dit-elle au comte, m'offrez-vous votre voiture?

— Je suis à vos ordres. Madame, répliqua vivement de Simiane...

Georges était parti

De Simiane et Juliette disparurent à leur tour.

BRIN d'amour. Ib9

Fernande, le visage défait de honte et de calère, les suivit d'un regard de mépris...

D*Estorg, on peu dégrisé par Tétonnement, d'an regard désespéré.

Cependant, tons cenx qni avaient assisté à cette scène assez curieuse ne savait trop quelle contenance tenir devant cette mattresse , devant cet amant aban* donnés...

Heureusement que Giraux en sa qualité de vaudevilliste, s'ingénia un moyen assez heureux de sauver la situation.

Ce moyen était de rire et de fait rire tout le monde, voir même les victimes du drame.

— Ils sont partis sérieusement? fit-il en se versant du Champagne...

Ma foi I tant pis pour eux I Ils ne boiront plus avec nousl..

Fernande, d*Estorg, infortunés amis, lâchés par de perfides amours .. à votre santé I..

Et honte aux absents !

Buvons ! et si vous m'en croyez...

Il se pencha, tour à tour, à Tofeille de d*Estorg et de Fernande.

Fernande fit une légère grimace en regardant d'Estorg... puis elle sourit...

D*Estorg, lui, sourit tout aussitôt, en regardant Fernande.

— La vengeance est le plaisir des dieux et des amants lâchés f.. reprit Giraux.

Ça vous va, hein?

— Peut-être I dit Fernande.

— Sans doute 1 dit d'Eslorg.

— A la bonne heure doue!.. Messieurs! un dernier coup, alors, aux nouveaux fiancés...

— Aux nouveaux fiancés! répétèrent de Fresne, Merlier, Roselle, Arthur Bernard et Marie Delaunay.

Marie Delaunay ne gar^^it jamais rancune au vin de Champagne.

Le docteur Maiilebois trinqua et cria comme les autres en riant.

Seulement, de plus que les autres, il pensait que ce nonde où il n'allait que par hasard, — le monde des lions et des lorettes, — était, généralement, un bien singulier monde !..

Venêtn adieu de Suiaiine à Brln-d'Amonr.

If était trois heures et demie du soir, la nuit arri* vait... Novembre avait eu encore une de ces belles journées, suprêmes et chers adieux de l'automne expirant... Le soleil dorait de ses derniers rayons les toits de la bonne ville de Paris. .

Assise près de la fenêtre de sa chambre, en face de la petite Louise, dont Tattention était concentrée tout entière sur un ouvrage d*aiguille, Brin-d' Amour venait de laisser doucement glisser un livre de sa main, et, rœil âxe, la tête penchée sur sa poitrine, elle se lais^ sait, sans résistance, emporter dans les régions de la rêverie.

Depuis trois semaines, Brin-d' Amour était en convalescence. Plusieurs fois même, durant les derniers huit jours, quand le temps l'avait permis, elle était allée, soutenue par4e bras de Louise, demander à la promenade de hâter le retour tota.1 de ,ses forces.

Elle était enciire un peu p&le, mais le velouté de '

362 BRiif d'ahour.

saule avait repris sa place sur son joli visage. Ses mains étaient redevenues potelées comme auparavant; on devinait enfin, sous le tissu de son peignoir, la présence de formes qui avaient recouvré tout leur attrait.

A quoi rêvait-elle donc pourtant ainsi, oublieuse du roman que, pour la distraire, Louise, par les ordres de son frère, avait été chercher au cabinet de lecture voisin î

 quoi elle rêvait? Mon Dieu I à mille choses, et puis encore à mille autres... LMmagination n'a ni règles, ni bornes, et Tesprit qu'elle éclaire devient tout puissant pour se rappeler, pour comprendre et, au besoin, pour x^réer.

Images aimables ou fâcheuses, tableaux riants, ou tristes, souvenirs amers, aspirations enchanteresses, Briu-d*Amour sentait et voyait tout cela se dérouler devant elle...

De Georges qu'elle avait tam aimé!., et auquel, sans s'en étonner, elle songeait maintenant, sans que son cœur en battit plus vite, elle passait à Jacques, ce digne garçon, cette nature généreuse, dont la vue, chaque jour, la remplissait de plus en plus d'une indicible volupté. De son existence d'hier, au sein des plaisirs, des bals, des fêtes, parmi ces- hommes nuls, ces femmes folies, elle passait aux jours qu'elle vivait dans cette modeste chambre, entre Jacques, le laborieux commissionnaire, et sa sœur, la petite Louise, cet ange aux regards caressants, aux lèvres toujours souriantes !.. Elle comparait ces moments d'autrefois ohy coquettement souffrante, elle recevait les visites d'une foule désœuvrée, simulant l'inquiétude... à ces

jours, ces naits, duranl lesquels, brisée par une véritable souffrance, elle avait été l'objet de craintes véritables, de soins réellement attentifs !..

Et elle souriait alors i sa pauvre petite cbanibre, à Louise, brodant en silence, assise à ses côtés... à Jacques, que le soir allait lui ramener.

Et sa richesse, ses parures^, ses amours, ses plaisirs perdus, elle en laissait avec indifférence s'enfuir le souvenir loin d'elle, tout entière qu'elle se donnait à ses nouveaux désirs, à ses nouvelles espérances» à ses nouveaux sentiments!..

Cependant, au-dessus de toutes ces rêveries mélancoliques, planait une pensée funeste qui, s'abattant parfois parmi elles comme un milan sur des passeraux, les éliminait brusquement eu jetant un sombre nuage sur le front de Brin-d' Amour.

Le peu de ressources que possédait encore la lorette s*épuisait chaque jour avec une rapidité terrible. Quelques bijoux de minime valeur, quelques robes, quelques dentelles, c'était tout, et ce tout vendu, que devait devenir Brin-d' Amour!

Elle n'avait pas d'état pour vivre... comment donc pourrait-elle vivre? Ce logement qu'elle habitait était d'un prix bien modique, sans doute, néanmoins, cet argent, où le trouverait-elle?

Il lui faudrait donc quitter sa nouvelle famille pour aller demander li-bas, à Ermenonville, à son père, à sa mère, l'hospitalité et du pain... *

Et cette idée de retounier à son village, près de parents qu'elle aimait, sans doute, mais avec lesquels die serait maintenant plus que jamais triste et g£n^

364 BRm d'anour.

autant que gênante, — car los Doti M'étaient pas trop riches pour eux, elle le savait, — n*effrayalt pourtant pas autan) Bria-d' Amour que l'idée de se séparer de Louise et de son frère.

Elle eh était à un de ces mauvais moments de sa rêverie, quand la porte de sa chambre s'ouvrit : Jacques entra

A l'aspect de Jacques, Louise, qui commençait d'ailleurs à n'y plus voir assez, jeta gaiement son ouvrage pour courir embrasser son frère.

Brin d'Amour tressaillit si fort qu'elle ne put qu^incliner la tête devant le commissionnaire, sans proférer une parole.

Jacques reçut le baiser de Louise et le lui rendit.

Puis il regarda Brin-d' Amour d'une étrange façon.

Depuis quelques jours, d'ailleurs, Jacques semblait poursuivi par une pensée secrète qui le rendait moins expansif, moins aimable, il faut le dire, qu'à Tordi"naire.

Sans le remarquer absolument, Brin-d' Amour avait instinctivement aperçu cette métamorphose opérée dans la manière d'être de Jacques à son égard.

Dans la disposition d'esprit où elle se trouvait, l'aspect du visage, sinon soucieux, au moms prasif, de Jacques, la glaça.

A l'instant où il était arrivé, elle songeait à uâe séparation prochaine.'

Elle eut plus peur de cette séparation quand il fut devant elle.

— Te voil&, Jacques I avait crié Louiàe, après avoir

»Kllf.D'AMOOa. 3<l((

reçQ le baiser de son frère. As-tu faim? je vais allev ni'occaper du dtner.

Jacques considéra l'enfant comme s'il u'eât pas i^mpris sa question.

Enfin, il revint à lui.

Il regarda de nouveau Bria-d'AOQoar.

U bé$»ita.

Puis, d*ane vx)ix brève :

— C'est cel^, ,dit-il à liOuis, va t'occuper du dtner. Pendant ce temps, je causerai avec madame Suzanne; j'ai un mot à lui dire.

— Au revoir ! fit l'enfant.

Et elle disparut.

— Vous avez à me parler, monsieur Jacques? reprit aussitôt Brin-d* Amour.

Jacques, toujours au milieu de la chambre, proféra ,ces paroles :

^— Oui, Madame, j'ai à vous apprendre que... ma sœur et moi, nous allons bientôt vous quitter.

Si Jacques, en s'exprimant ainsi, Tœil ardemment fixé sur Brin-d'Amour, avait voulu juger de l'effet que produirait sur cette dernière la nouvelle qu'il lui annoncerait si brusquement, certes il eut lieu de se satisfaire.

Bi.in*d'Amour ne songea point à dissimuler le mal .que,€es,Enots lui causaient.

Elle devint blanche comme une morte; elle étendit les mains vers Jacques... elle balbutia :

— Ah I vous allez me quitter I

Et, sans un mouvement subit de Jacques, elle.se fût aSiMSii»ée.si)Lr elle-même.

366 BBin o'axour.

Mais déjà Jacques s*était précipité aux genoux de BriD-d*Âmour, en criant :

— Non, non !.. ne le croyez pas, Suzanne!.. Non, non I.. nous ne vous quitterons pas !.. c'est une plaisanterie ! . .

Et déjà Brin-d'Âmour, rappelée à la vie par cette exclamation, contemplait» avec un sourire mêlé de larmes, cet homme prosterné devant elle, n'osant pas lui prendre les mains, mais la dévorant tout entière du regard.

Quelques secondes de silence s'écoulèrent.

— Et pourquoi cette vilaine plaisanterie! dit Brind'Âmour, en posant sa main sur l'épaule de Jacques.

Jacques frémit doucement en sentant cette main.

— Cela vous ferait donc de la peine de ne plus me. . • de ne plus nous voir? répliqua- t-il.

Brin-d' Amour secoua gracieusement la tète; elle devinait que Theure d'une explication avait sonné, mais elle était femme... elle ne voulait pas répondre si vite. Elle se contentait d'examiner, pour ainsi dire, en détail, Jacques toujours à ses genouiL.

Nous l'avons dit, Jacques était un* bestu garçon ; en dépit de sa profession, il^n'y avait rien de commun ni de vulgaire eA lui. A coup sûr, ce n'était pas un lion, un dandy mince, fin, svelte comme un cheval arabe... pourtant, il avait les extrémités délicates, malgré sa carrure robuste : c'était, enfin, un fier et solide étalon anglais.

Jacques supporta sans trop se déconcerter, quoi* qu'elle l'intimidât un peu, cette inspection toute^rticulière que passe presque toujours de son amant, et

BRIN D*ÂHOUR. 367

comme préliminaire d'entrée en possession, la femme qui va lui dire : Je t'aime.

Mais rétalon anglais ne pouvait se complaire à caracoler au^si longtemps que le cx>ursier arabe !

Jacques se leva, s'assit en face de Brin-d^ Amour et lui dit simplement : *

— Suzanne, voulez-vous m'écouter Y

— Je veux vous écouter, repartit de même Brind* Amour.

Jacques laissa se dégager dans un soupir le trop plein de bonheur qui gonflait sa large poitrine, puis il commença ainsi :

— Suzanne, je n'ai pas besoin de vous dire que je TOUS aime, n'est-ce pas?

Suzanne soupira à son tour, mais son soupir contenait autant de tristesse que de félicité.

Qu'allait-elle entendre à la suite de cet aveu, qu'elle savait d'avance?., et qu'allait-elle répondre?

Une ombre obscurcissait naturellement sa joie au moment où elle la sentait la plus vive... Jacques l'aimait, elle en était certaine, mais elle se rappelait aussi ce qu'elle avait été, et elle doutait de ce qu'il lui était permis de devenir.

— Yous m'aimez !. . repartit-elle à voix basse, et en baissant les yeux, dites-le-moi toujours, Jacques... Ce sont là de ces paroles qu'on ne saurait souvent trop entendre!

— Vrai ! fit Jacques, qui ne devina point le sens de cette réponse. Eh bien ! tant mieux, Suzanne 1 Je vous le répéterai donc cent fois, si vous voulez... Oui, je vous aime ! je vous aime depuis le premier jour o *

36$ Bim d'amook.

je vous aperças, passant en voiture, — sans me voir, moi ! cela se comprend, devant le coin de rue où je *me tenais assis.

Je vous aime encore plus depuis Tinstant où vous me fîtes venir chez vous I ^

JBrin-d* Amour rougit à ce souvenir.

Par une délicatesse exquise, Jacques ne la regardait l>as à ce moment.

Et il reprit avec vivacité :

— Je vous aime, enfin, de toutes mes forces, depuis Pheure où je vous ai retrouvée ici...

Il s'arrêta une minute et, cette fois, il ramena ses yeux sur Brin-d* Amour... Il le pouvait alors. Il continuait :

— Suzanne, je vous aime donc ! .11 est inutile que je vous en fasse le serment, n'est-ce pas?.. Je vous aime donc... vous le savez... j*ai l'assurance que cela ne vous dépls^tt pas !..

Et, cependant, cet aveu ne serait jamais sorU de jna bouche, si quelques confidences que vous m'avez faites, il .y a qi^elquçs jours, ne m'en avaient donné le courage'.

Je vous contais quel était mon pays, ma famille, n^on père... Vous le rappelez-vous?

A votre tour vous ne craignîtes pas de me papier de votre enfance; de vos parents.

Dès ce jour ma résolution fut prise.

Vous étiez mon ^ale, vous me l'avouiez... je me plus à crpire que, puisque vous m'aviez fait une telle confidence, c'était que vous ne rougissiez pas de ressentir... un peu d'amitié pour moi..

BUH d'amoi». 369

Et je n'attendis plas qa'ane oscasion pour roas apprendre ce que j*implorerais de cette amitié, poar qu'il lai fât impossible désormais de se briser.

Jacques s'arrêta encore.

Brinwl* Amour Tavait écouté avidement... Elle fit un signe... Il reprit.

— Cette occasion est arrivée, continua Jacques, plus favorable que je n'aurais pu jamais le demander à Dieu.

Je vous ai appris ce qui m'avait amené à quitter, il y a trois ans, Yeiron, mon cher pays, pour me rendre à Paris.

Je vous ai dit comment il était advenu qu'à la mort de mon père, qui était un des plus habiles tisseurs de soie de la petite ville de Yoiron, me trouvant sous la dépendance de sa femme... sa seconde femme... — car notre pauvre mère, à Louise et à moi, nous ne l'avons connue que tout enfants, «- j'avais préféré abandonner, sanslprocès, à une marâtre, ce qui nous revenait pourtant de droit... et m*enfuir avec Louise loin de la maison paternelle si vite changée en un enfer?..

Eh bien ! les motifs qui m'obligeaient à m'exiler de mon pays et à demander à une profession pénible mon pain et celui de ma soeur n'existent plus.

Bla belle-mère est morte. . j'en ai eu la nouvelle il y a trois jours... Elle est morte en se repentant des chagrins qu'elle m'a causés du vivant de mon père, — qui ne les devinait pas, le cher homme I — en me demandant pardon ne nous avoir, en quelque sorte, chassés, Louise et moi, du pays.

Je rentre donc dans ce qui m'appartient. Je possède peu, car Louise a une part ég^eà la mienne dans

370 mm d'am^tk.

l'héritage. Cependant, comme je sais sûr qae de longtemps, elle ne songera à se séparer de moi, notre bien réuni peut suffire, et amplement, à nos besoins... à notre bien-être... une troisième personne vînt-elle tivre, comme je l'espère entre nous, dans notre maison!..

D*ailiears, j'aî un métier que j'exerçais avec mon père et que je n*ai pas oublié ; ainsitque lui je sais tisser la soie... il me sera facile de retrouver du travail... je gagnerai de l'aident... j'augmenterai le bien de ma sœur en même temps que le mien, qui sera aussi celui de ma...

Jacques n'osa prononcer le mot qui lui était yenu anx lèvres. . .

Brin-d* Amour l'écoutait toujours, pourtant, avec émotion.

Il s'était penché vers elle... il se redressa subitement... il se passa la main sur le front .. il essaya de sourire... de prendre un accent ferme...

Évidemment, il appelait à lui toute sa hardiesse.

— de que j'attends donc de vous, Suzanne, repHt-il quand il se crut suffisamment résolu, c'est de me répondre tout de suite... de me rendre selon vos sentiments... selon votre cœur.

Vous avez oublié le passé, n'est-il pas vrai, Suzanne T

Nul vegret ne tous rachatne ?

Voulez-Tous me confier votre avenir ?. . Je tous ferai heureuse, Suzanne, je vous le jure, autant qne je deviendrai heureux !

Suzanne, enfin, voiilez-Totrs... être ma ièmmé?

BHIN D*AMODH. 371

En prononçant lentement ces derniers mots, Jacques, de nouveau, humble, craintif, malgré lui, était retombé aux genoux de Briu-d'Amour.

Brin- d'Amour, le visage bu désordre, le sein palpitant, considéra te jeune homme.

~ Votre femme ! ..Votre ffemme! . . à vous, Jacques ! s'écriart-elle.

Et il y avait dans ce eri lant d'épouvante mêlée à tant de surprise, que Jacques 4)r fut, lui-même, frappé de frayeur et d*étonnement. ..

Les motifs qu*il redoutait que Brin-d' Amour n'alléguftt pour le refuser ne vinrent point, en Ce moment, à l'esprit du pauvre amoureux- Il eut peur qu'une raison plus puissante, plus invincible que tout ce qu'il avait pu prévoir, ne s'opposât, en effet, à ce qu'il attendait d'elle.

— Eh (bien I oui , "ma femme ! Vous ne touleï pas devenir ma femme? murmura-t-il toujours à genoux.

L*ex<-lorette se leva et se promena à grands pas dans la chambre... Jacques la suivait ^es yeux avec stupeur.

— Mon Dieu I pensait-il, elle ne m'aimait pas!.. Telle était sa plus grande appréhension.

Enfin Brin-d' Amour s'arrêta togft d'un coup vis-à^ ▼is de Jacques... Elle s'inclina vers lui :

— Hais vous ne vous rappeloE donc pas ce que j'ai éié, Jacques? fit-elle, d'une voix brève. . Vous voulez que je devienne la femme d'un honnête homme, moi!.:

ic'tet impossible!

372 Bam d'ahodr.

« D*ua bond Jacqaes fut relevé ; il prit Brin-d* Amour par la maia :

— Hais TOUS ne croyez 4oqc pas que je vous aime... Suzanne 1 s*écna-t-il| pour me parler ainsi?

Ce que tous avez été... que m'importe 1..

Dans notre petite Tille du Dauphiné, personne ne TOUS le reprochera, allez !..

Quant à moi... mon Dieu!., mats nous resterions éternellement à Paris... que je ne vous dirais encore jamais un mot à ce sujet... Vous n'en doutez point... n'estHlpas Trai?..

Je TOUS ai demandé si tous aTiez complètement oublié le passé...

He répondez-TOUS : oui... cela me suffit...

Est-ce que je les connais, est-ce que je les toux connaître ces moments où tous n*avez pas Técu près demoil..

Tenez! Suzanne... chère Suzanne! ma Suzanne adorée!., admettons qu*il puisse exister, dans un coin de mon cœur, une pensée triste là-dessus.

Et cela n*e^ pas, je tous le jure !..

Hais, est-ce que tout le bonheur dont tous me comblerez n'anéantirait pas bien Tite cette pensée!..

Songez-y donc! Suzanne! chère Suzanne!.. Vous êtes si belle I tous êtes si bonne ! et je tous aime tant!..

Est-ce qu'une foi Totrê mari, j'aurai autre chose à faire, autre chose à dire, que de vous aimer davantage, que de vous le répéter, que de tous le prouTer sans cesse ?

Yous aTez Técu dans un monde brillant où, #i tous

BBIH i»*Aitoim. 378

y retoarnie2, chacan inventerait des fêtes pour mieux Toas retenir... pour mieux vous remercier...

Est-ce que si vous abandonnez ce monde pour moi, je ne serai pas si fier, si glorieux dé votre sacrifice, que je voudrai passer ma vie à vous en témoigner ma joie et ma reconnaissance!..

Briu-d* Amour pleurait.

La noblesse de Jacques lui brisait l'ftme, en même temps qu'elle l'animait d'une inexprimable ivresse.

L'ex-lorette, qui n'avait jamais pensé qu'elle pût être autre cbose qu'une maitresse, s'humiliait devant la femme régénérée, qui comprenait qu'ont la trouvât digne d'être pardonnée, parce qu'elle sentait qu'elle méritait ce pardon.

Ces deux natures ainsi réunies sous une forme, se ^ livraient un combat étrange.

— N'accepte pas ! disait l'une, un jour, tu te repentirais trop amèrement d'avoir cédé! Le mépris, l'abandon, telle serait bientôt la punition de ta faiblesse... Ta vie ne saurait se racheter... Il l'est peutêtre permis de te conduire en honnête femme... il t'est défendu d'en accepter le titre. N'accepte pas!., tu serais malheureuse et tu rendrais malheureux celui que tu aimes.

— Accepte! disait l'autre, celui qui vent ta main n'est pas un homme du monde, tu n'as donc point à redouter que le monde se place jamais entre toi et lui... Accepte! Tu n'étais pas faite pour l'existence où le hasard, la fatalilé t*ont jetée.*, tu auras moins de peine Ht entrer dans la vie paisible... Accepte! Et, en échange du bonheur qu'on te propose, rappelle-toi que

394 uts »*Aiio|ift.

tu im te dévouement le plus complet, raffeetioo la plus pure!..

Aime et oublie! • on t*aimera et l'on oubliera.

Brin-d' Amour et Jacques étaient toujours debout TuD en face de l'autre. Elle lui avait laissé sa main... il la pressait convulsivement .. elle tremblait mus ces étreintes...

Haletant, rmilen feu, ir attendait une réponse... Elle se taisait...

Par hasard» cotnmo elle promenait ainsi son regard autour d*elle, il vint à effleurer le portrait de Georges, placé sur la cheminée.

Jacques, qui ne la perdait pas de vue, aperçut la dî^ reetion de ce regard!..

. Il laissa brusquement tomber la main de Brin-d' Amoar et recula ..

Il doutait trop encore pour s*en prendre au hasard seul de Faction de Brîn-d' Amour.

Rappelée à elle, par Téloignement inattendu de Jacques, Brin-d* Amour se tourna vers lui.

Elle fut effrayée du désespoir empreint sur son visage.

— Qu'avez-vous donc? lui dil-elle.

Il éiendit la main du côté du portrait.

— Ahl murmura-t-il : Vous Taimez encore! Brin-d* Amour regarda de nouveau le portrait. .

elle chercha une seconde... puis elle sourit tristement...

Elle venait de comprendre comme quoi elle avait, malgré elle, blessé Jacques !

BRIH P'aMOUR. ^75

Sans proférer an mot, elle alla à la mateBContreuse miniature, la décrocha de son elou doré...

Elle ouvrit un petit coftret de bois de cèdre, fui était là sur un meuble...

Le portrait disparut. • .

Jacques poussa nn cri de joie.

— Ah! s'écria-t-il, en revenant vers BriQ-â*Amour... Suzanne I Suzanne! vous m'aimez donc!. •

Brin-d' Amour était à bout de forces.

— Eh bien ! oui I balbutia-t-elle. Oui 1 je vous... La porte de la chambre s'ouvrit tout d'un coup... Suzanne! Suzanne!., fit une voix.

La foudre tombant sur Brin-d' Amour ne l'eut pas plus anéantie que ne le fit cette voix, la voix de Georges Huiler.

Les pieds cloués au plancher, les bras pendants, les yeux démesurément ouverts, elle demeura muette et immobile au milieu de la chambre, le dos tourné, pourtant, à celui qui venait de l'appeler !.•

Mais elle n'avait pas besoin de le voir pour connaître qui il était!..

Quant à Jacques, il lii avait fallu plus que la voix, à lui!.. C'était l'apparition de cet homme qui entrait chez Suzanne, qui l'avait terrifié!..

Cependant, quoique en chancelant, il s*était, aussitôt cette apparition, efiacé dans l'ombre de la unit qui .commençait à envahir la chambre.

Georges s'était arrêté sur le seul de la porte.

La contenance de Brin-d' Amour Tétonna... Il regarda celui qu'il trouvait avec elle, il ne put distin^ guer ses traits, mais le costume de Jacques le rassura.

376 BRIM B^AHOOft.

— Un voisin! pensB-iil Queîiïue brave homme qui lui aura offerl ses services.

Elle se contient devant lui.

Il avança de quelques pas.

— Eh bien! Suzanne! dit-il, c'est moH Brin-d' Amour ne bougea point. Il reprit :

— Est-ce ainsi que vous m'accueillez?..

Même silence.

Suzanne! Répondez-moi!

Et il lui saisit la main.

Brin-d' Amour, cette fois, recouvra en même ternps la voix et le mouvement.

Une exclamation de douleur s'échappa de sa poitrine, et elle se retourna tout d'une pièce du c6té de Georges.

Jacques avait gagné la porte de la chambre, lui tandis que Georges se rapprochait de Brin-d' Amour.

Et Brin-d* Amour était sortie de sa torpeur, nonseulement parce que le contact de la main de Georges Tavait brûlée comme celui d'un fer rouge, mais surtout, parce que à ce moment aussi, Jacques, en disparaissant, avait proféré ces nftts dont elle seule pouvait comprendre le désespoir :

— Adieu! adieu! Madame!..

Brin-d' Amour était donc maintenant en face de Georges... Brin-d' Amour qui venait de voir Jacques, celui qu'elle aimait, celui qui allait être son mari... Jacques, généreux alors jusqu'à l'héroïsme, s'éloignant devant Georges !..

B|Eile regarda son ancien amant d'une «i étrange façon qu'il la crut folle.

BRIN d'amodr. 377

<-* Mon Dieu! dit-il, qu*avez-voii9, Suzanne! ma visite trop brusque...

— Que me voulez-vous , Monsieur? Que me demandez-vous? interrompit-elle, avec un accent sauvage.

Georges eut véritablement peur.

— > Elle a perdu la raison, bien certainement ! pensat-il.

C'était, en efifet, seulement ainsi qne notre jeune écrivain pouvait juger cette femme, qui Taccueillait, lui qui accourait se jeter à ses genoux, à peu près comme on accueille un créancier impertinent, un Importun, sinon un voleur.

Georges eut donc peur de Brin-d'Amour.

Et, probablement, sa physionomie décela cette impression.

Car, à l'aspect de cette physionomie, Brin-d* Amour sentit s'éteindre subitement toute son exaltation.

On peut être un homme d'esprit et avoir, par hasard, rachète...

Et Georges avait Tair bête.

Il est incalculable le nombre de fois où Ton paraît le

plus ridicule, là où Ton voudrait le moins le devenir 1

Brin-d*Amour , calmée par cette transformation

d'un homme qu'elle n'avait jamais vu que charmant et

^ spirituel, recouvra, de son côté, l'apparence, sinon

d'une matiresse e^nchantée de retrouver son amant, —

ce qui lui eût été impossible, — du moins le ton et

|f les manières d'une femme qui ji'ignore pas les conve-

% nancep.

378 BRIN d'ahoor.

— Que me vottlez-vous, Georges? fit-elle avec une intonation presque aimable. "

— Mais, reprit Georges... je vous veux... je voulais...

— Permettez, on y voit à peine ici..

Brih-d* Amour se dirigea vers la cheminée et alluma des bougies.

Vous aviez à me parler, mon ami? continua-t-elie, * ce faisant. Eh bien! je vous écoute.

Georges ne répondit pas. Un instant auparavant, il avait trouvé son ex- maîtresse par trop extraordinaire; à présent elle lui semblait trop simple.

Il s'assit, Xe demandant ce que tout cela signifiait... et si, vraiment, il était venu là pour crier à Brind* Amour : Je t*aimD encore! et si c'était vraiment bien Brin-d*Amour qu*il avait devant lui.

La lumière éclairait la chambre.

Brin-d* Amour revint à Georges et s'assit à ses côtés.

Us se contemplèrent mutuellement un instant.

Il était toujours joli garçon, mais elle ne- l'aimait plus... elle le trouvait moins bien.

Elle était toujours jolie, mais elle l'avait reçu, — <• comme une hydrophobe, d'abord, et , ensuite, comme une bonne bourgeoise, — au moment où il lui révoquait, plus brûlant, plus amoureux que jamais !..

Elle lui sembla changée.

Cependant, il fallait en finir avec cette scène de monologues mentais, assez embarrassante pour tons les deux.

Bnm n'AMoon. ^79-

Brin-d'Amoar chercha le joint de la silualion, elle le trouva et l*attaqua avec délicatesse.

— Vous avez» peut-être, appris que j'ai été souf- >frante, mon ami? fil-elle, ei> tendaut une main à Georges.

— Oui, repartit Georges, qui accepta lentement la main qu'on lui offrait... Oui, ma bonne Suzanoe, j'ai su, et croyez bien....

— Je suis rétablie^ vous le voyez, et je vous remercie de votre bonne visite, interrompit l'ex-lorette.

Il y eut un moment de silence.

Brin-d' Amour attendait que Georges fit sa part de la besogne.

Georges le sentait... Il hésita un peu, il ne savait trop que dire...JSnfiii il reprit :

-* Si vous aviez besoin. . . Vous concevez, Suzanne, entre nous, un service peut s'accepter, et...

Brln-d' Amour saisit la balle au bond : elle l'avait belle pour terminer la partie.

Elle se leva. .

Merci ! encore une fois, mon ami, repartit -elle, je n'en attendais pas moins de vous, mais je serai privée du plaisir de recourir à une amitié, dont je ne doute pas, je vous le répète.

Elle prononça ces mots sans ironie ; c'était généreux»

Dans peu de jours, j'aurai quitté Paris, continua- .t-elle, et là où je vais, je ne manquerai de rien.

L'idée de ce départ chagrina instinctivement Georges.

-** Vous partez !.. Ah !.. fit-il, et, pour où eeht?

380 BRIH D*AMO0R.

— Je vais en province.

— Seule?

— Avec mon mari.

Georges sauta sur sa chaise.

— Vous vous mariez 1 -^ Je me marie.

Georges examina Briu-d'Amonr : elle ne paraissait plus folle du tout, cependant.

— Et, avec qui? hasarda- t-il.

Brin-d'Amour arrêta sur Georges un regard sérieux.

— Vous ai-je demandé quand vous m*avez quittée, dit-elle, qui vous aimeriez après moi?

Georges se leva à son tour.

Il était un tant soit peu pâle et ému.

Toute déception est une souffrance.

Certes, Georges n*avait jamais eu d*amour pour Brin-d'Amour, pas plus quand il avait été son amant, que lorsqu'il s'était imaginé, — après une séparation de trois mois, — de la reprendre pour maîtresse I

C'avait été un caprice, une affaire de hasard, voilà tout!..

Et, pour surcroît de contrariété, ce caprice tour* nait, à cet instant, du désir du fruit défendu.

Brin-d'Amour allait se marier!.. Tout étrange que cela parût, au premier abord, cela devait être, pourtant .. Elle le disait trop simplement pour qu'on en pût douter.

Georges considérait Brin-d'Amour à la dérobée.

Soit dépit, regret ou fantaisie, — appelez cela comme il vous plaira, — toujours est-il qu'il la retrouvait jolie.

Bam d'amooii. 384

Brin-d'Âmour était heureuse, elle... Cette dernière épreuve, la plus convaincante, enorgueillissait son ftme.

Elle solageait à Jacques auprès de Georges I . .

A ce pauvre Jacques qui comptait les minutes, lui, tandis qu'elle était auprès de Georges t..

Cette pensée la rendit plus impatiente.

Elle tendit de nouveau la main à son ancien amant. Cette fois c'était pour lui dire adieu.

Mais Georges ne voulait pas de cet adieu.

— Ob! Suzanne I Suzanne! fit-il , en imprimant sensuellement ses lèvres sur les doigts effilés de son ancienne maîtresse. Si tu voulais !.. Je suis riche, maintenant, et...

Brin-d* Amour retira violemment sa main.

-- Adieu! IMl. Georges, dit-elle.

Georges tressaillit.

Cette femme dans les bras de laquelle il se rappelait avoir goûté des voluptés qu*il n'avait retrouvées avec nulle autre...

Cette femme qui lui plaisait, qu'il pouvait posséder à son aise, maintenant qu'il était riche...

Elle lui échappait réellement.

Il voulut répliquer.

Mais le regard de Brin-d'Amour avait une expression qui lui imposa.

Georges n'était pas un sot, nous le savons.

— Après tout ! se dit-il, je n'ai que ce que je mérite ; pourquoi l'ai-je quittée I

Elle ne m'aime plus!., elle a raison.

Il s'inclhia devant la lorette.

asî mm D'ânoui

— Adieu donc! fit-il.

Et il ajouta avec ferveur :

Soyez heureuse, Suzanne.

Un instant après, Brin -d* amour entrait chez Jacques.

Le commissionnaire se leva^ pftle et agité, à Taspect de la lorette.

Que s*était-il passé entre elle et son ancien* amant ? Qu'allait>elle lui apprendre 1. .

Tenez, Jacques, fit Brin-d* Amour en allant à lui.

Elle lui tendait un objet enveloppé dans du papier.

Il le prit timidement.

— Qu'est-ce que cela, Madame? demanda*t-il.

— Quelque chose dont vous ferez ce que bon vous semblera.

Jacques défit Tenveloppe.

Et il poussa un cri de joie...

C'était le portrait de Georges que Brin-d' Amour lui donnait.

' — Suzanne I Chère Suzanne I s'écria- t-il.

Louise I embrasse ta sœur !..

L'enfunt était dans les braâ de Brin-d' Amour.

Jacques s'enfuit dans sa chambre. * Quand il revint il y avait sur terre une miniature de moins et un homme heureux de plus.

Georges Huiler est marié; il n'adore pas sa feBimCy mais elle lui plaît et il est «ima|)le un jour sur trois

avec elle t.. C'est toat ce qu'il pouvait exiger de sa femme, c'est tout ce qu'elle peut attendre de lui.

Lucien a repris , comme devant , sa vie de lionbohême : un profond chagrin ne pouvait durer longtemps dans l'âme d*un pareil homme... Cependant, il a vieilli beaucoup depuis ses amours avec Juliette... Il est moins gai, moins utile... et les roués et les femmes galantes, qu'il charge de l'héberger, se fatiguent aujourd'hui beaucoup plus vite de leur emploi.

Quant à Juliette et à Brin-d'Âmour, — ou plutôt, maintenant, Suzanne, — Tune, qui en est à son sixième amant, court toujours après le plaisir. ' .

Et l'autre, qui vit sage et dévouée près de son mari, remercie Dieu de lui avoir donné le bonheur.

Il y avait, pourtant, du cœur également dans ces deux femmes.

Mais Juliette a donné trop vite le sien... et quand on le lui a rendu brisé, elle n'a eu ni le courage de le reprendre, ni la patience de le guérir.

Savoir attendre, espérer toujours, et aimer... c'est la science du bonheur dans celte vie.

Brin-d'Âmour a attendu. .

Suzanne est heureuse I

Adieu I Brin-d'Amour!

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