‹ Brin d'AmourChapitre 5 sur 10 · VY · texte numérisé non relu

VY

PBOLOGCE.

Vous connaissez, ou plutôt vous avez connu Frahtz Moser ?

Un garçon qui faisait de tout comme art...

Et — contre l'ordinaire chez les gens universels — qui faisait de tout presque bien ?

Un soir du mois dernier, en sortant de je ne sais plus quel théâtre, ]e rencontrai Frantz Moser.

— Je vous cherchais, me dit-il,

— Moi? repartis-je assez étonné , -~ nous n'avions eu jusque-là que peu de rapports ensemble.-<-A quel propos?

— Pour vous remettre un mannserit.

6 lA TRIBU DES GfiNEimS.

— Un maouscrit !

Et comme je frissonnais involontairement en répétant ce mot gros de menaces, même dans la bouche d'un ami...

— Oh ! rassurez-vous, reprit Frantz avec un sourire, si rien que la pensée de lire mon manuscrit, — et il appuyait sur ces quatre syllabes fatales, — vous effraie ou vous chagrine...

Rassurez-vous, je ne suis pas un gêneur, moi!

Je chercherai, sans rancune, autre part, un confrère mieux disposé pour me donner son opinion sur mon œuvre !

— La pensée de lire votre ma-nus-crit peut en effet m'avoir inspiré d'abord quelque terreur, dis-je à Frantz en m'efforçant à mon tour de sourire. Songez-y donc ! il fait si chaud! trente-cinq degrés!., une température de versà-soie!., c'est dur pour digérer la prose... inédite!..

Néanmoins, puisqu'il peut vous être agréable!..

Je me permettrai seulement une simple observation avant de vous débarrasser de ce rouleau de papier que j'aperçois là, prêt à s'élancer de votre poche béante :

Pourquoi m'avez-vous choisi de préférence à dix, vingt, trente, cent autres plus compétents peut-être, pour avoir un avis sur votre œuvre?

Frantz Moser se recueillit un instant.

— Je ne m'en doute pas! répliqua-t-il enfin.

— Cette réponse loyale me suffit ; passez-moi le crime.

— Ah ! si, au fait, reprit Frantz, qui se ravisa, on m'a dit que vous professiez le plus souverain mépris...

Pour certains bons-hommes qui font dans certaines feuilles de chou certain métier de diffamation et d'injure...

Contre tout ce qui produit, tout ce qui est produit, tout ce qui a produit, tout ce qui peut produire.'..

Et comme j'ai tracé dans mon livre quelques portraits, pris sur nature, des bons-hommes en question . . . j'ai pensé. . .

— Vous avez pensé qu'il me serait doux de me repaître le premier de la vue de ces photographies ?

Erreur, mon ami; qui dédaigne le modèle se soucie peu de l'image.

Je préférais votre premier motif de conflance en mes lumières.

— Eh bien ! contentez-vous de celui-là.

— • C'est mon intention. Et quand faudra-t-il avoir dévoré votre manuscrit?

— Oh! à votre aise! Ne vous donnez pas de congestion cérébrale! Ah! je vous préviens cependant que je pars pour la Normandie dans huit jours.

— Il suffit; c'est aujourd'hui jeudi... mercredi [soir je vous rapporterai votre rouleau... Dieu ! qu'il est lourd !

— J'écris gros... il y a beaucoup d'encre;., ça pèse.

— Tandem et déni que ! Au revoir, Frantz!

— Au revoir! et merci d'avance!

8 u TRIBU DES Gfiiasfms.

Et rentré chez moi, je lus ce qui suit :

SXOBDI^.

Et d'abord, Prbvièrb Question :

— Qu'entendez-vous par ce titre de votre livre : La Tribu des Gêneurs f

Réponse. — J'entends que je vais vous entretenir ici d'une des parties de la grande famille des gens désagré^-. blés, bêtes, sots, ridicules, maniaques, ennuyeux ou méchants, — souvent tout cela à la fois, — qui pullulent sur terre en général, et à Paris en particulier.

Deuxiëke Question. — Alors le mot Gêneurs signifle ?..

Réponse. — Ouvrez le Dictionnaire au mot Fâcheux ; — définition : importun, qm ennuie, qm fatigue, ([td chagrine; le monde est rempli de fâcheux ; la comédie des Fâcheux de Molière ; je fus hier absorbé par un fâcheux dovtj^ ne pus jamais, me débarrasser, etc., etc.

Troisième Question. — Mais si le mot Gêneurs a U même acception que le mot Fâcheux, pourquoi ne point vous servir du 0¥)t Fficheux, qui e$t tr^-frauçais, au lieu d'employer le mot Gêneurs^ qui ne l'est pas du tout ?•

Réponse. — f emploie le mot Gêneurs a la place du mot

Pâcheux, parce que le premier se dit partout maintenant dans le monde parisien, — le monde parisien sans façon, s'entend, mais c'est celui-là qui fait la loi et la mode à l'autre, — et que le second ne se dit plus guère que sur les planches de la Comédie-Française et de l'Odéon...

En compagnie d'une foule d'autres locutions du vieux langage... fort originales, il est possible, et fort justes, le plus souvent, mais le plus souvent aussi fort risquée^...

Dont on se garderait bien d'user, même dans ce monde parisien sans façon que je vous citais tout à l'heure...

Quelques reproches, plus ou moins fondés, qu'on ait à lui adresser de méconnaître à chaque minute les lois à lui imposées par la pudeur et la sévérité de la langue française.

Quatrième Question (avec intention ironique), — Alors, vous êtes plus fort que Molière, vous qui, aujourd'hui, repoussez avec dédain ses expressions pour en employer de nouvelles, analogues, mais de votre cru ?

Réponse (m peu brutale peut-être). — C'est plat comme du .vin de Champagne à trente sous, ce que vous dites-là! Personne a'a été, n'est , ou ne sera plus fort que Molière, vous le savez bien. Je ne m'attaque pas au génie parce qu'il me convient de penser que, s'il lui a plu d'intituler, en 1661, une riche comédie : les Fâcheux, je puis bien, moi, en 1837,' me passer la fantaisie d'intituler un pauvre petit livre : les Gêneurs.

10 LA TniBU DES GÊNEURS.

Variante de cette dernière réponse : — Et puis, après tout!.. Eh bien ! oui, je suis plus fort que Molière ! Molière ne faisait pas mal pour son temps.

Mais on ne se tuait pas assez dans ses pièces.

Et il n'y mettait jamais de couplets.

Tout bien décidé, je lui préfère le grand Crébillon,— le père...

Ou le petit Sedaine.

PÉBOBAISON.

Et là-dessus, 6 lecteur, attendu que, par suite des questions et des réponses ci-dessus, je vous suppose suffisamment édifié, — à moins que vous n'y ayez mis de la mauvaise volonté, — à l'endroit de mon affiche : la Tribu des Gêneurs ;

Sans m'arrêter plus longtemps aux bagatelles de la porte...

Je commence mon exhibition.

Entrez ! entrez ! entrez !..

Vous allez voir ce que vous allez voir !

Le gêneur sous toutes ses formes, sous toutes ses faces, sous tous ses aspects ! Le gêneur qu'on rencontre toujours, partout... et puis encore ailleurs ! Le gêneur artiste.

LA TRTBU DES GÉNÉtKS. il

le gêneur négociant, le gêneur boursier, le gêneur écrivain, le gêneur riche, le gêneur pauvre , le gêneur d'esprit, le gêneur stupide , le gêneur vieux, le gêneur jeune, le gêneur beau, le gêneur laid , le gêneur dans la rue, le gêneur au théâtre, le gêneur dans r3telier, le gêneur aux champs, le gêneur en voyage, le gêneur dans la famille, le gêneur dans l'intimité, le gêneur près de votre ami, le gêneur près de votre femme, le gêneur près de votre maîtresse, le gêneur en public, le gêneur à table, le gêneur à cheval, le gêneur en voiture, le gêneur sur mer... le gêneur... en ballon... le gêneur quand vous êtes en colère, le gêneur quand vous riez, le gêneur quand vous travaillez, le gêneur quand vous pleurez, le gêneur quand vous . dormez... le gêneur à votre naissance, le gêneur à votre mariage, le gêneur à votre mort, le gêneur à votre enterrement!..

Ouf!!!...

Et quand vous aurez assisté au défilé de mes types, ô lecteur !

Si, par hasard, — gêneur à votre tour, par occasion, gêneur critique, — vous vous écriez :

— «Ah çà, mais, il y en a bien plus que cela, de ces insectes, sapristi ! — Je suppose que vous vous serviez quelquefois de ce juron , façon DesgenaiS'Féliw. — Mais ce monsieur nous en promettait un régiment, et il nous en donne tout au plus une compagnie !.. »

if LA TRIBU DES GÊNEURS.

Une simple prière, ô aimable, ô doux, 6 gracieux lecteur!

Pardonnez-moi, en faveur de. l'agrément que je vous aurai causé en vous montrant ceux que vous ne connaissiez pas...

D'avoir oublié ou laissé dans l'ombre ceux que vous connaissiez trop!..

Franchement, d'ailleurs, avouez-le, mais il m'aurait fallu un in-folio gros comme...

Gros comme mademoiselle chose, — vous savez, mademoiselle chose, de la Gaieté? — avec ou sans crinoline...

Pour recueillir, depuis A jusqu'à Z, tous les faits et gestes de tous les gêneurs de Paris seulement!..

Est-ce vrai ?

Et je n'avais, hélas ! à ma disposition que les feuillets d'un petit volume... qui n'a pas la moindre prétention à servir de sous-jupe à aucune de ces dames.

Le vnfÊoiér gtmmt.

Au temps où vous étiez petit, — car vous avez été petit, j'aime à le croire, — vous souvient-il, lorsque vous n'étiez pas sage , que vous refusiez de manger votre soupe ou de vous coucher; que vous fourriez, sans le faire exprès, vos doigts dans les pots de confitures ou dans l'œil d'un de vos Jeunes amis ; ou bien encore, quand vous battiez votre bonne ou quand yous déchiriez votre blouse neuve ou votre beau livre d'images?..

Vous souvient-il de la menace qu'on vohs adressait en dernier ressort, après avoir vainement employé d'autres moyens coërcifîfii pour réprimer la fougue de vos égarements?

— Prends garde ! nous allons appeler GroquemHftîBe !

Groquemitaine est donc le premier gêneur que l'homme rencontre sur sa route.

Pour ma part, de quatre à sept ans, je ressentais une

profonde terreur rien qu'en entendant le nom de ce formidable ayaleur, tout crus, de vilains petits enfants!

Je me le représentais comme un géant horrible, avec une bouche jusqu'aux oreilles, des yeux comme des portes cochères, des mains de porteur d'eau... et un costume moyen âge.

Cependant, cette peur que j'avais de Groquemitaine, .si pyramidale qu'elle fût, quelque chose la surpassait encore en mon esprit.

Ge quelque chose, c'était la surprise, assez naturelle au reste, de n'avoir jamais vu Groquemitaine, après avoir tout fait pourtant pour provoquer l'honneur de sa visite.

— Oh ! les enfants ont comme cela, parfois, des instincts de logique désespérants, allez !

Or, un jour, — je m'étais je crois, ce jour-là, donné une indigestion de galette, — comme ma mère, à bout de colère et d'inquiétude pour ma santé, me crisdt en grossissant sa voix dans le but de me décider à prendre une tasse de thé que je refusais avec rage :

— Ëh bien ! si tu ne bois pas,, oh ! cette fois , Frantz, c'est fini ! je te jure que Groquemitaine va descendre te chercher par la cheminée !

— Eh! qu'il descende! repartis-je en me tournant vers la cheminée, dans un élan où il entrait autant de bravade et de curiosité peut-être que de dégoût pour la boisson qu'on voulait me faire boire. •— Je me moque pas mal de Groquemitaine, tiens! On me dit toujours qu'il me mangera, et il ne me mange jamais.

A ces paroles, aussi extraordinaires qu'irrévéreacieuses, échappées de ma bouche, ma mère était demeurée un tant soit peu ébahie.

Elle ne s'était pas doutée jusque-là que je fusse un esprit fort!.. — A sept ans ' ça enfonçait Voltaire!

Un instant même je suppose qu'elle éprouva la velléité de donner le fouet à ce philosophe, qui osait remarquer qu'on ne l'avait pas croqué une seule petite fois, quoiqu'il eût mérité de l'être cent mille.

Mais j'étais soufifrant, très-souffrant. Dans cette circonstance, le fouet n'eût été pour moi qu'un calmant d'un eifet dangereux.

La pauvre chère mère me serra contre son sein, et, fai-

sant sa voix aussi douce qu'elle était grondeuse une minute auparavant :

— Chut! chut! là, mon amour, murmura-t-elle, ne te fâche pas ! — Ne te fâche pas /.. Est -se assez joli? — Croquemitaine ne viendra pas plus, il est vrai, aujourd'hui que les autres jours...

Parce que tu es un bon petit garçon...

Qui ne voudrait pas chagriner sa mère !

Et j'aurais du chagrin, vois-tu, mais beaucoup de chagrin, si tu continuais de refuser cette excellente tasse de thé... qui va te guérir !

Je regardai ma mère.

— Dieu ! les adorables sourires que les femmes ont pour leurs enfanta ! 09i ! bien adorables, à coup sûr, puisque les ettftmts s'en souviennent encore quand ils sont devenus des hommes ! —

Et je pris la tasse.

Et je bus la tisane d'un trait.

Mais en m'endormant, quelques secondes plus tard, je bégayais, les yeux toujours tournés vers l'àtre :

~ C'est égal ! Croquemitaine... Croquemitaine... c'est des bêtises, n'est-ce pas, maman ?

— Oui, mon amour !.. c'est des bêtises,

A compter de ce jour, on ne me menaça {d«s jamais de CroqHemitiûBe.

J'en avais fini avec ce premier ^^netir... je l'avais tué en le bravant !

Hélas! pourquoi n'ai^je pu agir de même avec ceux de ses collègues que j'ai rencontrés plus tard !

Ah ! il est juste de remarquer que ceux-là avaient la peau plus dure que Groquemitaine.

Les JeoDes géntnra.

Vous souvient-il aussi, lecteur, quand vous étiez au collège, de ce phénix que vos professeurs vous donnaient pour modèle, à vous qui vous montriez intelligents, dociles et laborieux peut-être à vos moments...

Hais qui, par contre, à vos moments encore, — plus nombreux d'ordinaire , — vous montriez mutins , déso* béissants, paresseux...

Comme de vrais écoliers que vous étiez?

Le phénix du collège est habituellement un gros court, avec une tête d'hydrocéphale; — une sorte de mono^ mane qui ne joue jamais, ne rit jamais, ne cause jamais, ne crie jamais...

Tant il est acharné à se bourrer, du matin au soir, de

ââ LA TRIBU DÈS GÊNEURS.

grec, de latin, d'algèbre, de chimie, d'histoire, de grammaire, de physique, d'astronomie, de géologie, de géographie... ^

— De tout ce dont on peut enfin se bourrer la cervelle au collège. —

Jusqu'à ce qu'il devienne un savant de premier ordre, ou un-marchand de vins en gros, — ça s'est vu quelquefois... —

bu bien qu'il crève une belle nuit tout d'un coup, comme un tromblon trop chargé... — Ça se voit plus souvent.

Après ce gêneur premier numéro, — car c'est évidemment un gêneur pour des jeunes gens qu'un jeune sage qui n'a que des qualités... pas un défaut! — les écoliers finissent par prendre le phénix en griiH^ , comme Areni jadis les Àthémeos A'Àmtide,.. ce monsieur infiniment trop vertueux pour une personne seule ; — après le phénix, dis-je, il y a encore au collège divers types de géneun que vous avez remarqués comme moi, et q«e je im conteotoffai de noter ici pour i&ânoîre :

D'abord, le fils de M. le comte de BounkMizâe ott de Braquibraqua... ua gamin de quatorze ans qui, aous prétexte que le grand-père du grand-père du grand-père de son père a été le valet de chambre d'un roi, absse dé^à» comme s'U^ élaK un biMMie, des airs hauteins et impor^ nents...

En éépit des oomteeusea correetiOBa ({ue sea €sm»mies

lui «dmioisti^t guad il ks gêne par trop avec ses anc^/re«.

Variation de r^spèce, type plus ridiciile : le fils 4u hafiquier, qaà &'en va répétant ^ chaque Hti^ute : « Moi» papa est riche, très-riche... toute ma famiUe est riehe... je serai riche ! 0 n'y a que ça de Iteau au monde d'ét^ riche ! Tousle&geos^i ne$oat pasriabee, je era^li^ da9«i9 !»

Pauvre petit ! attends donc au moins que la harbe te soit poussée pour être bête ! De par les sacs d'écus suspendus, en forme d'épée de Damoclès, dès ta naissance, au-dessus de ta tête, tu n'auras pas même connu les douces joies de l'enfance ! Triste ! Va , pour ton bonheur, je souhaite, une de ces fins de mois, une splendide faillite à ton banquier de père !

Autre gêneur de collège : ce grand gaillard de seize ans qui a des bras comme des feuillettes et des mollets comme des foudres; c'est un Samson, un Hercule, un Miion de Crotone au petit pied que ce prodigieux enfant; aussi lui arrihre-t-il, neuf jours sur dix, — probablement dans le but d'entretenir sa force,— de traiter ses camarades comme des bœufs,, des centaures ou des Philistins*

Nota. Il est vrai que, poussés à bout, un jour, à la promenade, tandis que le surveillant s'endort sous un arbre, six Philistins s'unissent contre le torigêMur pour lui fêler la tête...

Et qu'ils la lui fêlent...

Et c'est justice >

a La tRtBU DES (ÎÊKECftS.

0 mon jeune Samson, parce que vous cassiez déjà fort agréablement à seize ans des noyaux de pèche sous votre médium, ce n'était pas une raison pour casser aussi les reins à vos petits camarades. ^

Trop de vigueur, jeune Samson !

Viennent ensuite comme jêneurs de collège...

Mais c'est assez, n'est-ce pas, nous occuper de ces bâ^ tons de bois blanc jetés dans les roues de notre première jeunesse ?

Au collège, d'ailleurs, comme je vous l'ai démontré, on a des façons si simples.de se débarrasser des gêneurs.

Oh leur tourne le dos quand ils ne sont qu'ennuyeux...

On les rosse, seul ou à plusieurs, quand ils sont mécbants.

£t tout est dit. Ce n'est pas plus long ni plus difficile que ça.

■ Mais nous touchons à nos dix-sept ou dix-huit ans. Nos études sont achevées ou à peu près... — Qui peut se vanter jamais d'avoir achevé complètement ses études... sauf le phénix?... — Nous quittons les bancs scolaires pour

âG LA TRIBt DIS GÊNEfmS.

rentrer dans la famille; il va s'agir de nous créer une position, un état.

Serons-nous artiste, avocat, médecin, militaire, négociant, industriel ?

Ne serons- nous rien? — une profession qui demande plus de talent qu'on ne croit pour la bien exercer.

Quoi que l'avenir nous réserve, nous sommes bien tranquilles... Nous nous en allons par le vestibule de la vie, le jarret tendu, le {font haut, le regard limpide, le cœur allègre..-.

Nous sommes des hommes maintenant, et nous nous imaginons qu'avec un peu de science, un peu de fortune et un peu de courage, un homaie éoït si aisi^eiil atteindre le but qu'il se propose !

Ah! ah! ah!... naives illusions d'une inexpérienee naïve !

Et les Qénewts 4kmû» sur lesquels nous ne compleBs

pai^!

Attention ! Noixs allons faire connaissance avec des bâtons de chêne ou de cornouiller bientôt!... et que aous ne briserons pas à aotre guiae, ceux-là... Ce sent eux qui nots briseront, ou, tout au moins, qui nous feront trébucher à chaque pas.

TAOIS PAGES D8S TABLETTES D'UN NOM MB SOBTI D'HIER D» COLLÈGE.

« Mon père veut que je fasse mon droit; mais avant que je ne prenne nés inscriptions, il me donne un mois de vacanees. Un mois ! Yais^je m'amuser ! j'ai vingt francs par semaine pov mes menus plaiûrs. Vingt francs ! comment dép^aeraHe tout cela ! »

» Hier» ît> suis allé en soirée chez madame de B..., ma couâae. EUe est etiarmante, ma eouçine, et son mari est bien laid. Tiens, quelle idée ! »

9 Pourquoi donc mon père m'a-t-il fait faire par son tailleur un babît si large ? Mon père dit que je grandirai encore et qu'on ne doit point me serrer dans mes vêtements. En attendant, j'ai fort bien remarqué hier, à la soirée de ma cousine, que plusieurs messieurs, — d'une tournure et d'une élégance achevée eux, je l'avoue, -^ ricanaient tout bas en me regardant nager dans mon sac comme une aiguille dans un fourreau de sabre. L'un d'eux même s'est permis de me demander l'adresse de mon tailleur. Oh t dès démain, sans rien dire à mon père, je m'en vais faire repincer du haut en bas mon habit. »

« Mon habU a été retouché; ce matin» je suis allé d^

jeuncr âvcc ma cousine. Sortis de table, nous causions seuls tous deux, dans son boudoir, lorsqu'un grand brun, — l'un de ceux qui raillaient ma toilette l'autre soir, — est tombé comme une bombe au milieu de nous. Ma cousine a rougi à son aspect. Lui, sans plus paraître se soucier de moi que si je n'eusse pas été là, s'est 3ssis près d'elle et lui a chuchoté je ne sais quoi à l'oreille. Quelques minutes après, madame de B... était désolée de me renvoyer, mais une affaire importante,,.

» Je suis parti le cœur gros. A quel propos ce monsieur brun, que je déteste» se permet-il de me faire renyoyer par ma cousine...

» Qui écoutait si gracieusement les vers que je lui avais apportés... '

» Une élégie sur l'amour, imitée de TibuUe, rien que cela !

» Oh! la première fois que ce monsieur brun ricanera en me regardant I »

» Ernest G..., un de mes bons camarades de collège, m'a emmené dîner hier chez son père.

» Le soir, Ernest m'a conduit dans un bal fort drôle. Ça a lieu derrière le Château-d'Eau, salle Barthélémy. Je n'avais jamais vu de bal public, je m'y divertissais inQniment... Je dansais, je dansais beaucoup; mal sans doute, en comparaison de tous ceux qui étaient là et qui ont une manière à eux de remuer les bras et les jambes... très à la

mode k ce qu'il parait. Cependant, en dépit de ma gau-chérie, j'avais, je crois, produit quelque impression sur une jeune fille assez gentille, —une grîsette, je l'ai deviné tout de suite, — qui venait de polker avec moi. Elle avait consenti à prendre quelques rafraîchissements en ma<^mpagnie, et tout en lui versant de la limonade» je m'étais offert pour la reconduire, et elle ne disait pas non...

» Mais au moment où je payais la consommation, un petit gros rouge s'est approché de ma conquête et lui a crié :

» — Depuis quand que tu bois avec d'autres que moi, toi? —Mon ami !.. — Allons! file... il n'est que temps!

» —Et vous, jeune homme, —et le petit gros rouge s'était tourné de mon côté,— une autre fois soyons moins rafraîchissant avec les femmes qui ne nous appartiennent pas!., ça m'obligera. — Mais, Monsieur... — Suffit ! que je ne t'y repèche pas, malin, à rôder autour de mon Âlbertine, ou nous causerons !

» Et, là-dessus, ma grisette a disparu avec l'affreux petit gros.

» J'avais envie de courir après lui pour le battre !

» Mais un esclandre dans un endroit public î

» — Âllons-nous-en, ai-je dit t Ernest, il y a de trop vilains hommes dans ton bal, s'il y a quelques femmes assez jolies!

» Oh! une fleuriste, — car ma grisette était une fleu-

riste, die me TavaU avo^ , et une bkmAe, car elle était blonde, — se laisser ainsi mener par un misônible tel qœ celii q« l'a arrachée de ma table!

» Cest singulier 1 le m'étais figuré, d'après toss les ro^ mao8 À quatre sous^iiie f ai lus, ^e les fleuristes Jeunes et blondes étaient plus poétiques qaat cela !

, » Depuis buit Jours, nous allons tons les soirs, Ernest et «1(4, Jouer au billard dans un estaminet du boiGdefrahl Bonne-Nouvelle. Cela nous amuse beaucoup, le billard.

» Hier, un monteur très-eec «t très-laid, -qui qous regardait Jouer, nous a sidÂtement interpellés <âe la sorte :

» ^ lleséieurs, Je suis fôché de vous adresser cette observation, mais là, la main sur la consdence, vous ne savee tenir une queue ni l'un ni l'autre ! Pas le moindre effet ! pas la moindre série 1 pas la moindre précision 1... Cest honteux en plein dix-neuvième siède, sur des foMlards d'ardoise !

» ... Tenez! que chacun de vous fasse, à tour de rôle, une partie avec moi, — une bagatelle comme enjeu : ^uae cigare et une canette, -^ et Je m'en vais ?oub octroyer à tous deux une leçon dont vous vouslèciierez les badies !

» Ernest et md, nous «ans regardioas ébahis, tandis que ce professeur de carambolage pérorait ainsi tout en se choisissant une queue au râtelier. Gela ne nous séduisaît q«e méttocrement de Jo«er avec quelqu'un •qfte dMâ ne

IiA ItIfBy MB GÊKfiCRS. 31

connaissions pas... D'un autre côté, nous craignions de paraître impolis en le refusant !

» Oli ! il était très-fort» en vérité ! si fort, que durant huit parties, — près de trois heures, — c'est lui qui a joué constamment, à la grande admiration de la galerie qui ' s'était formée autour du tnllard.

j> Tandis que nous, nous ne faisiOQs que marquer le& poiats ! Là leçon nous a coûté huit canettes et huit dgares;

B Plus les frais, aMurellemeDt. Totale une cpdnzaîiie de francs.

» Le dernier effet achefvë, la dernière canette avalée, ie dernier pamUella^ fumé, ^ ou emtKH^, car il n'a pas pu fumer huit cigares en trois heures, et pourtant ils ont disparu tout les huit de la soucoupe, — le professeur nous a dit, en mettant sa queue au port d'armes :

» — Je regrette, jeunes gens, que l'heure ne me permette pas de continuer... — nous ne le regrettions guère, nous ! — mais 11 est minuit et quart... il faut que je retourne dans mes péoates.«.

» A dehiain, jeunes gens, s'il vous est loîsihle !

» — Demain, «erci ; oh ! nous en avons assez comme ça. Monsieur, me suls-ja écrié.

» — Assez d'une leçon !..« alors vous ne serez jamais que écs nazettes.

» Penh ! c'est honteux! »

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