EX-COLLÉGIEN
Quatre gêneurs.
Du père qui, par raison d'économie et d'hygiène, habille son fils trop large.
Un monsieur brun qui vient déranger une jolie cousine, au moment où elle écoute les vers d'un petit cousin.
Un gros homme rouge qui arrache une innocente grisette du bras d'un candide cavalier.
Un docteur ès-billard qui donne, de f ce, une leçon à deux amis qui s'amusaient...
Et qu'il ennuie !
£t ce n'est que d'hier que notre homme de dix-huit ans a quitté son collège!...
Et il n'a écrit que trois pages sur ses tablettes !
Que sera-ce donc quand le temps aura marché!...
Quand l'adolescent sera devenu vraiment un homme !..
Et quand ces tablettes, — s'il continue d'y écrire, ce dont je doute, — auront acquis la valeur d'un volume!..
Au surplus, s'il vous convient toujours, cher lecteur, de suivre avec moi la grande chasse aux gêneurs,.. . Heléguant,de côté le. chapitre de généralités. . .
Voici mes propres souvenirs que Je vous offre.
Ab uno disce onmes,
Et pUmdite, cives.
Que de latin à la fois, juste cielT que de latin !
Ne vous effrayez point ! Je ne vous en donnerai plus du tout, mais du tout, du tout !
Vous n'auriez qu'à ne pas plus le savoir que moi, comme vous me traiteriez de gêneur !
Souvenirs fll'im féné.
OV VftAntl V09ER «HTlkV EN âCtUC,
J'ai vingt-cinq ans; mon père, — que Dieu m'a enlevé» trop vite, hélas ! ainsi que ma mère, — mon père m'a laissé une honnête fortune, six mille livres de rentes.
Pas de quoi faire des folies.
Assez pour être indépendant.
Je suis musicien, bon musicien même ; Auber a été mon professeur.
Je ne peins pas trop mal non plus. Tai cinq aiiâ d^ateiief chez Léon Cogniet*
Enfin, —je ne sais si je m'abuse, -^ mais j^auraift atisdi je crois, des dispositions comme écrivain.
Oserai-je vous avouer que j'ai d^à sur la conscience cinq à six scénarios de drames et de vaudevilles...
Que je relis avec complaisance, chaque fois que je viens de voir quelque part une mauvaise pièce...
Que je replonge avec désespoir au fond de leur carton...
Chaque fois que j'en ai applaudi une bonne.
En attendant que je fasse un choix entre les trois carrières qui me sont plus ou moins ouvertes, je me contente de m'amuser ?
Après tout, j'ai le temps de travailler.
D'ailleurs, on assure que lé plaisir, comme la peine, instruit.
Prenons donc du plaisir... la peiné viendra assez vite me prendre.
Le gtaeQr «uuiteair île belles-lettres.
Depuis deux mois environ, j'ai pour maîtresse une petite femme charmante.
Je ne vous dirai pas qu'elle sort de Saint-Denis , elle est modiste. Je ne vous dirai pas qu'elle rougit au moindre mot... elle sait Béranger, tout Béranger par cœur...
Telle qu'elle est, enfin, cette jeune fille me plaît, avec ses yeux bleus, "^on teint rose, ses cheveux noirs et sa gaieté de toutes les couleurs.
Depuis deux mois, tous les soirs, dès que Liicette en a fini avec son magasin, elle accourt chez moi.
* Nous sommes en avril les soirées sont encore
fraîches...
Assise au coin de la cheminée, dans la grande pièce qui me sert à la fois de cabinet de travail, d'atelier et de sa-
Ion, Lucette fait voltiger l'aiguille^ — pour son propre compte alors, — tout en se levant à chaque minute pour m'embrasser. *
 neuf heures précises, Pierre.Blanchin et Eugène Carpelle, — mes deux amis intimes, — deux anciens camarades d'études, arrivent à leur tour chez moi.
Pierre et Eugène s'entendent à merveille avec Lucette, qu'ils trouvent bonne fille. Eugène ne l'appelle que miss Lucette, parce qu'elle a des faux airs d'Anglaise. Pierre lui apporte des bonbons et des bouquets de giroflée.
Et tous quatre, riant, causant, travaillant, lisant, chantant, fumant et buvant du thé, — n'oublions pas le thé ! Lucette l'idolâtre, — nous passons ainsi des soirées délicieuses...
Si délicieuses, que lorsque minuit sonne... — car minuit finit par sonner partout en ce monde, que l'on rie ou que l'on pleure.! — nous sommes tout désolés de nous séparer !
Quand je dis : Nous séparer 1 Pierre et Eugène s'en vont, eux, comme de raison ; mais Lucette...
lUer, nous nous trouvions céunis tous quatre, comme d'ordinaire, lorsqu'on nous a annoncé M. Pimpaneau.
Ce M. Pimpaneau était un ami de mon père ; naturellement je ne pouvais que le bien recevoir» quoiqu'il y eût quelque temps déjà que je ne l'eusse vu.
11 a paru d'abord contrarié de tomber en si nombreuse société; il comptait me posséder seul. Cependant il s'est remis sans trop de peine, et après les compliments d'usage, prenant place près de mol :
— Mon cher Frantz, m'a-t-il dit d'un ton doctoral qui lui est propre, je vous dérange peut-être?
— Nullement, mon bon monsieur Pimpaneau.
— C'est que... si je vous dérangeais, je vous supplierais de me le. dire.
-— Je vous le dirais, monsieur Pimpaneau.
— Bon ! Alors je puis m'expliquer ?
— Je vous y convie.
— Eh bien !... voici IB fait, mon ami ; comme il m'est revenu que vous vous livriez aux belles-lettres...
— Un peu.
— Il n'y a pas de un peu quant aux arts, cher enfant ; c'est oui ou non qu'on aime la muse.
— Soit, monsieur Pimpaneau. Mettons donc que j'aime la musc. Om, monsieur Pimpaneau, j'aime la muse !
— Â merveille ! Alors j'en arrive, sans ambages, à mes intentions à votre égard. Vous n'ignorez pas, cher enfant, que j'occupe au ministère de... une position importante... très-importante ? Néanmoins, quelque rares que soient les moments de loisir que me laisse ma place, adorateur comme vous de la muse, ces moments rares, trop rares, de repos adnûnistratif, je les utilise au profit de mes doux penchants !
— Vous avez terriblement raison si ça vous amuse, monsieur Pimpaneau !
— N'est-ce pas, cher enfant ? Bref...
Ici,*M. Pimpaneau tira un objet en papier d'une arrière-poche de son paletot :
— Bref, veici un drame en cinq actes et en prose... — J'ai préféré la prose... le vers est un peu dédaigné, je crois, aujourd'hui. Ce n'est pas que si je l'eusse voulu !••
Le vers ne m'effrayait point!., certes... mais il est avéré qu'on dédaigne le vers aujourd'hui, n'est-ce pas ?
— Hum! hum !..
— Oui !.. oui !.. ne le nions pas... on le dédaigne !.. Alors, à quoi bon se créer des obstacles ?..
Enfin, ce drame en prose que je suis en train d'achever,—je n'ai plus que le dénoûment à parfaire,— et que j'ai tiré d'un des plus remarquables romans de Walter Scott... Ivanhoë!,. "
€e drame... sur lequel je fonde, j'ose le dire, mes plus légitimes espérances. . .
Vous plairaît-il que je vous le lusse, cher enfant ?
Je saluai gravement M. Pimpaneau , — avez-rvous remarqué comme cela permet de réfléchir, de saluer gravement ? — et le résultat de mon salut étant cette réflexion : que la lecture du drame de M. Pimpaneau ne pouvait être qu'un accident désastreux pour ma maîtresse, mes amis et nroi, j'allais décliner l'honneur de cette lecture, en alléguant pour motif la présence de mes amis et de ma maitresse.
Par malheur, tandis que M. Pimpaneau avait formulé sa proposition, Eugène, Pierre et Lucefle, échangeant de rapides coups d'œil, s'étaient avisés de concerter tacitement un plan :
Celui de se divertir aux dépens de M. Pimpaneau et de ou drame*
4â LA TIUPU DÈS GÊNEURS.
Donc, cQmme j'ouvrais la bouche pour dire : Non...
Lucette, Pierre et Eugèae, se levant tout d'une pièce, avec l'apparence du plus vif empressement, s'écriaient tous les trois à la fois :
— Accepte, accepte, Frantz ! nous serons ravis d'entendre Ylvanhoë de monsieur Pimpaneau !
— A moins que monsieur Pimpaneau ne nous juge indignes de l'entendre ! — ajouta Pierre, sérieux comme un braque à qui l'on met sa muselière.
M. Pimpaneau s'inclina avec aménité !
— • C'est-à-dire, Madame et Messieurs, dit-il, que ce sera trop d'honneur pour moi.
— D'ailleurs, plus on est de fous, plus on rit, repartit Pierre.
— Oh ! il n'y a pas à rire dans ma pièce. Messieurs!
— Je m'en doute bien, pensai-je.
— Alors, plus on pleure, dit Eugène.
— On ne pleure pas davantage; on tremble... on frémit, peut-être...
-r- Eh bien ! plus on est de fous, plus on frémit j .
— Une tasse de thé à monteur Pimpaneau, Lucette !
— Et un tabouret sons les pieds de monsieur Pimpaneau !
— Ah ! êtes vous commodément dans ce fauteuil ? ^- Parfaitement.
— C'est qu'il ûe faudrait pas vous gêner... L'odeur de la cigarette ne vous incommode pas ?
— Da toat ! do tout! je fume aussi quelquefois... du maryland.
— Yraiment ! Frantz, est-ce que tu n'as pas de marylaud ici ?
— Non, mais on peut s'en procurer.
— Inutile, Messieurs!., trop aimables!.. Mais, vous concevez, j'ai besoin de' tous mes moyens pour lire convenablement. Et puis, ce n'est pas une privation... Je ne fume que par hasard... dans mes moments de far mente.
— A votre aise, monsieur Pimpaneau ; d'ailleurs, vous avez raison... il est nécessaire que vous conserviez tous vos moyens pour une lecture de longue haleine ! Il me fait l'effet d'avoir du ventre, votre manuscrit !..
— Du ventre ! Ah ! vous voulez dire qu'il est volumineux ? Mon Dieu, pas trop ! cinq actes seulement de vingtcinq scènes chaque... six cents pages en tout...
fe commence donc :