‹ Brin d'AmourChapitre 7 sur 10 · IVANHOE · texte numérisé non relu

IVANHOE

Drame ^n cinq actes et en prose, imité Ubretnent de

Walter Scott,

Personnages : .. •

VlJl

Âh ! mes malheureux amis ! mon infortunée maîtresse !

Je l'avais bien deviné, moi, que le sort qui nous était réservé, de par le manuscrit Pimpaneau, serait terrible !

Il ne faut pas plus jouer avec les manuscrits qu'avec le feù, voyez-vous !

Oh I cela est très-aisé dans les romans, les bonnes

charges contre les gêneurs !

Mais dans la vie réelle, allons donc ! Est-ce qu'on se délivre comme ça de ces messieurs ?..

Le premier soir, encore, ce ne fut rien ! Tout nouveau non pas tout beau, comme dit trop légèr^nent le proverbe, mais tout plus facile à digérer du moins... — C'est l'histoire de certaines premj^res représentations, qui pas-

sent sans orage parce qu'on y dort d'un œil : on appelle cela des succès d'estime.

Mais le lendemain, quand M. Pimpaneau revint, à*heure fixe, prêt à nous débiter le second acte de son drame!.. — car il avait tenu à ne nous offrir qu'un acte par soirée, le traître, pour ne pas nous' fatiguer !

Et le surlendemain, et les jours suivants... dix soirs de suite... car après avoir achevé ses cinq actes, M. Pimpaneau s'acharna à nous relire les passages les plus remar-

quabUs de son œuvre /.. {sic).

Lorsque nous nous trouvâmes ainsi toujours, et sans cesse, et puis encore livrés à Vivanhoë forcé, concevezvous quelles durent être nos soufi^ances?

Mais dites, le concevef-vous ?

Et c'est qu'il n'y avait point à essayer de l'interrompre ou de le distraire dans sa lecture ; encore moins de se délivrer de lui en lui fermant notre porte !

Froid, posé, convaincu, M. Pimpaneau était inaeoe&sible à toute attaque de ce genre.

Gausait'on au milieu d'une tirade? il nous rappelait à l'ordre du geste.

Parlait-on, — entre deux scènes, — de faire un peu de musique pour M donner le loisir de se reposer f il s'écriait : Tout à l'heure ! tout à l'heure !

Et son tout à l'heure ne sonnait jamais !

U TRIBC ftfiS GËNEtRS. 47

La bonne, d'après mes ordres, lui annonça un soir que nous étions absents.

— Absents ! pour les étrangers, répliqua-t-il ; mais pour moi !..

Et il pénétra triomphalement jusqu'à nous.

Une autre fois que, décidés^ mettre, à tout prix, un terme à ce supplice, nous avions résolu, une fois réunis, Lucette, Pierre, Eugène et moi, de n'ouvrir à personne...

Ayant sonné un coup, deux coups, trois coups, six coups sans succès, M. Pimpaneau eob la patience d'attendre près d'une heure sur le carré.

Au bout d'une heure il sonna derechef.

Nous ne pouvions nous imaginer que ce fût lui... on alla ouvrir.

Et, comme l'ombre de Banquo, il nous apparut aussi affable, aussi poli que de coutume, en nous disant :

— Vous faisiez de la musique, sans doute ? vous ne m'aviez pas entendu sonner ?

Et le lendemain, pour déjouer semblable contre-temps, BU cas où nous ferions de la musique, M. Pimpaneau avait eu soin d'arriver chez moi avant tout le monde : avant Lucette, avant Pierre, avant Eugène, avant moi!.. » •••....

Tenez ! parole d'honneur ! c'était à en .devenir fous !

Nous ne rêvions plus que Gurth et coups de poing, Rebecca et incendies, Richard Cœur-de-Lion et tournois^..

À& LA tRtBÛ DES GËIfEIlnS.

Et autres personnages et événements ù'hmnhoë,

Lucette en perdait sa gaieté.

Eugène, Pierre et moi nous en maigrissions à vue d'œil.

Ce drame... ce drame stupide, —vous vous doutez qu'il était stupide ! pâteux ! filandreux ! — ce drame de M. Pimpaneau était devenu notre bête noire...

Son auteur, notre bourreau !

Je me rappelle qu'un jour, dans le paroxysme du désespoir, nous pesâmes, sans sourciller, tous quatre, les chances probables de circonstances atténuantes en notre faveur...

En supposant que nous nous décidassions à assassiner M. Pimpaneau !

Eugène allait plus loin ; il soutenait que nous serions acquîtes purement et simplement, parce qu'on reconnaîtrait que nous avions purgé la terre d'une bête malfaisante!

C'était peut-être exagéré comme raisonnement.

ije ciel nous sauva de cette extrémité.

Je reçus un matin un mot, ainsi conçu, de M. Pimpaneau :

« Désolé, cher enfant, d'être forcé de renoncer à nos soirées littéraires. Je pars dans une heure, pour cause majeure, pour l'Allemagne. A mon retour, je me hâterai de me rendre près de vous et de vos gracieux amis. Je suis sur la piste de grandes modifications dans mon drame ; j'y vais rêver en voyage. A bientôt. lAes respects ^ la jolie petite dame.

» PîMPANEAU. »

LUcette, tHerre et Eugène poussèrent trois hurrahs quand je leur donnai connaissance de cette épître inespérée.

Nous nous livrâmes au punch des réjouissances.

Au dernier verre, il fut solennellement juré, par tous quatre, une haine à mort à tous les gêneurs amateurs de belles-lettres.

Cependant M. Pimpaneau revint d'Allemagne.

Ceci se passait cinq ou six mois plus tard.

Et, comme il l'avait promis, il s'empressa, dès son retour, de se rendre chez moi.

n était accompagné naturellement de son luanhoë, orné de modifications.

Je les laissai entrer, l'un portant l'autre, dans mon cabinet.

Mais au moment où l'amafeur allait tirer la funeste rame de papier de sa poche...

— Monsieur Pimpaneau, lui dis-je très-sérieusement, en décrochant une paire de pistolets d'une muraille, j'ai juré par le Styx de vous brûler la cervelle si vous vous permettiez encore de me lire une ligne de votre drame.

Voyez s'il vous convient de mourir !

Et j'armai mes pistolets.

M. Pimpaneau court encore.

Sans doute il me prit pour un fou furieux.

On m'a assuré qu'il avait fait représenter dernièrement son Ivanhoë au théâtre Montparnasse, moyennant la fourniture, de compte à demi, des costumes et des décors.

U TlUBt DES CÊNEITRS. ^

Une fantaisie qui ne lui a coûté que six mille francs.

Mais il a acquis, pour cette somme, le droit de graver sur ses cartes :

Pimpaneau, membre de la Société des auteurs dramatiques,

Ya-4-en ville.

quelque compliment, ont toujours une raillerie à décocher à l'adresse de mon compliment ou de mon baiser.

Ce n'est pas encore bien aigre, mais ça commence à picoter cependant.

Que se passe-t-il donc? ou plutôt que s'estril donc passé entre ma maîtresse et mes amis ?

Ce matin, j'ai interrogé Lucette. Elle a pâli, je l'ai vu, i mes premiers mots :

— Est-ce que tu f es disputée avec Pierre et Eugène? Mais, se remettant vivement, elle m'a répondu avec un

sourire :

— Me disputer avec ces messieurs! moi ! y songes-tu? -^ Mais vous ne vous parlez plus?

— C'est qu'ils n'ont plus rien à me dire.

— Vous ne riez plus, vous ne chantez plus ensemble?

— G'est qu'ils sont fatigués de jouer et de rire avec moi. Hum! tout cela n'est pas limpide ! Qui trompe-t-on ici?

J'aurai le fin mot de cette énigme.

— Eh bien ! oui, mon cher Frantz^ puisque tu exiges la vérité à ce sujet, oui, nous trouvons, Pierre et moi, que c'est une niaiserie de ta part de faccoquiner de la sorte à une petite fille comme Lucette !

— Mais elle vous semblait charmante il y a quelque temps?

— Eh! mon ami, charmante... pour huit Jours!...

— Tu lui accordais de l'esprit, toi, Eugène ?

— Penh! de l'esprit!... du bagou de grisette.

— Tu lui reconnaissais du cœur, toi, Pierre?

— Du cœur! allons donc! allons donc! est-ce que ces filles-là ont du cœur?

— Messieurs, je ne comprends pas, vraiment, quelle importance vous attachez à tout ceci !..,

— De l'importance! Permets*! c'est toi qui y attaches de l'importance, et non pas nous! C'est toi qui es venu nous interroger?

— Bref, pourquoi n'êtes-vous plus les mêmes, depuis une semaine, avec Lucette? Vous aurait-elle fait quelque chose de désagréable ?

— En aucune façon ! Seulement, à quoi cela te conduira-t-il, voyons, cette liaison ?

— Parbleu! pas à la mairie, assurément! Mais quand vous prenez un chemin, vous autres, s'il est commode et amusant, est-ce que vous vous souciez toujours du lieu où il vous mène? Je n'ai certes point l'intention de passer ma vie avec Lucette, mais elle est sage, aimable, assez jolie pour qu'on la regrette quand on ne l'aimera plus ! En outre, elle ne m'entraîneras dans de grandes dépenses! Un cadeau de vingt francs la rend joyeuse vingt jours!... A quel propos la quitterais- je ?

— Bon ! bon ! va ton train ; c'est avec de tels principes qu'on prend des habitudes... et des habitudes prises... tu sais? Autant de crampons à des sottises.

— Tu as déjà négligé tes travaux à cause d'elle.

— Mes travaux ! Quels travaux ?

— Eh ! mon cher, quand on se destine à l'art, qxxçX qu'il soit, on ne vit pas comme un ours enfermé des mQi§ entiers avec une maîtresse,

•::- Vou^ oubliçz qu^ vous teniez aussi 9ûcià\é h Toifcs, mes en£aQts?

— C'était pour ne pas t'abandonner à ta fttie.

— tda £oUe o'est pas bioa dangereuse!.. Eire, causer, fumer entre nous, trois ou quatre heurfi^ tous leis soies.

Ah ! il e$| Ycai qiip le fïp^^mm a g4té tûut cela pendant quelque temps.

— LePimpaneau était moins à craindre pour toi que ta Lucette. Un imbécile, ça se renvoie, après tout, de gré ou de force ; mais une femme qui vous plaît, ça ne se met pas à la porte comme ça... surtout quand elle est aussi fine que ta Lucette.

— Vraiment ! Lucette est donc bien fine? Vous pensez qu'elle songerait à m'extorquer une place dans mon testament? Elle s'y prendrait à l'avance 1

— Écoute, Frantz ! nous ne plaisantons pas ! Prends ce que nous allons te dire à ta guise, mais puisqu'il est nécessaire de te mettre les points sur les i, voici notre ultimatum : Tant que Lucette sera avec toi... autant que cela... eh bien !

— Eh bien ?

— Eh bien ! tu ne nous verras plus.

— Diable! ça devient sérieux en effet.

— Très-sérieux ! Nous n'entendons pas qu'un garçon, notre ami, tout plein de dispositions et d'avenir, gâche à plaisir sa vie pour l'agrément d'une fillette ! Adiçu donc ;

jusqu'à ce que mademoiselle Lucette soit moins inamovible dans ta maison, nous ne nous y présenterons plus... que de temps à autre.

— Réfléchis ! et avant peu tu accourras nous remercier de nos sages conseils.

^ C'est possil)lel adieu donc, messieurs les Tiberge.

Et je m'en étais retourné chez moi à la suite de cette conversation avec Pierre et Eugène...

Un peu 'inquiet, je n'en disconviens pas! -— On ne voit point impunément des amis se séparer de vous sans supposer qu'ils ont un motif important de se conduire ainsi...

Un peu triste : si je n'étais pas encore d'humeur à me pendre pour Lucette, j'aimais pourtant assez cette petite pour ressentir un vif chagrin à la pensée d'être obligé de la sacrifier à mes amis.

En toutes circonstances de ma vie, j'ai agi le plus possible carrément; c'est-à-dire que quand j'ai vu le danger s'avancer vers moi, je me suis toujours empressé de lui éviter la moitié du chemin. C'est le moyen le plus sûr, à mon sens, d'en finir avec les situations pénibles.

Le même soir, dès que Lucette est arrivée :

— Tu ne sais pas, petite ? lui ai-je dit : Pierre et Eugène ne viendront pas tout à l'heure... ni plus tard... ni demain... ni après-demain... ni les jours suivants ?

— Ah ! a répondu Lucette, surprise ; ils sont malades ?

— Non.

— Et pourquoi donc, alors, ne viendront-ils plus ici ?

— Parce que tu y viens trop, toi.

Le rouge a monté au visage de la jeune fille.

— Ce qui signifie qu'ils te donnent le choix entre eux et moi?

— Tout bonnement.

— Et... qu'asftu dlécidé ?

— Dame !

£t coqme je me taisais, Lucette, me tcnda^it la m^n :

— C'est juste! Frantz, il n'y a pas à hésiter entre d'anciens amis... et une femme qu'on connaît depuis $i peu de temps! Je m'en vais!.. Messieur;^ Pierre et Eugèjae peu-

. yent revenir tout de suite.

Elle s'^oignait déjà.

Mais j'ai couru à elle, et la retenant dans mes. bras :

— Ev^np et Pierre m'ont donaé les rajbjons qui leur fiant désirer quQ je me sépare de toi, Lucette... maîj^ ces raisons... nejugçs-tu pas qu'elles sont n^auvaises?

Lucette, à soa tour, m répondait pas; mais çUe pleurait.

«^ Allons ! allons! ai-je contini^é, là où ijl y a açci)^-

LV TRtBU DES GÊNEURS. él

tî6n û doit y avoir dêfetisé. Tu sais pourquoi Pierre et Eti^éidé ont cés^, dé la sorte, tdut d'un coup, l'un de t'appeler miss Lucette... l'autre de t'apporter des bonbohé et des giroflées?

Lucette pleurait toujours.

-^ Réponds moi, où je serai convaincu qu'ils ont bien fait de me dire que tu ne m'aimais pas !

— Us ont dît cela ! s'est écriée Lucette avec éclat; ils dift osé dire cela! Alors... tiens î... puisqu'ils m'y forcent... Mais tu ne ùie croiras pas !

— Je te croirai, parce que tu es une borine petite ûîle... qui hé me MX pas assez, d'afîléUrs, pour me mentir.

— Eh bien ! la vérité sur l'aversiort soudaine dé tes aVnîs à mon égard, Frantz!... la vérité vraie, tu entends?... C'est... c'^tqtf Ils o'nt voulu me faire la cour, tous les deux...

Et que, tous deux, je lès ai envoyés promener! -^ Il serait possible !

— Sans doute I ils ne cessaient de me répéter, — - chacun dé son côté, tu comprends?..

Que tu étais un volage, un écervelé, un mauvais Bu|et...

Que tu n'avais rien, mais absolument riéh pour moi!..

Et alors... sans doute... voyant que ce qu'ils me disaient ne me faisait pas la moindre impression... ils ont pris le parti... pour se venger... Oh ! c'est bien mal, pourtant, de

6â LA TUIBU DEâ GÊNEURS.

leur part! car je ne t'aurais jamais rien conté, moi, sans ce qui arrive aujourd'hui, de leurs propos, de leurs tentatives... et eux...

Lucette n'acheva pas... les sanglots l'étouffaient.

— Tais-toi, lui dis-je avec un baiser.

Ëtm'asseyant à mon bureau j'écrivis, en double, ce qui

suit :

« Pas fort, cher ami, pas fort ! Trop d'amitié, trop d'intérêt pour mon avenir ! Lucette m'a tout appris et je suis persuadé que ce qu'elle m'a appris est vrai...

» Si persuadé, que je te quitte à l'instant, comme ami.. .

» Et que je ne la quitterai que le plus tard possible, elle, comme maîtresse.

)> Bien adieu, cette fois.

» Fbantz. »

Je montrai ces billets à Lucette.

,— A quoi bon ? me dit-elle, avec cette finesse de femme qui l'emportera toujours sur notre intelligence masculine en pareille matière ! Ne leur écris rien ; ne leur parle de rien ! Ils seront bien plus attrapés l Ce mot leur prouverait qu'ils t'ont fait de la peine, — une consolation pour eux de ton abandon ; — ton silence leur montrera, au contraire, que tu les dédaignes.

— Pas mal raisonné !

Et je déchirai les deux papiers,

— Dédaignons-les donc... c'est le plus simple... et ça m'épargna deux pains à cacheter.

Et, là-dessus, Luçette, ciours chez toi, prends-y une robe, des souliers, quelques jupons...

— Pourquoi faire ?

— Nous partons dès demain matin en voyage. Tu te souviens?., je t'aVais promis de te mener au Havre si tu étais sage... tu as été sage... je te mène au Havre!

— Demain matin !

— Demain matui.

— Mais mon magasin?.. Que dirai-je à mon magasin?

— Tu feras comme je fais avec Eugène et Pierre... tu ne diras rien !.. c'est plus simple.

XÎII

Le» fCneors en voyate.

Nous venons de monter, Lucette et moi, dans un wagon — de deuxième classe, tout économiquement. — • Quand on voyage avec une modiste, on n'a pas besoin de jouer au gralid seigneur. D'ailleurs, Lucette est si enchantée, si radieuse d'aller voir la mer !.. Je crois que je l'emmènerais en charrette qu'elle s'y trouverait bien encore. Nous avons deux coins du compartiment, — en faee l'un de l'autre, comme de raison. — Lucette ne tient pas en place.. « elle voudrait déjà être en route.*, elle s'étonne d'attendre...

— S'il était arrivé quelque acddeut, me dit-elle, si nous n'allions pas partir !

Hais le convoi s'ébranle... la machine souffle et mugit... Lucette se rassure. Elle me tend la jnain comme pour me remercier d'avance du bonheur que je vais lui procu-

66 LA TRIBU DES GÊNKiniS.

rer. Allons ! il y a plaisir quelquefois à amuser sa mattresse. Il est vrai, encore une fois, que la mienne n'est qu'un grisette !

Nous voilà déjà bien loin d'Âsnières.

— Y e&-tu venue souvent, à Asnières, Lucette ?

— Non... un ou deux dimanches, avec matante...

— Elles ont toujours des tantes pour les mener à Asnières. — -

Nous laissons derrière nous Maisons, Conflans, Poissy... Lucette ne se lasse pa& d'admirer les paysages qui se déroulent sous ses yeux...

— Tu en verras bien d'autres quand tu approcheras de la Normandie !

— Je verrai des troupeaux, n'est-ce pas, avec des bergers et des bergères?

— Avec des bergères et des bergers !.. Seulement, je te préviens que ces bergers et ces bergères-là n'ont rien de commun avec ceux en porcelaine de Saxe que tu aimes tant. . . sur ma cheminée. . .

-— Ah ! regarde donc ce bouquet de bois... à droite.., et ce ruisseau qui coule à côté ! Mon Dieu, comme nous allons vite! Gomme c'est gentil ! Ah ! une chaumière !..

— : Et son cœur ?

— Non !... Et dès canards dans une mare !.. Oh ! les beaux canards !

— Plus on s'éloigne de Paris, plus beaux deviennent les canards!

— Ah ! un petit paysan sur un âne... Oh !. il le bat, le méchant !

— Les ânes sont au monde pour être battus, ma fille.

— Tiens ! cette fumée... Qu'est-ce qu'on fait donc sous ces hangars ?

— Des briques.

— Des briques! ah ! c'est gentil, des briques!

. — Tu es indulgente! Tout te semble gentil, k ce qu'il me paraît?

— Oui... tout... mais toi par dessus tout, parce que c'est à toi que je dois d'être si heureuse !

Et Lucette me tend de nouveau la main.

Hein ! qu'est-ce donc ? Pourquoi cette dame à mes côtés hausse-t-elle les épaules en regardant tour à tour Lucette et un grand monsieur sec, quoique décoré, vis-à-vis d'elle? Ah! j'y suis... Cette dame, vieille et laide, se formalise de voir une jeune et jolie fille manifester ainsi sans contrainte sa joie... Je l'entends dire tout bas à son compagnon : — «On rencontre des gens bien simples en chemin de fer ! » On rencontre des gens simples partout. Madame, et Dieu en soit louét.. Mais ce qu'on se passerait bien de rencontrer en voiture publique, c'est une femme qui sent le oiusc à renverver un Auvergnat. Penh ! Je croyais que cette vilaine substance était à tout Jamais, en France,

abandonnée aux drogues des pharmaciens. Je me trompais, Je le vois; quelques vieilles femmes l'utilisent encore... Décidément, il faut rouler i)our s'instruire. Ohf là!., mais c'est pour en mourir ! Plus cette femme s'agite quand Lucette me 6erre la main, et plus les parfums qu'elle contient se répandent... —Lucette, mou enfant... tu n'as pas un flacon de sels sur toi ?

-- Non, je n'ai que du vinaigre de Bully.

— Donne, donne... chère petite !

Je me fourre du Bùlly dans les narines, aux tempes, dans les moustaches. La dame musquée aura deviné la cause de ma pantomime vive et expressive, car elle hausse les épaules avec un redoublement de mépris, et son compagnon me contemple comme un employé au bureau des passeports dans l'exercice de ses fonctions.

Âh ! si je pouvais fumer une cigarette ! Mais je ne me risquerai pas à en demander la permission... je suis trop sûr de mou affaire ! Il ne me reste qu'une ressource contre l'asphyxie, celle de passer entièrement ma tête par la portière. J'abuse de ce moyen, nonobstant le danger qu'il présente de se rencontrer brutalement avec un train en sens inverse.

0 puissances célestes, soyez bénies ! On crie : Mantes ! La dame et le monsieur au musc — car il en recelait aussi, l'infâme ! j'en suis sûr, —descendent à cette station. Reviendront-ils ? Non. Le coup d'œil qu'ils* nous ont lancé,

LA TRIBU DES GÊNEURS. t9

. • • ji • - .

à Lucette et à. moi, en sortant du wagon, était trop sanglant pour ne pas être le dernier. On n'a pas deux coups d'œil pareils à sa disposition.

Le convoi s'est repris à filer.

;— Chère Lucette, tu peux admirer les canards à ton aise

maintenant.

— Pourquoi donc plutôt maintenant?

— Je t'expliquerai cela un de ces jours que je n'aurai rien à te dire.

— Où. sommes-nous ici, mon ami?

.— A Rosny... un village qui a appartenu à un ministre très-extraordinaire, qui se piquait de ne jamais mentir au roi son maître.

— Gomment se nommait ce ministre ?

— Sully.

— C'est dans l'ancien temps, n'est-ce pas?

— Tout ce qu'il y a de plus ancien... Avant peu, nous

toucherons à Bonmères, à Vemon.,. puis cinq stations en-

* co.re... cinq petites stations, et nous entrerons dans Rouen,

où tu verras...

:— Ah !.. mais je ne m'abuse pas I c'est ce cher Frantz

qpi est là !.. Je me disais aussi : Voilà une voix !.. Pardon,

Monsieur, vous permettez ?. .

. Je me suis interrompu net dans ma période descriptive

au bruit de ces paroles parties du coin opposé du compar*

timent. Je regarde , Lucette en fait autant, et nour aper-

70 LA TRIBC DBS GÊNEtRS«

cevons un monsieur qui, enjambant à travers les autres voyageurs, parvient à grand'peine -à se placer près de moi.

C'est un nommé Chanteclair, que j'ai vu souvent à dîner chez un de mes oncles.

M. Chanteclair fait un instant concurrence à Lucette, tant il met d'effusion à me presser la main ; puis il s'écrie :

— Comme on se rencontre ! Est-ce drôle, hein ?

— De se rencontrer... Dame! je ne trouve pas; ça arrive!

— Assurément, mais je veux dire. . . Et vous allez, comme ça, vous promener?'

— Oui... nous allons jusqu'au Havre.

— Ah !.. madame est avec vous ! Pardon, Madame... je vous présente mes hommages.

Lucette rend un léger signe de tète au grand salut de M. Chanteclair ; elle est bien trop occupée alors d'un moulin à vent!

— Moi, je ne vais qu'à Rouen, reprend M. Chanteclair, en m'offrant une prise, — que je refuse, je vous prie de le croire ! — J'ai des commandes importantes dans cette ville... carmes machines marchent très-bien; vous savez ?

— Non, je ne sais pas trop, je vous l'avoue.

— Comment ! vous ignorez que j'ai inventé une machine orthopédique extrêmement curieuse?..

— Je rignorais absolument.

— Oh ! mon dier, on ne parle plus que de cela dans tout Paris! J'ai frappé un grand coup ! Les médecins se sont émus... très-émus !.. Yous concevez !.. je les contrariais en me mêlant de rendre la santé à leurs malades ou en la conservant à ceux qui se portent bien ! Heureusement je suis protégé... très-protégé... De plus, j'ai un brevet pour vingt ans...

Gomment! vous n'avez pas entendu parlerde la machine Chanteclair?

-— Pas le moins du monde.

-T Cest étourdissant ! Mais avec ma machine, mon cher, plus de bossus, plus de bancals, plus de rachitiques... mieux encore : plus de phthisiques ! On a son instrument chez soi... on s'exerce tout seul... et les membres s'assouplissent et se raffermissent à vue d'œil... les poumons se dilatent... le sang circule... tout l'organisme, enfin, profite des bienfaits de ma découverte. J'ai des machines de différentes forces... des machines pour les enfants, pour les adultes, pour les grandes personnes... J'en ai même pour les vieillards...

II faudra me venir voir à Paris, Frantz... je vous montrerai tout cela et vous jugerez de l'ingéniosité de mon invention !

Et, s'il vous est agréable, à vous ou à madame...

7S LA TRIBU DES GÊNEI3BS,

■^ Merci bien ! nous nous portons à merveille tous les deux.

— Frantz, qu'est-oe que ce village, vois donc ?

— Pont'-de-l^ Arche, mon en^amt,

— Pont-de-l'Arche, Madame ; j'y ai aussi quelques commandes...

Pour en revenir à ma machine, mon di» am,ie vous préviens que c'est d'amitié, dépure amitié, comme échantillon, que je vous en offre un exemplaire... «

Mais vous qui connaissez des 'journalistes.,, des publicistes... un mot en passant qu'on glisse dans une feuille publique... J'ai dépensé deux mille francs en annonces, depuis deux ans, tel que vous me voyez I

Âh 1 mon ami... il n'y a que les annonces, il faut le reconnaître ! Aussi, je m'étends ! je m'étends 1..

— Serons-nous bientôt à Rouen, Frantz 1

— Bientôt.

— Une petite heure encore. Madame. Bref, mon ami, avant peu j'espère posséder des représentants dans les principales villes de France... et en Algérie aussi !.. Ëh ! eh ! on ne doit pas négliger ses conquêtes...

— Ah ! c'est un mot, cela, monsieur Ghantedair 1

— Un mot ! plaît-il ? Oui... oui... c'est un mot... je n'y étais pas! Il m'est échappé!...

Et dans vingt ans... quedis-je, vingt anatu dans dix ans, grâce à moi, je vous le répète, mon bon Frantz, une

foule de nu^adies auront disparu de notre belle patrie... Et cela s'explique... Suivez-moi attentivement! D'où proviennent, la plupart du temps, les maladies qui désolent l'humanité?.. Du manque d'exercice. Et pourquoi le manque d'exercice ? Parce que les occupations usuelles nous obligent à négliger l'hygiène. Or, avec ma machine...

Cela dura, sur ce ton, jusqu'à Rouen.

Pendant une heure encore, cloué sous le robinet de M. Chanteclair, je dus non pas écouter,— je mentirais si je disais que j'écoutais, je n'entendais .pas un mot, — mais faire semblant, du moins, d'écouter le développement du système de l'inventeur des machines orthopédiques !

Lucette s'apercevait bien de ce que je souffrais, et elle essayait, de temps à, autre, de m'arracher aux griffes de mon gêneur...

Mais la pauvre enfant avait beau faire : après une phrase jetée entre parenthèses sur un site, sur un village en pers-

70 LA TRIBY} DES GfiNEmS.

pective, M. Ghanteclair me ressaisissait impitoyablement.

 diverses reprises même, il osa tenter d'attirer Lucette dans ses filets en lui promettant de la rendre forte et vigoureuse.

Du moins je réussis à détourner le coup de la chère petite. C'était assez d'un martyr ! — Regarde les canards! regarde les canards ! criais-je à Lucette, chaque fois qu'elle tournait vers nous sa mine affligée !

Enfin nous sommes à Rouen. H. Ghanteclair nous présente ses hommages accompagnés d'une dernière et solennelle invitation à lui rendre visite... à lui et à ses machinés ! 11 n'a qu'à nous attendre !

Le convoi se remet en marche. Nous ne sommes plus que quatre dans la voiture : un vieux monsieur qui lit son journal et une sorte de paysan qui dort dans un coin. Je puis fumer une cigarette à présent, j'espère. L'odeur du musc qûii^ne en^re autour de moi, jointe à la conversation de l'orthopédiste... oh !.. j'ai une migraine !.. une migraine !..

— Vous permettez? dis-je au vieux monsieur au journal en lui montrant mon pope/fôto et mon tabac.

U s'incline en signe d'acquiescement.

Par la mémoire révérée du président Nicot, la douce chose qu'une cigarette en certains moments. Il n'y a que les fumeurs pour apprécier cette jouissance-là t

Mon malaise se dissipe déjà. Je cause, je ris, je chante. Je regarde les canards aVéc Lucette , nous confectionnons les projets les plus échevelés. Débarqués au Havre, nous commencerons par dîner; on commence toujours par là, généralement, quand on vient de faire un asâez long voyage en chemin de fer... Nous mangerons du poisson...

beaucoup de poisson...

— Oh ! il doit être bien bon le poisson, là-bas ! me dit Lucette, et pas cher, n'est-ce pas?

— Absolument comme à Paris.

— Comment ! dans le pays l

—- Dans le pays où il se fabrique... hélas! oui! C'est dans le genre des pêches à Montremlroux-Pêches, 'chère enfant... elles y valent le double... quand on consent à vous en vendre.

— Et tout de suite après dîner, nous irons nous promener sur le bord de la mer, hein, Frantz ? Je veux rapporter des coquillages à toutes ces demoiselles du magasin... et un petit perroquet à Madame... Ça l'empêchera de me gronder d'être partie sans la prévenir.

— Tu auras tes coquillages et ton perroquet... un singe, si tu le désires !

— Non, ça mord.

— Avec ça que les perroquets s'en privent, de mordre ! Seulement, eux, ils enlèvent le morceau.

— Oh ! oh ! on fumé donc ici, à cTheurè ! C'est ça que ça me chatouillait si drôlement le nez ! Alors, messieurs, mesdames, la compagnie, puisque c'est autorisé, je m'en vas en brûler une crâne. •

C'était le paysan qui venait de s'éveiller, le nez, comme il le disait, doucement émoustillé par les nuages échappés de ma cigarette.

Lucette se penche vers moi en me disant :

— Hais nous allons étouffer là-dedans si ce monsieur fume aussi ! Et puis, la pipe, ce n'est pas comme le cigare ou la cigaret^te. Ça sent mauvais !

— Que veux-tu, ma bonne amie, c'est ma faute ! Si je n'avais pas donné l'exemple \., Les mtes d'une erreur /.. On a fait une infinité de comédies morales, mais ennuyeuses, là-dessus...

- — Tu ris!., mais ça m'étoufi'e, vois-tu... les yeux me piquent...

— Mets ton cœur et tes yeux à la portière.

— Eh 1 eh ! vous avez fini votre dgaUf monsieur? me crie le paysan; vous n'avez peut-être plus de tabac..', en voulez-vous? j'ai ma blague...

— Non, merci... gardez votre blague, j'ai fini.

Si U TRIBU DES GÊNEURS.

— Sitôt que ça ? Âh ben mol, ça dure plus longtemps, mais aussi c'est bon, une bouffarde t

Cest bon, pour lui !.. Ma pauvre petite Lucette, elle est toute pâlotte ! Le diable soit de ma maudite inspiration!.. Mais, en vérité, je ne puis dire à cet homme de cesser.

Âh ! il faut avouer que si les gêneurs nous viennent le plus souvent sans que nous les appellions, il nous arrive souvent aussi de les attirer vers nous.

— Du courage, Lucette ! la pipe de ce monsieur tire à sa fin...

Et j'aperçois le Havre !.. Ah ! vois-tu, en face ?

— Et la mer?

— Non ; la mer paraîtra plus tard; elle est comme les jolies femmes auxquelles on rend visite, la mer : elle ne se montre pas tout de suite.

Les boarf cote rênear*.

Nous sommes descendus avec armes et bagages à l'hôtel de France — un hôtel ni trop splendide ni trop simple d'aspect, un hôtel entre le ziste et le zeste, enfin, comme il convient à de paisibles voyageurs qui n'ont point de compte ouvert chez Rotschild.

Cet hôtel, sis quai d'Ângoulême, a cet agrément encore qu'il domine la plage; Lucette est dans le septième ciel; de la fenêtre de notre chambreelle entendra le bruit des vagues et elle pourra voir les vaisseaux entret en rade et en sortir!.. Je crois. Dieu me pardonne, que si je n'y mets ordre, cette petite passera la nuit à la fenêtre !

Quelle heure est-il ? Pas encore quatre heures... et l'on

D6 dîne qu'à six à l'hôtel, — car tout réfléchi j'ai arrêté

que nous ^aérions à table d'hôte ; cela m'amuse assez, en

dS LA TRIBU DES GÊNEURS.

voyage, les tables d'hôte ; on y rencontre des [types. —Je me meurs de faim et, en attendant le diner, je prendrais bien un bouillon ; nos deux stations en route, aux buffets, m'ont creusé l'estomac au lieu de le remplir.

— Ton avis, Lucette ? Prenons-nous un bouillon ?

— Oh ! il vaut bien mieux nous aller promener.

— Mais nous avions décidé que nous dînerions en arrivant !

-— Mais puisque le dîner n'est pas prêt ! D'ailleurs, si tu prends quelque chose maintenant, vois-tu, tu n'auras plus d'appétit plus tard. Oh! je t'en prie... Frantz! ne prends rien... et allons tout de suite là-bas... tout près de la mer.

— Sur la plage ?

— Oui... sur la plage... Tu verras... le temps passera ù vite» que Ui ne t'en apercevras pas.

Je me rends aux supplications de Lucette, et à cet argument surtout : que si je mange maintenant, je mangerai Booins bien plus tard.

Nous deseandons vers la jetée. Chemin faisant, j'explique à «a o(^psigne tout ce qui frappe ses yeux. Je ne suis pas bien fort sur ma viUe eu Havre, mais Lucette est si accommodante 1.. Quané je ne sais pas, j'invente... C'est un excellent moy^ pour ne jamais rester oourt. Néanmoins, j« lut apprends encore ^e cette vieille tour qu'elle admire à l'^trie 4u port s'a#tpeUe la tour de François r%.. et

LA TRIBU DBS GiSIËimS. 83

que cette immense retemied'eaa» en avant du canal, pour le débarrasser du galet qui vient l'obstruer, a nom laFloridê.

— Pourquoi la Floride? me dit Lucette.

— Parce que celui qui a eu l'idée de ce bassin s'appe* hit Floridor.

Hein I qu'est-ce que vous pensez de ma manière de satisfaire les questions indiscrètes ? £h lûen ! je vous jure qu'if y a quantité de savants qui n'en font pas d'autres que moi.

Mais Lucette ne songe plus à me questionner; la voilà en pleine Californie d'histoire naturelle au milieu des galets. La mer est basse, nous avançons assez loin sur la plage, cherchant des coquillages et des bêtes... car Lucette a aussi la manie des bêtes... Elle pousse des cris quand* elle aperçoit une moule, des exclamations furibondes quand elle rencontre une crevette ! Elle bondit !.. elle vient de ramasser un crabe microscopique !.. Mais il remue ! il est rivant ! . . Lueette l'emportera à Paris !..

— Mais, chère enfant, d'ici à ce <ïue'nous partions, il aura expiré. T

— Oh ! que non !.. En en prenant bien soin !

Souvent aussi Lucette s'arrête subitement, les yeux tournés vers cette immense nappe d'eau dont les franges écumantes s'agitent à nos pieds. Le regard de la jeune fille étincelle. Ces mois reviennent sans cesse sur ses Jèvres entr'ouvertes par la stupéfaction, l'ivresse :«^ Est-ce hem 1

Bé LA TRIBU DES GÊNEURS.

est-ce beau !.. Brave petite, je me félicite d'autant plus de f avoir emmenée avec moi, puisque tu ne demeures pas insensible aux sauvages magnificences de la mer ! Gela me prouve une fois de plus que tu n'es pas une sotte, n est avéré qu'il n'y a que les sots — et les aveugles — dont le cœur ne batte point, dont les yeux soient sans flammes, en face d'un tel spectacle.

Mais ma montre marque six heures moins dix... Dix minutes ne sont pas de trop pour retourner à l'hôtel.

— Vite ! vite ! Lucette... au dîner !..

— Oh! encore un instant!.. Vois donc ces cailloux, on dirait de l'agathe !

. — En effet, on les monterait en épingles !.. Mais le potage nous réclame... allons Lucette !

— Ah!., c'est un vaisseau que nous apercevons là-bas, dis, Frantz ? Est-ce qu'il va entrer au port ?

— Il en est bien capable, mais ce que je puis te certifier, c'est que nous ne l'attendrons pas. Viens-tu dîner ?

— - Oh !.^ cette herbe... comme elle est épaisse et luisante!

— C'est du warech.

— Qu'est-ce qu'on fait de cela ?

— Des sommiers non élastiques... Viens-tu ?..

— Oh ! je veux en garder quelques feuilles pour les emporter, dis, Frantz?

Je n'écoute plus Lucette; Je me dirige à grands pas vers le quai.

Après avoir feint une minute de ne point se préoccuper de ma fuite, la Jeune fille prend pourtant le parti de courir après moi en m'appelant.

Je m'arrête... Je me retourne.

— Âh! tu es aimable de te sauver ainsi!.. Tu ne me laisses pas m'amuser un peu ! J'avais trouvé un poisson vivant.

— Ma bonne amie, J'estime les poissons vivants, à l'occasion; mais, lorsque Je tombe d'inanition, Je confesse que Je les préfère au court bouillon ou sur le gril...

— Hum !.. tu ne songes qu'à la table ! . . Est-il six heures, seulement ?.. Tiens ! Je ne t'aime plus.

— Hein ! Qu'est-ce «que c'est que cetou-Ià, Mademoisdle? Ck)mment, Je vous emmène en voyage... et la première chose que vous me dites en arrivant au port... — au port est le terme exact... — pour me récompenser de ma gracieuseté, c'est que vous ne m'aimez plus !

— Eh ! si nous ne voyageons que pour manger, aussi !

— Ëh ! malheureuse petite fille, si nous ne mangions pas, nous ne voyagerions plus. Écoute, Lucette, sois donc raisonnable ! Nous resterons six Jours, huit Jours si nous voulons, en Normandie... ménageons donc nos émotions et notre estomac.

Qu*est-ce que c*est que cette mer-là, d'ailleurs, et ces poissons que tu regrettes ?

liais demain... après-demain, nous irons à Ronfleur, à Sainte-Âdresse, à Étretat... Cest là que tu verras une vraie mer et de vraies bètes.

— Parole ! Ça sera encore plus t>eau qu'id f

— La difii&rence de l'Arc de Triomphe de l'Étoile avec la Porte SaiolrDeais... de la carpe avec la baleine !..

Lucette a cliassé de son joli visage la moue boudeuse qui l'assombrissait. Elle me prend gaiement le bras en s'écriant :

— Alors je ne t'en veux plus. Allons dîner... Mais^ c'est égal, sitôt après le café nous redescendrons sur la plage !

Wil

Nous eRtroBs dans la salle à manger de ThèteL B^à ^elques dlneors se sant installés ; on va servir le potage. . . Je m'empresse de prendre place aveo Luceite.

Pendant le premier service, mes yeux n'ont pas quitté mon .assiette. €e qu'on nous donne est assez ïtm, au reste. Ma compagne semble partager mon opinion, car elle ne s'occupe, ainsi que moi, que de se nourrir;

Cependant Je commence à me calmer un peu. Examinons donc la composition de cette table d'hôte. Rien d'extraordinaire : des têtes de marchands, de commis-voyageurs, quelques Anglais. Âh !.. il y a un monsieur qui pérore, là bas, avec un voisin en face. 11 parle très-haut pour qu'on puisse l'entendre... Que dit-il? 11 est question de littérature, ce me senâ>Ie. «

88 LA TMBIÎ DES GftNtOKS.

— Mais c'est évident, mcm cher, le théâtre est mort... mort et enterré aujourd'hui ! Où sont nos écrivains dramatiques, je vous prie? Scribe? il vieillit.. Hugo? il se tait...

Musset? il s'éteint... de Vigny? il s'endort. Me citerez-vous George Sand ? une fausse femme... un

faux homme... un faux style ! Alexandre Dumas? un brd^

leur de planches ! de l'esprit, mais pas d'invention, pas de

couleur!

Nous occuperons -nous de ce qu'on est convenu d'appeler la jeune littérature ? Qui ça ? où ça? la jeune littérature ? Le petit Dumas ! mais sans son père il n'existerait pas ! Cest son père qui retouche toutes ses pièces, c'est connu ! £t puis toujours des personnages pris dans un monde qu'un galant homme ne saurait envisager sans rougir! Allons! allons! les camélias sont fanés, archifanés ! qu'on ne nous en donne plus, pour l'amour du ciel I Ah! nous avons aussi Ponsard... l'auteur de VHomeur et V Argent, de Lucrèce ; ce garçon promettait... ça s'est évanoui bien vite ! . . pasde nerf! . . pas de nerf ! . . Barrière. . . l'auteur des Filles de Marbre, des Faux-Bonshommes, de la Vie de Bohême.,. Pour celui-là, il est toisé!.. Je tiens de source certaine qu'il avale un litre d'absinthe par jour!.. Jugez où ça le conduira !.. Sa Vie de Bohême , il n'en a pas écrit une ligne ; c'est Mûrger, un petit chauve, qui met un an à composer une chanson, qui a tout fait.

Tenez, mon bon, mon opinion sur tous ces jeunes-là,

LA TMBD I^ËS GÊMËUM. $9

C'est qif ils ne sont pas de force à dénouer les soiiliers des vieux*..

Et que les vieux, de leur côté» ne valent pas, à eux tous réunis, un cheveu de I>ucis ou de monsieur de La Harpe !

Aussi quand je me trouve à Paris, ou me paierait pour entrer dans une salle de spectacle ! . .Fi donc ! . . perdre mon temps à des turlupinades !..

Si J'étais du gouvernement, je réduirais le nombre des théâtres parisiens à deux... ce serait encore trop de moitié.

Garçon!., du pain.

rai écouté jusqu'au bout la diatribe de ce monsieur contre les écrits et les écrivains dramatiques de notre époque. Seulement je confesse, à la honte de ma patience, que deux ou trois fois j'ai eu envie de l'interrompre en lui lançant une carafe de cidre à la tête. Le drôle ! De quel droit se permet-il de vomir ses impertinences sur une nappe de table d'hôte. Je voudrais bien savoir ce que c'est que cet aristarque de province.

— Mon ami, dis-je à iin garçon de service derrière moi, quel est ce monsieur qui parle si haut, là-bas ?

— • Ce monâeur... Ah ! c'est monsieur Perrichon.

— Il est du Havre ?

— Oui, Monsieur.

— Et que fait-il... de son métier f

Le garçon, — dont la physionomie est assez matoise ; il

9d LA TRIBU DftS GÉNBIIRS»

y a de tout dans cette tèt&'là : des yeux de PsHr«$ien,4in nez de Gascon, des lèvres de Normand. — Le garçon smrit à ma dernière question... cependant il semble qu'il hésite à y répondre comme il le désirerait...

Je reprends, pour lui donner courage, en le tirant familièrement par sa veste :

— Eh bien ! ce monsieur? voyons! que fait-il ?

— Faillite tous les cinq ans, murmure à mon oreille le Frontin d'hôtel.

JeTaurais juré ! Tous ces bourgeois si cruels, si tranchants en matière d'appréciation artistique, voilà la plupart du temps ce qu'ils sont : tarés au premier chef. Ne crie donc pas tant après ceux qui font métier d'instruire ou d'amuser les autres, brigand, toi qui n'as jamais su que tromper et voler tout le monde ! Vous me direz que le manque de probité n'ôte point la faculté de juger les œuvres littéraires. C'est possible. Cependant, comme vous avez probablement remarqué que les honnêtes gens sont plus indulgents dans la vie que les fripons, je vous répondrai que je reconnais à un fripon, moins qu'à un honnête homme, le droit de critique, la flt-il même intelligente. L'art est une arche sainte que des mains indignes ne doivent point profaner.

Mais j'ai achevé mon café.

— Partons-nous ? me dit tout bas Lucette.

-* Partons! Je ne demande pas mieux. Je soupçonne

LA TltlBC I>ES GÉRBUItS. 91

le moftsienr smx faillîtes chroniques d'être sur le poiut de reprendre le cours de ses empoignements. 0^

Nous nous levons ; nous sommes près de la porte de la salle à manger, quand je me sens arrêté par le bras. Je me retourne et j'aperçois devant moi un gros monsieur et une grosse dame me souriant jusqu'aux oreilles.

— Vous ne nous reconnaisisez pas, monsieur Meserf s'écrie Tliomme.

' — Gomment ! monsieur Moser, vous ne nous reconnaissez pas? s'écrie la femme.

— Pardon !.. Je crois, il est vrai, avoir eu d^ l'avantage... Mais je vous avoue...

— Monsieur Goco... votre propriétaire... il y a deux ans... quand vous demeuriez rue d'Engbien !

— - Monsieur Goco, chez qui vous êtes venu une fois en soirée, en carnaval ? A preuve que vous nous avez chanté une chansonnette que je me rappelle encore!., le Sansonnet,.. Ça se chante en sifflant?

— Ou ça se siffle en chantant... Ma femme a voulu que je la lui achète le lendemain... et elle Ta apprise... Oh ! elle l'a apprise tout dé suite. Seulement, elle n'est jamais parvenue à la siffler... Eh ! eh !.. c'est moi qui siffle pour elle!.. Eh! eh!..

Eh bien ! y êtes-vous maintenant ?

— Parfaitement ! parfaitement !

-— A merveille donc !.. Eh! eh! Oh! nous, nous vous

avons reconnu sans bargu^ner, par exemple ! J'étais làbas... en face... au bout de la table... J'ai dit à ma feame: « Cora» regardeun peu ce jeune homme, à ta droite... avec des moustaches rousses et une chemise de couleur... qui est-ce ?» — Mais c'est monsieuf Moser , que ma femme m'a répondu aussitôt! Eh ! eh! et nous avons attendu que vous ayez terminé de dîner pour vous accoster... Eh ! eh!.. Et voilà!..

Et monsieur Coco me donne une énormissime tape sur l'épaule en riant plus fort que jamais, tandis que, de mon c6té, j'essaie de donner à mes traits toute l'expression d'allégresse que comporte la circonstance.

Cependant, comme je ne suf^ point tenté de demeurer là une heure encore sur le seuil de la porte, en butte aux réflexions des dîneurs, je pousse du coude Lucette, qui a considéré cette scène avec impatience^..

— - Eh bien ! enchanté de vous avoir rencontrés, Madame, Monsieur !.. dis-je en m'inclinant, et au revoir!

Et faisant marcher Lucette au pas gymnastique, je l'entraîne, à travers un vestibule, vers la rue.

Mais j'avais compté sans mes gêneurs! Les époux Coco, quoique gros à eux deux à en faire huit comme Lucette et moi, marchent aussi vite que nous. Ils sont sortis sur nos talons de l'hôtel ; ils nous arrêtent de rechef. . . ils se mettent devant nous comme des créanciers devant des débiteurs.

—Et puis, qu'est-ce que c'est que ça... de se sauver ainsi ?

s^écrie le mari en me reprenant le bras. Gomment! cela TOUS désoblige donc de nous aroir rencontrés ?'

— Dutout!.. Mais c'est que... comme nous allons nous

promener un peu sur la jetée!..

— Mais nous allons nous promener aussi, nous. —: Mais...

Et je me penche à Toreille de monsieur Coco.

— Mais... vous êtes avec Madame, vous... et moi... vous comprenez ?

— Vous êtes avec une de vos victimes, vous! n'est-ce pas!.. Eh!., eh!., mauvais sujet! Faublas!.. Lovelace!.. Après!., qu'est-ce que cela nous fait à nous!.. En voyage est-ce qu'on s'occupe de ces enfantillages-là!.. D'ailleurs ma femme n'est pas bégueule! Voyez... la voilà déjà qui jacasse avec votre jeune personne ! Eh! elî !

Madame Coco, en effet, tandis que son mari me harponnait, s'était emparée de Lucette.

Ah ! il n'y* a pas à reculer ! Il va falloir se promener avec les Coco ! Lucette me lance un regard tout rempli de tristesse en se mettant en marche près de moi et de mon ex-propriétaire, aux côtés de la grosse dame. Convenons que le hasard se livre souvent à de bien fâcheuses fantaisies!.. Me réunir de la sorte à ces gens que j'ai vus deux ou trois fois dans ma vie ! C'est ma faute, aussi ! Pourquoi suis-je allé à une de leurs soirées! Pourquoi y ai-je chanté le Sansonnet! Qs étaient mes propriétaires, je de-

9i LA TUBu Dts GÊmnms.

v^ les traiter en propriétaires... Leur payer mon terme... Quelquefois !.. mais danser et chanter chez eux, jamais !

Nous errons pendant environ deux heures sur la jetée et au bord de la plage, mais adieu le plaisir, la gaieté!.. Madame Coco parle chiffons à Lucette... C'est tout au plus si la pauvre enfant peut regarder, par-ci par-l^ un vaisseau... ramasser un coquillage!

Quant à M. Coco il m'entretient de ses affaires. Jugez

comme cela m'intéresse ! Il m'apprend qu'il va ajouter deux étages à sa maison de la rue d'Enghien... Qu'il augmentera tous ses locataires d'un tiers, l'éclairage à part, et, qu'à ce compte, avant dix ans, il sera rentré dans les déboursés de ses nouvelles constructions. Ensuite, abordant les affaires en. général, M. Coco m'explique comme quoi la meilleure manière de s'enrichir consiste à posséder beaucoup d'immeubles. — La Palisse n'eut pas mieux dit. -— Enfin, passant du grave, au doux, du sévère au plaisant, M. Coco me confie qu'il lui arrive de donner de temps à autre des coups de canif dans le contrat; qu'il a une maîtresse pour l'instant, une petite, comme la mienne, qui lui coûte peu et qui l'adore. .. que madame Coco n'est point jalouse au surplus, et que, pourvu qu'elle ait son tapioca tous les matins, sa robe neuve tous les mois et son voyage à la mer tous les ans, le reste ne lui importe guère!

Toute cette narration, entremêlée de : eh! eh i —Car

M. Ck)co rit toujours en parlant, qu'il parle de ses amours, de sa femme ou de son arg»jnt ; — farcie d'une telle quantité de : eh ! eh ! agaçants, fatigants, énervants, qu'en dépit de la bonne volonté que j'ai mise à supporter mon supplice^ je sens mes tempes qui battent, mes oreilles qui tintent!..

Par bonheur une petite pluie fine commence à tomber... Il est urgent de rentrer à l'hôtel!.. Merci mon Dieu!,. Dix minutes de promenade de plus, j'avais une attaque d'apoplexie.

XYIII

M. et madame Coco ont absolument voulu nous escorter Jusqu'à notre chambre. J'ai même craint un instant qu'ils n'y entrassent avec nous ! Le mari avait agité la question d'une partie de bézigue ! Pour le coup, j'eusse plutôt brisé les vitres !

Enfin, ils se sont décidés à nous souhaiter le bonsoir, lui en me laissant, malgré moi, son journal : \eC<mstitiir tiamel, — - fort récréatif, assure-t-il, ce jour-là; — elle après avoir baisé au front Lucette, qu'elle trouve une jeune personne accomplie,

n est cohvenu... — convenu ! ce sont eux qui le disent Yous entendez bien.? — que demain matin, à sept heures,

98 U TmBU DES GÊNEURS.

nous prendrons, à frais communs, une voiture pour nous rendre ensemble à Etretat!

— Mais c'est affreux, des rencontres pareilles ! s'écrie Lucette lorsque nous nous retrouvons seuls.

— Je partage ton opinion, chère enfant.

— Mais sais-tu que cette dame est d'un bavardage et d'une niaiserie!..

— Je te certifie que son mari est de force à lui rendre encore des points à ce jeu-là.

— Oh! à ta place, vois-tu, Frantz, quand ils nous ont parlé d'aller se promener avec nous, je leur aurais dit...

— Tu leur aurais dit?

— C'est vrai! Il y a de ces choses qu'on ne peut pas dire, qu'on n'ose pas dire!

— Oui, chère petite; il est de ces tuiles qui vous menacent, qu'on voit tomber, et qu'il faut recev<5ir, sans crier, sur la tête, sous peine de passer pour des gens grossiers, malappris!

— Cependant nous n'irons pas à Etretat avec eux demain, Frantz ?.. Oh ! je t'en supplie!..

^ Hassure-toi ! Oh ! nous ne sommes pas condaimiés aux Coco forcés à perpétuité ! Ils nous attendent pour partir à sept heures... Es- tu de taille à te lever à cinq?

— Je suis de taille à ne pas dormir de la ntfit pour être m^ée plus IHI

lia «ttu us cira&Qur 99

— n siifiGit. A cieq hemres un quart donc, nous serons déjâ'loin de l'hôtel.

^ Oh ! è^e coQtr»ifite de causer dentelles, ehspeaux, folMss, rubans, quand on a sous les yeux cette mer qui ffonde... qui grofide !.. et ce^ navires qui glissent sur ses VAgoes...^ et ce (stel tout étoile!.. Car le del est éteHé, à présent, viens voir, Frantz! La pluie a cessé 1 Si neus retournions k la }etée, tandis que les Cooo derment f

— Non. Il est trop tard, petite ; je suis Mgué.

— Cestégal, il fera beau demain, je l'espère... et... Qu'est-ce que tu fais donc?

— Hein?.. Ah! je parcours ce journal.

-^ Par exemple! Voilà que tu lis des journaux, maintenant! Et des journaux qui viennent de ce vilain Monsieur ! Quelle idée!.. Je suis sûre qu'ils ne peuvent contenir que des sottises, comme lui !

En s'exprimant ainsi, Lucette, avec un mouv^nent de dépit s'est mise à la fenêtre. Ses regards contemplent Tocéan... l'horizon... Elle ne comprend pas, — et elle n'a peut-être pas tort, — qu'on s'occupe d'un journal quand on a à sa disposition un tel spectacle.

Ciel ! Non, non ! Lucette n'avait pas fjciri \ Maudite soit la curiosité ^i m'a poussé à parcourir le journal de M. Coco! J'aurais dû vraiment deviner cpi'«ii passant par earls^iesMaiiis cecliiîBts «choses deviennont liftata i

I#0 ' LA TRttU DE» GÊREimB.

Sous la rubrique des Faits-Paris, voici ce que Je vieas de lire dans le CanetitutûnMl du jour.

« Le bruit courait hier à la Bourse que M. B. J., ban* quier, rue Montmartre, était en fuite laissant un déficiténorme dans sa caisse. Des renseignements puisés à bonne source nous permettent d'annoncer que cette fîich^ise

nouvelle n'est que trop certaine. »

Involontairement J'ai poussé un cri après avoir lu ces lignes. Ces initiales B. J. sont transparentes ! Et le nom de la rue identique ! . '. Cest bien le banquier Baptiste Jarray qui a fait banqueroute !

Et Baptiste Jarray est dépositaire de la moitié de ma fortune!

Lucette est accourue vers moi. Elle demeure interdite en apercevant ma pâleur.

— Qu'as-tu donc, mon ami ?

-7 Ce que j'ai... j'ai... que je viens d'apprendre par ce journal que je suis à peu près ruiné.

— Âh! mon Dieu! Il serait possible!

Je montre à Lucette les cinq désolantes lignes du Constitutionnel et je lui explique d'un mot ma position visà-vjs de M. Baptiste Jarray.

Lucette est anéantie.

— Ruiné! ruiné, murmure-t-elle. Et que comptes4u faire à cette heure?

— Dame... je voudrais bien rester, avec tQi, quelques

• LA TRDni DtS GCNBITRS. i6i

Jours au Havre et aux environs, comme je te l'avais promis, mon enfant mais je ne te dissimulerai pas que, d'abord, je n'y serais point d'une gaieté folle, maintenant, et puis...

— Et puis que tu as besoin d'être à Paris, c'est trop juste,» pour savoir si cette nouvelle n'est pas fausse!., ou, du moins, s'il n'est pas quelque moyen encore de sauver ton argent!

Oh ! il n'y a pas a hésiter! Partons ! Partons tout de suite, veux-tu, Frantz?

Je serre la main de Lucette. Décidément cette petite a du bon. Tant de joies en expectative si vite évanouies! et pas un regret pour elles!.. Il y a bien des grandes dames qui auraient risqué un soupir !

— Tout de suite, c'est inutile, dis-je à Lucette,^ mais demain matin, au premier convoi, nous retournerons à Paris.

bh! mais tu emporteras ta perruche et tes coquillages, entends-tu, chère enfant !

— Non ! non,., je ne veux plus de rien !

— Pardon! C'est bien le moins qu'il te reste un souvenir... d'un plaisir, que tu n'as fait que rêver !

Deux heures, Lucette s'est endormie.

Moi, je ne puis goûter de-repos.

IQt u WÊ» Ptt Gttaan.

V^& fsumen raott iiMomnie, s'ail-ctt pas. Ikia pwte ai sûtiaote milte fraDOS» eela vai^ bian un amniae! .Bfes yeux ne imuTeot se détacher de ce«misérabte nu^

méro du ComUhitiûmel, encore ouvert là» à ^pielques pas, sur une table!

Ab* dire que si je n'avais pa» reacoutré les Coco!...

Allons! pas de folies!

Sans les Coco je n'aurais point connu mon désastre ce soir, sans doute ! Mais il eut toujours fallu que je l'apprisse demain... après-demain!..

Il est vrai que c'était quelques heures de plus d'arrachées au chagrin i

Encore une fois Lucette avait donc raison : Je ne devais pas m'abandonner à la lecture de ce journal !.. c'était bien «assez diavoir été le martyre de la conversation Coco...

xviir

Les ffénears d'ateliers.

De retour à Paris, je me suis empreissé» comme de raison, de courir rue Montmartre, au domicile de mon banquier. Ah 1 le Fait-Parid ù\x ConsiUutiormel n'était pas un canard ! M. Baptiste Jarray est, k cette heure, en Belgique avec mon argent et celui de bien d'autres pigeons i Quand on s'en- va en Belgique on ne saurait emporter trop d'argent, h ce qu'il paraît i Tudieu i M. Baptiste Jarray est un rude gêneur, celui-là i et de l'espèce la plus laide et la plus désagréable... Une espèce qui pousse à Paris, fleurit à Bruxelles et mûrit ~ assez souvent, heureusement, — à Toulon.

Tandem et denique ! 11 me reste à peu près trois mille livres de rente sur l'État. Avec deux ceçt dnquante francs par mois ou ne meurt pas de faim! -

Mais il s'agit maintenant de songer sérieusement à m'occuper. Jusqu'à ce jour je n'avais vu dans le travail qu'un délassement, l'instant est venu d'y chercher uhe ressource.

Queferai-je, décidément? Ehrne vais-je pas m'imaginer, par hasard, 4u'il est de toute rigueur que d'ici à de< main j'aie trouvé le moyen de gagner de l'argent !

Je ne veux me. mettre ni dans les affaires ni dans le commerce.

Je ne veux pas davantage d'un emploi.

Cest dans leslettres, je Mai toujours rêvé, c'est au théâtre surtout que je me créerai une position, — ou, tout au moins, que j'y essaierai.

Mais on ne devient pas homme de lettres du matin au soir. Il y a bien des gens, sans doute, qui n'y regardent pas de si près ; ils n'étaient rien la veille, ils se font écrivains lé lendemain,* comme on se fait cafetier, marchand de pain d'épices, tout simplement parce qu'ils trouvent que le métier d'auteur est un bon métier! — Et ce qu'il y a de plus singulier, c'est que ces gens-là réussissent quelquefois, — comme métier!

Avant de rien entreprendre, moi, je tàterai le terrain: J'avais quelques connaissances bien placées que j'ai négligées, je les reverrai. S'il me vient une idée heureuse, je là leur soumettrai. Je n'ai pas de nom... il me faut nn aide pour mes premiers pas; cet aide, c'est aux relations

de me le donner. En attendant, soyons philosophe ! oublions qu'une moitié de mon patrimoine s'est enfuie, et, ayee l'autre moitié, voyons, étudions, vivons !

Je m'en allais, réfléchissant ainsi, un peu triste. Je le confesse, en dépit de mesigrandes résolutions de patience, de courage et de travail. Au coin du boulevard et de la rue Montmartre, quelqu'un m'aborde : c'est Ernest Protteau, un grand garçon orné d'une barbe blonde qui lui descend sur la poitrine...

A y remplacer, au besoin, le gilet.

— Où allez-vous ? me dit Protteau.

— Je ne sais pas. •»

— Bon! vous flânez! Alors vous m'accompagnerez jusque chez Emile Bounhiol!.. Emile Bounhiol, le peintre?.. Voilà un an qu'il veut absolument faire mon croquis... pour une galerie de portraits d'hommes de lettres... qu'un Anglais lui a commandée... Je le lanterne toujours, mais, aujourd'hui, comme j'ai cinq minutes à àioi...

Ah !^ êtes-vous heureux de pouvoir flâner, vous, mon bon Frantz!..

Moi, tel que vous me voyez, je suis sur les dents !

J'ai cinq pièces en train, dont deux pour le Gymnase, une pour le Palais-Royal... une aux Variétés... puis deux drames!.. Dprmeuil et Montigny m'écrivent lettres sur lettres... Hostein et Fournier me tannent!.. Avec cela, je me suis engagé à terminer, avant la fin du mois, deux

grsoftds ranuuis pour la Patm e( l'i^xemâ^ notionafe.,, -— Mais VOU& avez des collaborateurs pour vos pièces ?

— Sans doute ! sans doute ! Siraudin au Palais-Royal» Dumaooir au Gymnase, Anicet à la Porte-Saint-Martin et àlaGalté...

Mais tous ces peusards-là sont si négligents, si peu piocbeurs ! Ah|i c'est pourtant moi qui leur ai porté les soéQarios tout faits, tout mâchés... et reçus d'avance!.. Oh ! Hostein surtout est enchanté ds wm drame*., ça va passer dans six semaines.

* — Je croyais qu'on répétait une féerie à la Gaité ?

— On l'a mise de côté pour nous^ tout de suite.

— Et vos romans ? ce sont encore des traductions du

danois ?

— Oui. Oh! mais des traductions libres... très-libres^ vous entendez ! On m'envoie tout ce qui paraît de bon, là-bas» h Copenhague... que j'ai habité six ans, puis j'&rrange cela ât ma façon. Ah bien ! si je donnais aux lecteurs parisiens le texte tel quel... ça les amuserait !..

— Vous devez gagner énormément d'argent à travailler tant que cela!

— Oh! ça boulotte... L'année dernière, j'ai touché vingtrsept mille francs de droits d'auteur... Mais il m'en îmi tant d'argent aussi, mon cher ! Yoyez-vous, un l^llet de miUe francs ne m» dure pas huit jours...

No!9s y<m arrivés; passez dpno.

LA 1MKD pift Gtionn». 16?

<>-- Ëtttre iKireotMses, avant d'entrer o\m Boiuoàlol, Je von» dirai qjue cet Eraeet Protteau, qui a tant de pièces et de rosum» commandés et en répétitions ou en prépara-* tions dans tous les théâtres et tous les journaux de Paris... N'estqu'un insigne gascon.. .—Robert-lfacaire eut employé ici un terme plus énergique, -^ dont on joue un acte, dont on imprime vingt lignes tous les six ans.

Ernest Protteau est le gêneur de lettres... à la blagueJ Tant pis ! le mot m'est échappé, je ne le reprends pas. —

En nous voyant paraître dans son atelier, Emest Proth teau et moi, BounUol s'est levé; il me tend la main ; quant à mon compagnon» il se contente de lui octroyer un léger signe de tête. Il y a longtemps que le Protteau est tarifé sur la place, on ne se donne plus la peine de prendre des gants, voire de Suède, avec lui.

Taime fort à me trouver dans un atelier, surtout quand cet atelier est celui d'un homme de talent. Et Emile Bounhiûl est un homme de talent qui fait de beaux tableaux pour consolider son nom, et des hm médiocres pour alimenta son pot-au-feu. Que voulez-vous! Tout le monde n'est pas tout de suite un Ingres, un DelacrcMXy un Yemet.

Emile Bounhiol n'a qu'un défaut, comme homme, msùs un dé&ut invétéré, radical : il a la prétention de connaître spn histoire de France sur le bout du doigt, et quand, par accident, on l9 met sur le chapitre d'un roi.

i08 LA TRIBU DES GEHËimS.

d'une reine, d'un prince, d'un soldat, d'une bataille quiconque, il vous assomme aussitôt de citations, il vous mitraille de' dates. Évidemment C/Cla est très-utile, parfois, de^se rappeler, à époque précise, en quelle année, quel jour Charles IX, Bayard ou Henri lY sont morts ; mais l'érudition â ses moments. On.n'est pas toujours dis- , posé, non plus, à causer attaque de Beauvais et assassinat du duc de Guise.

Tandis que j'examine des esquisses aux murs de l'atetelier, Protteau, qui s'est assis près de la table sur laquelle Bounhiol dessine, Protteau s'écrie :

— Eh bien, petit, me voilà, moi.

— Je le vois bien.

— Et ce portrait? nous y mettons-nous ?

— Quel portrait ?

-— Qu'il est drôle !.'. Pas celui de la mère Moreau, je présume.

— Eh! mais... mon cher... ce portrait-là ne serait pas déjà si à dédaigner !.. Elle paierait bien, j'en suis sûr, la' mère Moreau ! Une femme qui a mis tant de chinois en circulation !

— Allons, Bounhiol, pas de bêtises, hein?., ce n'est pas le.quart d'heure.

— Vous avez donc vos quarts d'heure pour cela, vous ?

— Voyons ! vous savez bien...

Et Protteau se penche vers Bounhiol :

— La petite aquarelle de mon fades que vous m'aviez promise... pour... une personne qui ambitionne ce présent I

Ce pauvre Protteau! 11 parait que la destination de son image est moins noble qu'il ne me l'assurait. Je feins de n'avoir rien entendu pour ne point le chagriner ; mais Bounhiol reprend tout haut, lui," sans pitié :

— Ah ! mon bon Protteau, je vous ai promis ça, c'est possible... dans un moment d'égarement, sans doute! Mais ça ne presse pas... votre connaissance patieutera bien un peu !

— Oh ! aujourd'hui, j'avais trois heures à perdre !

— Tant pis ! Moi, il faut que j'en gagne quatre ! On attend ce dessin à YlUmtration, je ne le quitterai certes pas pour vous.

— Cest net, mais c'est peu gracieux.

— Cest comme cela.

Protteau en est pour sa courte honte. U fait une pirouette et prend son chapeau en disant :

-^ Alors... puisque vous n'êtes pas disposé ce matin, mon cher, je m'en vais !.. Je cours chez Fouruier causer d'une maquette pour notre drame... une vue de l'intérieur de l'Etna... prise pendant une éruption... C'est Devoir qui peint cela... cela sera superbe !..

Vous concevez bien que je ne vais point passer ma Journée ici, moi r.. j'y mangerais au moins cent louis !..

110 tA VMiU M8 mnems.

AQ16Vly B.6DBI6«HrS(

— ÂiKett.

Mais Protteau ne s'en va pas, car, au moment oti il se éM^ vers la pmie de Talelier, elle s'oumpe, lifrant passade à deux nouveanx-veiras, à l'aspect desi]!i^ HMmine MR einquaate places et aux tfente-êix fmnam pmmt ce cri de Joie:

^ BofdHer ! Aè ! nous k\kmè rire !

Beirdier àk I nom uUons Hre / est un gM» Jeu&e imme ftvnc des yeuk en bénies de loto ^i pattie, en eftt, éa&s le monde artistique, pour un personnage fort amusant de par son esprit et surtout de par ses imitatkms d*acteurs. Pour moi. Je ne lui ai Jamais entendu dire rien d'absolument spirituel, et Je irouve <iue ses imitations imitent peu...

Après cela, je me trempe peut-être.

Bordier (façon Grassot, entrant dans Talelier, traînant il la remorque un grand monsieur boutonné Jusqu'au front).— Messieurs, salut et joie ! Hum t hum !.. BemMol, pemetle2-moi de tous présenter un ex-professeur de matiiématiques à Bordeaux, monsieur Ck)tignon, qui brûle de baiser les mains d'une des gloires ^e l'école fimçaise.

B&wîlUol (avec un sourire, saluant M. Gotignon). — Monsieur... Asseyet^vous donc, je vous prie.

Borééer (façon Mélingue). ^Yous enlendeK, professeur, Yousétes «uloriséà bsdeer, MSte^ les iriains deia€Mr« !..

PfotPBtm Oriairt). — khi ah! bWTO! bwrô!.. Bordier ! Cest Râvel, ça, n'esl-ce pâs ?

Bordftfr (avec un peu d'humeur). ^ Nbii ! «TM I^aul Legraud; (S'afan^ant v^rs moi.) Edt-41 afseefe Mai, hein, œ traducteur de tauf^es froides l

Deui pcHmoiiiieseBtrefttêueoreéatisrateMer : Gatichel, un apprenti baryton ; Perrin, un Vin^fl^KsIniiuièiDe d'aeent de Change, qui a dû être pianiste quand il était pauvre, et qu'un héritage a rendu bourrer. --- Tout 'n'est pas roses #a»iB la rfdiesse.-*!! est wai tpst iH^rrln eut été un attreux iDuflkiien et qu'il est devenu un boursier très-présentaMe. Par malheur 11 a le tort de ne pas se connaître : H cause encore musique, et il cause mal, quand H lui serait si fhcile de s'en tenhr au mérite de savoir bien gagner de 4'ar-

«em.

BorHÀer (apercevant Gauohet et Perrin). ^ Tiens ! Perrifk et Gaschet ! Grésus et Orphée 1 Orphée, chantemous qucâipie chose?

êa^suàet. — J'ai un chat...

BcfûkT C^n Ravel). — Qu'un !.. tu es modeste !.. Jeune Baroilhet, vous êtes modeste !.. (À Perrin.) Pour me dédommager alors, Perrin, prête-m(n un louis... (façon Prédérick-Lemattre.) le traite un and ce soir !

Pétris^. — Imposs3)le ; f ai donné à votre oncle ce ma- Un» mon ami i

BcTdier, — A mon oncle 1 vraiment !.. fPftçoftiïrasM.)

112 U TRtBU DBS GfiNEOilS.

Âh ! le vieux chenapan !.. je lui fais une penâon alimentaire... hum ! hum !.. et il me Tole mes pratiques !..

Gauchet (au piano, préludant, d'une Toix qu'il prend dans ses bottes.) Ah ! ah ! ah ! ArrêUm$-nou8 ici...

Pétrin, — Oh ! oui î arrêtons-nous ici, Gauchet ! hdn ! pas de Chalet!., Laissons ça aux concerts d'amateurs et aux orgues de Barbarie !

Boràier, — Il est dégoûté, le financier ! hein, Protteau ? Il jette Adam par la fenêtre ! .

Protteau. — Ma foi ! moi, je partage un peu l'opinion de Monsieur... En fait de muâque, je ne connais que Meyerbeer ! Au reste, je suis peut-être intéressé à l'aimer... nous travaillons ensemble en ce moment.

Bardier. -— Pour les Folies-Nouvelles ?

^ Protteau. — Non, mon cher, pour le grand-théâtre de Berlin... un opéra allemand.

Bordier. — Gomment ? tu sais aus» l'allemand, Protteau?.. Mais tu es donc polyglotte, homme à barbe?.. (Façon Numa.) Homme à barbe, seriez-vous polyglotte ?

Protteau (riant). — Ah ! délicieux !... CesX Ravel, ça?

Bordier, — Non 1 c'est la Ristori. (Se tournant vers moi.) Décidément la barbe ne fait pas le bonheur I Je ne sais pas où il prend l'esprit qu'il met dans ses pièces, celui-là, s'il y en met... mais ça m'étonnerait bien si l'on me prouvait un jour que c'est lui qui a fait te Dictionnaire philosophie de Voltaire I

U TIW W ÇfflW^' **3

Bmûdol (au ipon^eur bootcmné) qui le reg^r^p dessiner eu silence). — Vous aiiaez le^'arts, çiop^eur ?

M. Catignon, (rhomme bputonaé, d'un ton graye). -— A la pas^Qn, monsieur. Des travaux ^i^eux m'Qn|, mpéché 4e m'y livrer... mais je ne les eJOt ai pas moios ipj]' jours adorés, idolâtrés. A Bordeaux, où j'^i p.i^ssé la plus grande partie de ma vie, je né sçrtf^s fj^ d\x mifsée sitôt que j'avais une heure de loisir, ^e J^e^ ci yous connaissez le musée de Bordeaux, monsieur; il est fort beau ! Une de mes parentes, madame de Bernheim, une tante du côté de ma mère, a fait don à ce musée d'une excellente copie de Rajp^aël. Ah ! monsieur ! e^ perdantcette tante respectable, j'ai bien perdu. Uoefemygje accomplie sous tous les rapports ! Elle avait la manie des chats... elle en possédait trois, forts curieux du reste... et elle se plaisait à leur donner des noms q^i proyo<)uaient à l'Jbiilarité. . . tels que Qodomir, Rosette, ^tar-^uU . AtarrGull estait un chat noir, cela se devine... espiègle com^pua un si^e ! Un capitaine de .cavalerie, fort lié fiveç ma tante, avait pi^is Atar-GuU en affection... De la part d'un militaire, ç|e réfection pour un diat, cela yoiis surprend, pejiit-ètre ? Cependant, monsieur, Bejilone ne défend ppint 1^ fantaisif^ ! Ce capitaine avait un lieutenant qui brodait ^u iQétier comme une petite maîtresse... il fit une pairp 4^ P^P~ tûufle à ma tapte qu'elle çppçerva huit ^s^.., §ous globe. •• et..,

lu ^ U TRIBU D£S GtNBimS.

Bounhioî (qui considère monsieur Gotignon, avec une stupéfaction croissante). — Reposez-vous, monsieur.

M. Cotignon (qui ne comprend pas). — Merci ! je ne suis pas fatigué. Ce globe était d'une forme assez excentrique... Je n'ai jamais vu sou pareil gu'à Orléans... lors d'un voyage que j'y fis pour des intérêts de famille... Jolie ville qu'Orléans, monsieur !

Gauchet (chantant) :

Avec toi, ma charmante.

Plus mon verre se vide et plus ma soif augmente!

Bordfer— Bravo! YÉtoile du Nord, Gauchet! (APerrin.) Financier, YÉtoile du Nord trouve-t-elle grâce près de toi ?

Perrin. — Hum ! pas de mélodie!

Protteau. — Monsieur Perrin a raison, et certes, pour notre opéra, je tiens à ce que Meyerbeer...

Bordier (façon Ravel). — Y fourre quelques scotichs... hein !.. homme à barde?.. Vous devez goûter la scotisch, vous! Au fait ! pourquoi portez-vous tant de barbe que ça, traducteur de mon cœur ?

Protteau. — G'est un vœu... à une jeune fille... la préfère que j'aie aimée. . . Elle est morte. . .

Bordier. — Parce que vous l'aimiez... ça se conçoit! G'est bien fait pour elle.

Protteau. — Oh I on ne peut pas dire un mot de sentiment avec vous, Bordier !

U TRIBU DES GÉMSURS. 11£$

BorûMT.^ Ce n'est pas de ma faute ! Je suis b&ti comme ça ! (Façon Paulin Minier, dans lé Courrier de Lyon : « Faut pas me demander de 'sensibilité... j'en ai pas! »)

Gmchet (chantant) :

Avec toi, ma charmante.,,

M. Cotignon (à Bounhiol, qui en a pris sou parti). —La statue de la Pucelle, érigée sur la place du Martrai, à Orléans, est assez mesquine pourtant. Les ci-devant Ciarnutes devaient mieux à leur héroïne... Mais on ne fait pas toujours ce qu'on veut.

BomhioL — Une profonde vérité, Monsieur !

M. Cotignon (qui continue à ne pas comprendre). — Une profonde vérité ! Monsieur ! Ainsi, moi, comme je vous le disais tout à l'heure, si j'avais écouté mes instincts, peut-être à cette heure serais-je un artiste... célèbre ! Mais Je n'avais point de fortune... Nous étions six à manger le pain paternel... Un de mes frères est mort au Brésil... Ma tante, Madame de Bernheim, l'y avait envoyé... je ne me rappelle plus dans quel 'but... Mon père, nature robuste et courageuse!., un homme des anciens temps... un homme de granit et de fer... se tuait le corps et l'âme pour les siens, mais...

Boufihiol (s'apercevant que tandis que l'on cause, que l'on crie, que l'on rit et que l'on chante, je me suis glissé

14^ tA YiiM MB eflRiuia.

vôrt ta poMie jïour m'êvader em catMnt^. ^ Pardôh, Monsteurj je ^Is à YéUs.

tf . eôtiinàn ( 86 tourâant Vers Perrin , qui s'appvoebût pour regarder le bois de Bounhiol). -^ Mai^ il fallait que la lutte eût un terme, vous le concevez, Monsieur?

•.Perrin (surpris). ^ OdUBOftent?

M. Cotignoh (sans se déconcerter). — Mon frère fat trouvé mort ûti ïnatià dans son m, M^n^k«r! mon d^une è)9fn;gestion céi^rale... itm.., et il n'avait )[)as quàfante- Imlt ans! et l'avenir le )^s luriltant ae déroulait devaÉt M... les pfeis btîtlantêB pudléN^nis Itii étèâmit aequlM! (Perrin veut s'éloigner de Monsieur Gotigflioii ; ce ûi&mïëv le retient ^ar m bouton de sa i^édlfïgote.) Ah! ite&sieùr! (j[uel coup de foudre pofur ma Mère !

Gancket (chantant) :

Avec Un, ma charmante.

Plus mon verre se vide et plus ma soif augmente !

Protteau. — Oui, mon cher Bordier... cette jeune §tie s'est suicidée par dés^poir de ce que je ne pouvais l'épotiser... Et dès ce jour, en signe de deuil...

Bordier, — r Vous avez laissé... pousser votre barbe!.. Ge trait vous honore, polyglotte!.. (Criant.) Ëh! là-bas! Perrin... Cotignon est aimable, n'est^^» pas?., il bien !..

Perrin (foi tourae au pdusppe), -^ GommoH ?

Bordier (riant à part).-- Il \erase!..H a rosé Bounhiol, il rasera Protteau... Il rasera l'univers! J'ai déterré ce gêneur.,, je le produis... Que Jupiter me foudroie si je le renterre!.. (D'une voix de stentor à Gauchet.) Gauchet» assez d'Allemagne, hein!.. Passons jin peu au Rossini ! Le grand air du Barïner... Perrin le désire.

— Comnient pouvez-voDs travailler au milieu d'un tel acarme? dis-je k Bounhiol, qiû m'a rejoint dans une

sorte d'aotichambre.

Bounhiol sourit.

— L'habitude, mon cher, l'habitude! Oh! mais tous n'avez rien vu encore ; souvent ils sont une vingaine dans mon atelier.

— Et cela ne vous gêne pas!

— Du tout! Seulement, aujourd'hui, il y a un M. CoUgnon que Bordier m'a amené !.. Je prierai Bordier de peser ses connaissances une autre fois avant de me les présent»'. Ce n'est pas une personne naturelle, que ce Uonsiear Cotignon !.. C'est un monologue en paletotl

Et vous partez si vite^

'— Oui. J'aurais été bien aise de causer un instant dessins, peinture avec vous... Mais, franchement, quand on n'y est pas rompu comme vous... ce bruit, ces cris, ces chants...

— Revenez un de ces matins. De dix à onze, je suis presque toujours seul.

— Je m'en souviendrai.

Je serre la main de Bounhiol et je vais sortir, lorsque je remarque dans un coin de la pièce^ un croquis assez hardi...

— Qu'est-ce que cela î

— Un portrait de Nostradamus, le célèbre astrologue, d'après une ancienne et très-rare gravui^. Vous savez que Nostradamus vivait du temps de Catherine de Médicîs, et que cette reine l'appela près d'elle, lui fit tirer l'horoscope de ses fils et le combla de présents. Nostradamus était né en lb03, il mourut en 1566. Un de ses fils, Michel, dit le Jème, voulut prédire, ainsi que son père, mais voyant l'événement démentir toujours ses prophéties, il s'avisa d'annoncer la destruction de la petite ville de Pouzin, près de Çrivas, puis d'y mettre le feu lui-même, pour avoir raison au moins cette fois; mais il fut surpris et tué... C'était en 1574, et...

Bounhiol continuerait encore , mais j'ai ouvert la porte et je me sauve...

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Huit mois se sont passés depuis mon cataclysme. Ces huit mois, je les ai employés assez utilement. J'ai quelques bonnes relations d'établies, quelques pièces en projet avec des auteurs estimés, une, entre autres, déjà en collaboration....

Au travail donc ! au travail !

J'occupe maintenant un petit appartement bien modeste, rue Poissonnière. J'avais pour 800 francs de loyer au temps de mes 6,000 livres de rente; je n'en ai plus que pouriOO aujourd'hui. Je possédais une bonne; j'ai une femme de ménage. 11 m'arrivait souvent de dîner chez Vachette ou Désiré et Bemrain,., je ne me permets plus que le Passoir et le Bonvalet, . . Mais Lucette m'assure qu'on ne diae vraiment bien que là... Car... j'oubliais : Lucette

124 Lk TRIBU DBS GÊMEimS.

m'est restée, vous savez, quoique j'en sois réduit à la portion congrue comme finances. Elle continue de me rendre visite chaque soir en sortant de son magasin. Brave fille ! Que j'attrape uu succès de cent représentations avec une de mes pièces, et je te mène voir la mer à Gonstantlnople !

Quant à mes deux amis intimes, vous vous rappelez?.. Eugène Carpelle et Pierre Blanchin ? ceux qui me menaçaient d'un avenir si terrible si je ne me séparais de cette maîtresse... qu'ils voulaient me prendre !...

J'ignore s'ils ont eu vent de mes désastres, mais à diverses reprises, depuis huit mois, lorsque je les ai rencontrés, j'ai remarqué qu'ils m'évitsûent avec un soin ! . . Chers amis ! Je n'avais pourtant fiulle envie de courir après eux * le suis l»en convaincu que si je m'étais avisé de leur demander un not de consolation à mes ennuis, ils n'aurai^t point manqué de se poser en prophètes méconnus, quitte à me prouver que Lucette était la cause de tout. U n'y a rien de cruel comme l'homme sans cœur, qu'on a méprisé aux bons jours, et auquel on revient malheureux.

Quel temps £gdt-il ce matin ? U plaît à verse. Un tempe tout -exprès pour travailla. U est onze heures ; j'ai àé-

jeune, un bon feu brille dans ma cheminée...

Je rdis ce que j'ai écrit hier au soir de ma ^x^méidie avec Favery. Favery sera-t-il content de ces deux scèa^^? Je l'espère.' 0 oollahorateur^ef, tu es powr te jd^ul^nt

dâfiB la carrière, le Inpiter olympien 4oikt un froncement 4e sourdl MX palpiter le cœur!

le pr»ii$ la plume.

Mais quel est ce bruit à côté, dans ma chambre à coueber ? C'est ma itome de ménage qui frotte. Oh ! mais elle frotte avec une fuî*eur exagérée!.. Trop de zèle!... Je ne pourrsâ plus parvenir jusqu'à mon Ut en marchant sur un semblable miroir!

Madaane Vergé t

— Monsieur?

^ Est-ee qne vous n'avez pas bientôt iïnï ?

— Monsieur, il y avait de la bougie sur le parquet. Je ne sais comment Mo&^ur s'arntnge, il jette toujours de la bougie pldn le parquet! A mdins que ce ne soit pas Monâeur, stais une personne qui...

— Merci, merci, madame Vergé, vous frotterez quand je n'y serai pas. Allez-vous-en, hdn ?

—- C'^st dilTérent, si cela gêne Monsieur qli'oa fasse honorablement son ménage...

Alors, Monsieur n'a plus besoin de rien ?

— De rien absolument que de votre absence. Madame Vergé a pris en grommelant sa brosse et son

balai, et elle s'éloigne. C'est une bonne femme, que luette camériste à douze francs par mois; elle ne prise pas et elle ne me mange guère qu'oxn quart de sa&te à la livse. Mais elle frotte avec trop d'acharnement...

125 LA IMTO Dis 'GtiMKURS.

Et, comme Unîtes les femmes de ménage du globe, je crois, quand elle peut mettre quelque grief domestique sur le dos de ma maîtresse, elle y apporte aussi trop de joie.

A la première tache de bougie qu'elle me montre encore sur le parquet, je la chasse.

Où en étais-je? voyons : « Scène iv. Mademoiselle de Marsan, le Comte.

» Le Comte (entrant vivement). — Mademoiselle! oh! que je suis heureux de vous rencontrer seule !

» Mademmsdle de Marsan (surprise).— Monsieur le comte chez moi ! *à cette heure !... »

Sapristi ! qu'esirce que j'entends donc au-dessOus!.. On dirait une serinette en ébullition. Mais non ! ce n'est pas une serinette, c'est bien pis! c'est une femme qui chante en fausset !.. et que chante-t-elle, grands dieux ! Ma Normandie.,. Ma Normandie! en l'an de grâce 1851! c'est un châtiment qu'on lui aura infligé, pour quelque mauvaise action, bien sûr !

Elle se tait! Je respire!... Non elle entame un autre couplet... Et toujours le même rhythme lent et monotone ! Toujours le même ton criard !

Oh ! les maisons d'aujourd'hui, avec leurs planchers en parchemin ! misère ! On croit être chez soi tout seul, et l'on assiste à une scène d'intérieur chez ses voisins ou bien on leur conte ses affaires.

LA fRUro DES GÉaUEURS. iS7

La fonme k la Ncrmanéie n'en finira donc pas ! elle en est à son sixième couplet. Dieu me pardonne ! elle amplifie sur le poète!.. Il y a des lois pourtant contre ce genre Me délits ! Si je frappais au plancher pour avertir cette dame que son chant m'agace?... Oh! elle serait capable de m'envoyer promener et de me condamner à perpétuité à la romance!.. Chut! elle a cessé... Ah bon!.. Yoilà qu'elle cogne maintenant ! elle plante un clou dans la muraille; elle a quelque figure aimée à pendre à sogn chevet sans doute. Ëh bien! je ne sais ce que je préfère du marteau ou du fausset suraigu. Ah ! mais, madame, ça ne dure pas si longtemps que ça pour poser un clou * comment tenez-vous donc votre marteau, madame ?

.Plus rien! l'homme adoré est pendu. Pourvu qu'elle ne le dépende point pour le rependre ailleurs! Les femmes sont si fantasques!

Non, non, tout est bien terminé.

Ouf! j'en ai des gouttes de sueur au front !

Nous disons : « Scène iv. Mademoiselle de Marsan, le Ciomt^....

Ahl c'est un pari, je pense! voilà un orgue qui réengage le feu dans la rue? Un oi^ue... et la pluie tombe à torrents l il joue l'air des Filles de Marbre, le traître ! quelles Marcos espère-t-il donc évoquer aux fenêtres par ce temps-là?

Fumops une cigarette ejt attendons, c'est le parti le plus ^

126 U TBBm P£S Gfittfiims/

sage. Jamais je ne réussira à faire causer le Comté et mademoiseUe de Marsan au bruit de cette musique.

J'ai fumé une cigarette, deux cigarettes, trois cigarettes; l'orgue ne s'est point arrêté... et toujours les FiUes de Martre!,. Quel est donc ce mystère? serait-ce une au- Uade? MontQubr\i demeurerait-il par ici?.. Oh! si cet orgue était là, près de moi !.. G'e^ la musiqije du pauvre, dit-OB... Mais il pleut trop, il u'y a pas le plus petit pauvre dans la rue; les pauvres sont chez eux à se chauffer à cette heure. Orgue infernal! va-t'en!..

Mes vœux sont exaucés! 11 s'éloigne.

Il était temps ! je n'avais plus de tabac.

Je me remets à mon bureau. Où en étais^je? Franchement je ne m'en doute plus... Ah ! si, au fait, miBs idées commencent à reprendre leur cours. « Sciène iv, inademoiselle de Marsan, le... »

Hein ! On a sonné chez moi !.. Que^e inptport^;», peutêtre ?

Oui, mais peut-être aussi un ami, un confrèare, mon collaborateur.

Allons ouvrir. S'il est ennuyeux d'être dérangé, il est bien inquiétant aus^ de ne pas savoir qui vous déi^nge.

Je cours à ma porte; j'ouvre.

J'aperçois une petite^emme brune à rendre -{doiise une mulâtresse, mise avec, une simplicité... trop simple... Elle

LA TRIfiU DfeS GÊNEURS.» 492

porter di^peau cependant, et diapeau orné d'nne voilette! mais quelle voilette et qjiel chapeau !

— Monsieur Franz Moser?

— CTest moi, Madame.

— Ah!

Et sans plus se gêner que si eHe entrait chez un huissier, la dame brune passe devant moi, traverse tout mon logement, et se trouve asrîse dans mon cabinet avant que je n'aie pu prononcer un mot pour la retenir.

Qu'est-ce que c'est que cette contrefaçon de négresse-là? mon Bieu !

— Monsieur, Je suis probablement indiscrète?

— Je vous avoue, Madame...

— Mais vous êtes Jeune, vous devez être bon, vous me pardonnerez.

Je me nomme Josepha Lassan, Monsieur! j'écris, j'écris beaucoup, j'écris étonnamment! Tenez, voici une nouvelle que je zart d'achever.

Et madame de Lassan tire de son sein un cahier de papier sale, qu'enroule une ficetle.

— Monsieur, les journalistes m'en veulent; ils se sont ligués contre moi, je ne sais pas pourquoi ; ou plutôt, si, Je ne le sais que trop! c'est depuis que certain grand monstre d'écrivain que je ne veux point nommer, ^que je ne nommerai point, a eu Tinfamie de me bafouer dans son journal.

190 LA TBIMD Des GtlIBORS.

•— Enfin» Madame, que desirez-vous? je n'ai pas de journal, moi; s'il s'agit de quelque manuscrit à proposer, je ne puis donc...

— Yous^ous trompez. Monsieur, vous vous trompez du tout au tout, vous pouvez m'être utile, très-utile. On m'a affirmé que vous étiez intimement lié avec le rédacteur en chef de la Patrie.

— Intimement lié, non, je le connais un peu.

-— Gela me suffit, cela me suffit. Monsieur; vous lirez ma nouvelle, je vous en prie, vous la lirez ; c'est l'histoire d'un colimaçon et d'une fauvette, une histoire de cœur, Monsieur! et vous la donnerez à votre ami.

— Mon ami ? quel ami ?

— Âh ! ne me refusez pas. Monsieur, ne me refusez pas! Mais, juste ciel ! qu'est-ce que vous voulez que je devienne si vous me refusez !

— Madame...

-— On m'évite de tous côtés, on me rudoie, on me chasse... c'est navrant, savez-vous. Monsieur, pour une pauvre femme qui a besoin de se produire.

— Madame, la littérature est une carrière bien difficile, pour une femme surtout.

-^ Eh! Monsieur, pourquoi difficile, si j'ai du talent... tout comme un autre... et j'ai du talent, j'en suis sûre !. .. mais c'est un parti pris... Oh ! oui, c'est navrant de n'avoir pas plus d'égards, plus de pitié que cela 1...

LA TMM D» GÉKfeimS. i2H

Et madame Josei^a Lassan pleure à chaudes larmes.

Elle étend rers moi dix doigts suppliants, qui, certes, ont dû, depuis longtemps, jurer fraternité à l'écritoire, à en juger par la teinte d'ébëne de leurs ongles.

Ha ça ! cette femme est folle sans doute?

Je me hâte de me lever.

— Pardon, Madame, mais j'attends quelqu'un, et...

— Je pars, Monsieur, je pars! mais vous lirez ma nou^

yelle et vous la donnerez à votre ami, c'est convenu n'est-ce pas?

— Ce n'est pas convenu du tout, Madame... Je vous répète...

—-Merci! merci d'avance, Monsieur! dans huit jours je reviendrai savoir ce que vous aurez fait. Adieu, ne vous dérangez pas... je connais les êtres.

Et madame Lassan disparaît.

Mais son manuscrit ne disparaît pas, lui.

Gomment! Je serais exposé à une nouvelle visite de ce bas-bleu enragé et larmoyant! Oh! mais non!... Il est trois heures'... trois heures déjà! comme le temps passe vite quand il passe mal !

Je m'ha))ille, je ne suis plus disposé au travail... On perdrait l'inspiration à moins!

Et puis je veux déposer bien vite chez mon concierge le Colimaçon et la Fauvette de cette dame... Je n'entends pas que ces bêtes-là demeurent plus longtemps chez moi.

i En M de bêtes... bien !... très-bien!... Yoilk mon voisin d'à côté qui a mis son perro^t k sa fenêtre!

J'ouvre la mienne. La bonne de mon voisin est Jiistament près de la cage...

— Mademoiselle ?

— Monsieur f

— Monsieur Durand avait eu la bonté de me promettre qu'on n'accrocherait plus le perroquet debors ?

— Oh 1 ce n'est que pour deux minutes, Monsieur. H faisait trop de train dans ma cuisine... Je l'ai apporté là, mais je vais l'ôter, ce pauvre Jacqoot i

Et puis, il pleut... ça le baigne... ça le rafraldiit, voyez-vous.

Ça le baigne est ravissant! Les voisins doiveot-lto done souffrir des soins de propreté des'perpôquets» maîaieAafit!

Oh ! je parlerai à M. Durand, et lacquot sera privé sans retour de ses ablutions aux fenêtres, ou M. Durand n'aura plus de billets de &(pectacle... Je romps le traité d'alliance !

En attendant, empresson^nous de donner mes instructions à mon concief^e.

— Monsieur Isidore... vous venez de voir une dame monter chez moi ?

— - Je viens... Mon Dieu! Monsieur, j'ai vu... sans voir... Vous concevez... un jeune célibataire a bien le droit... — • 11 n'est pas question Ici de mes droits de célibataire,

MoDsiev Isidore; Je tous demande, pnroe qu*l! m'est utile de le savoir, si, oui ou non, vous avez vu monter chez moi uae petite dame fort bmne et assez mal mise ? si c'est à vous ou à votre femme qu'elle s'est adressée ?

— Cest différent ! Du moment que Monsieur a besoin d'un renseignement positif, J'avouerai à Monsieur que c'est à moi qm la petite dame, trèfr*brune en effet, et assez peu richement mise, a demandé l'étage de Monsieur, et...

— - n suffit. Vous la. recon.naitneE, alors, si elle revenait?

-- Dame! Je la reconnaîtrais... Je le pense!

— n ne hxA pas que le penser; il huX en être convaincu, afin de l'empêcher de monter me déranger encore; v«us entendez ?

— Parfaitement, Monsieur! Âh! c'est que Monsieur ne veut plus avoir de rapports avec cette petite dame !.. Elle aura déplu à Mon^ear !

-*- Je veux que vous lui remettiez ces papiers, qui hii appartiennent...

— Ah ! il y a des papiers.

•— Oui, un manuscrit, que vous fourrerez quelque part chez vous...

— Dans ma commode, Monsieur! Dans ma commode... oh!., rien ne s'y égare!

•— Bref, c'est arrangé, n'est-ce pas? Vous rendrez

rouleau k cette dame en lui disant que Je suis parti pour la Russie t

*- Monsieur peut dormir sur ses deux oreilles ! La petite dame aura son compte ! Pour plus de sûreté, si Monsieur veut attendre une seconde... j'appelle Madame Isidore... Monsieur lui donne également ses instructions...

— C'est inutile ! Vous êtes bien assez intelligent pour instruire votre femme à ce sujet, mon cher ami...

— Il est certain que... à mon âge...

Tandis que Monsieur Isidore se rengorge, très-flatté de mon opinion sur son intelligence, je m'éloigne, le laissant, sa casquette d'une main, le manuscrit de Madame Josepba Lassan de l'autre.

Il a l'air d'un excellent homme, ce portier, mais il est trop poli. Ça dure bien longtemps, un mot à lui dire.

Il est vrai qu'il n'y a que quelques mois que j'habite sa maison, et que je lut ai déclaré en emménageant que, désireux de rentrer à toute heure, mon intention était de ne jamais lésiner sur les amendes.

Monsieur Isidore me donne de la politesse pour mes six à huit francs de gratifications mensuelles.

Quel temps! quel alfreùx temps!.. La pluie ne cessera donc pas!

Âh ! mais, j'ai une barbe d'une aune, ^e n'y songeais plus !., Si je me faisais raser \

J'entre chez mon barbier, à quelques pas de ma demeure.

Diable! La boutique est pleine de monde!

— Monsieur, on vous prend tout de suite... Rien qu'une seconde de patience.

— Si Monsieur veut regarder le Journal pour rire. Voyons le Journal pour rire ! Penh ! Un vieux numéro

de dix jours au moins, tout déchiré, tout taché.

Ah! c'est mon tour! Mais le garçon qui me prend d'hade bituest occupé... Je le regrette. J'éprouve toujours une aversion involontaire à livrer ma tête à de nouvelles mains. Franchement, l'art de se faire la barbe devrait entrer dans le système de l'éducation masculine. Gela éviterait bien du temps perdu, bien des ennuis, bien des dégoûts. J'ai essayé souvent de m'affranchir de ce^ esclavage du coiffeur, mais chaque fois je me suis orné le visage d'estafilades si prodigieuses!..

Ce commis ne rase pas trop mal, d'ailleurs.

Voilà le patron qui rentre. Un drôle de corps que ce barbier; il bavarde presque autant que celui de Séville... Par malheur, il n'est pas aussi spirituel.

Il m'a aperçu; il me sait un de ses clients.

— Des soins ! des ménagements! crie-t-il à son garçon; Effleuroni l'épiderme, ne le brusquons jamais !

^ Me \ mon épiderme est brusqué, Je crois!

idÔ Ll TBDD DCft GtNCOiS.

— Ga n'est rlea, Monsieur! Un poil toudié 4 Guia... Monsieur veut-il de la poudre de riz ?

-Oui.

^ Un coup de fer à Monsieur?

— Non.

— Les cheveux de Monsieur sont secs, bien secs ! Que Monsieur y prenne garde, il perdra ses cheveux de bonne heure ! Si j'avais un bon conseil à donner à Monsieur, je l'engagerais à se faire raser tout le dessus de la tète... Avec un léger toupet pendant cinq ou six mois, personne n'y voit rien... et le tissu capillaire reprend sa vigueur, son énergie.

■— Merci, merci!

Il est stupide, décidément, ce garçon, avec ses pronostics de mauvais augure et ses o£Eres de toupets... Est-ce que par hasard je perdrais si fort que cela mes cheveux ?

Hum ! J'aurai soin de ne plus me laisser raser par lui dorénavant.

J'ai payé. Je sors de la boutique... du magasin de mon eoiffeur. Trois heures et demie. D n'est pas encore l'heure de dîner. Je me dirige vers un café que fréquentent des artistes. J'y rencontrerai quelques connaissances.

Ut g%sMmn <'— laMlutii

Gomme je passais devant un groupe, à l'entrée de Testaminet, pour aller m'asseoir au fond près de Reynier, \e vaudevilliste, avec lequel Je fais quelquefois une partie d'écarté, une voix sortie du groupe m'appdle.

Je me retourne. Cest un monsieur Périnet qm m'a hélé. Je ne connais ce Monsieur, un négociant, dit-on, que pour m'étre rencontré souvent avec lui dans ce café; il semble fort liant de son naturel ; il cause, il cause beaucoup, même avec ceux qui, à mon exemple, ne lui répondent guère. Monsieur Périnet parle toujours politique, et, pour ma part, je n'ai jamais été enclin à épancher mes opinions ou à m'ouvrir à celles des autres dans le sdn d'un lieu public.

Cependant, je m'approche de Monsieur PérineU Tous ceux qui l'entourent ont les yeux sur moi.

— - Un mot! un seul, Monsieur Moser, me dit-il. Je suis bien aise d'avoir votre .sentiment sur un fait pour lequel Je me trouve en ce moment en désaccord avec ces Messieurs. C'est à propos des réfugiés à Londres, k Bruxelles, en Suisse. Ces Messieurs prétendent que, lorsqu'ils le désirent, les réfugiés obtiennent très-facilement, pour le soin de leurs affaires, un permis de séjour à Paris ! Moi, je soutiens que cela n'est pas possible! Qu'une telle faveur ne saurait être accordée à des gens qui...

l'interromps monsieur Périnet du geste.

— Monsieur, je ne suis nullement au courant de ce que font ou ne font pas les réfugiés, etje vous avoue que leurs actions m'intéressassent-elles, je n'aurais aucun motif pour vous le prouver. Vous me permettrez donc, n'est-ce pas, d'aller faire ma partie d'écarté.

Je m'incline et je m'éloigne, laissant monsieur Périnet, et le cercle de bavards qui l'entoure, tout ébahis du ton de ma réponse.

— J'ai une première ce soir au Gymnase, me dit Reynier, le vaudevilliste, dès qu'il m'aperçoit; je vous ai gardé une stalle... Ça vous va-t-il ?

— Mais avec grand plaisir!

Reynier est un charmant garçon, dont j'aime beaucoup l'esprit çt le talent. Je suis très-aise d'aller applaudir une de ses pièces.

Il me présente mon billet.

LA TRIBU DES GfiNtURS. 139

 ce moment» un soi-disant Journaliste, du nom de Bégard, que je n'avais pas remarqué, à demi couché à quelques pas sur une banquette, se précipite vers Reynier, qui n'a pas encore eu le temps de remettre son portefeuille dans sa poche...

— Ah! Je vous y prends! lui crie-t-il, je vous ai vu! Vous avez donné une place à monsieur .Moser... et pour moi, il n'y en avait plus !..

— C'est vrai... car cette place était promise depuis longtemps à monsieur Hoser.

— Promise ! Laissez donc ! Il n'y comptait pas du tout. Est-ce la vérité, monsieur Moser?

— Je vous demande pardon, Monsieur.

— Parbleu ! Suis-je bête! Vous ne démentirez pas Reynier, c'est tout simple! Enfin, c'est bon, on se passera de vos billets, mon cher auteur, on s'en passera aujourd'hui.

Et monsieur Bégard retourne, en grommelant, se coucher sur la banquette, tandis que Reynier, penché vers moi, me dit .

— Je l'espère bien , qu'il se passera de mes billets aujourd'hui... et toujours, l'animai! J'avais la sottise de lui en donner autrefois... Un jour, lors d'un four au Palais- Royal, j'appris positivement qu'il avait été le premier à demander la toile !

— Et vous ne lui avez pas dit ce qu'on vous avait appris?

iiO Là TRno DB8 GftIKUM.

— Pourquoi h\n ! Mon cher ami, vous ne connaissez pas CCS bon6hoiiiiiie&-lk!.. Il m'eût Juré sur la croix et la bannière qn'on m'avait trompé... qu'il était Incapable d'une telle noirceur!..

J'en aurais eu pour huit jours de protestations de dévouement et de tendresse. . .

J'aime bien mieux agir comme je le fais. Quand il sera las de courir après moi, il ne courra plus... Et s'il me Mïe encore, du moins je n'aurai point fourni les verges pour me fouetter.

Et làHlessus, notre partie, hein, Moser? Deux verres de hiter en liée. Garçon !

Le garçon nous apporte un tapis vert et des cartes.

Guillet, un acteur des boulevards, s'assewt immédiatement à ma droite.

A la gauche de Reynier s'installe en même temps un gros homme à barbe, la pipe à la bouche, une choppe à la main.

Cest un type que ce gros homme : un gêneur peu gênant d'ailleurs, mais d'une espèce bizarre. Personne ne lui a jamais parlé, et il ne parle jamais non plus è personne dans ce café, qu'il hante depuis des années. Sa manie consiste, lorsqu'il aperçoit un groupe de causeurs ou de Joueurs à sa convenance, à venir se placer près de ce groupe, puis, après quelques minutes d'attention dtserète

U 7MW DBft QÊBUmB. iU

prêtée auK camarles ou aa jen, à s'eadonnir aunltût profondémeat

Quelquai-UDs disent qu'U est de la police et que mû sommeil n'est qu'une feinte. Mais quel intérêt la poliee peut-elle avoir à assister, dans la personne d'un de ses membres, k des parties de {Hquet, de bësigue, d'écarté ou à des bavardages sur les arts, le théâtre ? D'autres assurent que c'est un grand criminel qui ne peut bien dormir qu'en société.

Voilà une supposition bien dramatique relativement à un homme qui passe sa vie à ingurgiter des choppes. Je préfère supposer tout bonnement que ce loir à face humaine est astreint à quelque profession oocUinie deitt les fatigues le condamnent au sommeil pendant le jour.

Mais alors que ne dort-il chez lui ?

Oh ! il y a des gens d'estaminet qui ont si peu, si peu, si peu de chez eux !

— Vous allez faire votre partie d'écarté avec monsiettr Reynier, me dit Guillet... la fameuse partie! U faut que je vous regarde un instant Je parierais que vous n'êtes pas de la force de trente-six chevaux.

— Et vous gagneriez... D'abord, cela me contrarierait, je ne vous le dissimule pas, d'être fort comme trente-six chevaux.

Si l'on veut t

— Quoi ! Mais qu'est-ce que vous faites donc ? vous d#-

mandez des cartes avec ce jea-là ? Tout âgures 1 Mais ça se joue jusqu'à ce que mort s'ensuive !... Ah ! vous voilà Men avancé, hein ? Si vous perdez le point, dites votre mea cîdpa!..

Permettez, monteur Reynier, que je vous montre le jeu de monsieur Moser ! Tenez... trois dames et deux valets... et il va aux cartes... C'est trop curieux!

Âh ! le roi !.. cela remet un peu de beurre dans les épinards. Voyons, tâchons de ne plus commettre de boulettes. Refusez !.. refusez ! A la bonne heure, coupez !.. Votre as donc, maintenant... votre as!.. On le prend!., ça nous est égal !.. Le dix de pique, c'est une carte seconde. A vous le point... Marquons!

La partie continue de la sorte toute parsemée de cris de joie et de lamentations échappés à Guiilet chaque fois que je ne joue pas à son gré.

A diverses reprises j'ai été sur le point d'envoyer promener mon gêneur. Je finis par ne plus savoir où j'en suis. — Avec cela qu'à une table voisine il y a deux joueurs de jaquet qui tapent de leurs cornets sur les planches du trictrac, comme s'ils voulaient le démolir. —

Mais Guiilet est un bon garçon, si je le remercie trop vivement de sa sollicitude, cela le mortifiera. Il est si persuadé qu'il me rend service i

D'ailleurs, la beUe est en train de se terminer; je n'ai plus que quelques moments à souffrir.

LA nuBO DES GfiMems. 143

Renier a gagné; Guillet lève les mains au cid avec un accent désespéré.

— Voilà 1.. si vous n'aviez pas écarté à tort tout à rheure, la partie était à vous. Hum i c'était si simple !

pnfin !.. Je m'en vais examiner où ils en sont de leur jaqoet, ceux-là.

Guillet me quitte et déjà quelqu'un a pris sa place à notre table. Ce quelqu'un me tend la main en s'écriant :

— Ah I Moser-er-er i ce cher-er Moser-er-er i il joue à l'écarté i Tant mieux-eux-eux ! Je trouve qu'il n'y a-a-a que lui-i qui joue bien-en-en à l'écarté-é ici-i-i.

Celui qui vient de me tenir ce discours, non pa$ en bé-^ gayant, comme vous pourriez le supposer d'après cet imparfait essai de reproduction de son langage, mais en grasseyant d'une façon déplorable.

Celui-là est Deschapelles, un ancien capitaine de lanciers au service de Louis-Philippe; brave comme un lion, doux et bon comme un chien...

Spirituel, parfois, comme un singe...

Mais affligé de deux défauts capitaux qui lui nuisent souvent beaucoup.

1" Quand il se met à vous conter une histoire,^ cette histoire peut, à la rigueur, s'interrompre, — si vous êtes habile, — se terminer... jamais i

^ N'ayant pas le sou deux mois et demi sur trois, — parce qu'il mange régulièrement, en quinze jours, chaque

144 Li tBO» M8 €ftirai&.

tHm^ptffedt MpèBSk>iinilttaàfe.--L6s deux w»\è et en qucsdoa, quand vous rencontrez DesdmpelleB à Vi ndnet» ii ne tous lâche fias que voue ne lui ayez offert un petit verre.

Nêia à l'honneur de DesciiapeAIes : Pendant ses quiifee jours de richesse, Deschapelles offre et paie des petits verres à l'univers entier...

— L'univers entier qui aime les petits verres. —

J'ai compris ce que signifiait le compliment que vient de me lancer Deschapelles. Cest sa manière de me prévenir qu'il a soif.— Mon Dieu i que ce Moser joue donc bien à récarté i — Traduction libre : — Mon Dieu î que je boirais donc un petit verre de vi^tte !

Car c'est de la vieille encore i Deschapelles m'estime trop pour attendre de mon amitié une libation de vulgaire cognac.

J'ai fait signe au garçon. Il est au courant du pacte qui me lie à l'ex-lancier. Il lui verse son petit verre de vieiUe.

Deschapelles se contente de me lancer un coup d'oeil desatisfaction. Il est trop occupé pour me parler à prés^t. U racon^ à un néophyte de l'estaminet comme quoi il a connu jadis mademoiselle Mars, et comme quoi elle a été folle de lui ^x semaines.

Car Descliapelles a été un don Juan jadis, j'omettais cette particularité. On ne s'en douterait plus en le voyant au-

u tniBO Des GÉNEims. 145

]âiitrd^hi]i.^Mdls il y a tant d'hommes et tant de choses qui s'diaceiit OQ s'enlaidissent ^vee le temps !

Et mon biter que j'oublie... Je l'ai perdu, c'est bien le moins que...

— Un instant !.. qu'est-ce que c'est que cette liqueur rougeâtre que vous allez boire-là, Moser ?

Une main a retenu nia main prête à porter le verre à mes lèvres. J'aperçois Bordier... Bordier, le jeune homme aux gros yeux, le faiseur d'imitations, le farceur d'atelier.

Bordier prend le verre.

Plusieurs badauds de l'estaminet s'approchent...

Bordier va régaler la galerie d'une focétie de sa gibecière. Elle n'est pas neuve... — la facétie, — elle est imitée de la scène du chambertin, dans le Nouveau S^gneur. — 11 me l'a déjà faite trois ou quatre fois, comme à bien d'autres, et, à mon sens, elle est d'un comique médiocre. Mais Bordier paraît si enchanté en l'exécutant et la galerie si bien disposée... Prêtons-nous donc à la circonstance.

Bordier déguste gravement une gorgée de Mter; -~ on

rit. — « Tiens ! c'est du biter / » — On rit plus fort. —

« Est-ce du Mter, au fait? » —Il avale deux gorgées; on

rit aux éclats. — « Cependant, il me semble... » — Il a bu

les deux tiers du verre ; quelques idiots se tordent. — « Oui,

oui, décidément, c'était bien du Mter / » — Il remet le verre

Tide sur la table; les idiots susdits se roulent.

iO

1M u mn n» gmkha.

— Et Tdlk de qttdlQ manière lagénieiM, toravfM t

le ifousset à sec, w se rafralcbit le gooier à flots !.,.

He dit ensuite Bordier» en s'asseytfit en bct de noi, ses boules de loto étincelantes de la joie de son suecès.

— Gbarmant i Vous devriez aussi dîner un de ces jours en employant la même ingénieuse manière.

— Hais cela m'est arrivé ! cela m'est arrivé il n'y a pas trois jours, au café des Variétés, avec Favery.

Je lui ai mangé comme ça tout son d^euner à mesuee qu'on le lui servait... Ses œufs sur le yiat, «a cMrielle, son roquefort !.. Et ce qu'il y a de plus drôle, c'est (fk'W avait faim i

— Et ça Ta diverti^ néanmoins ?

— Infiniment 1 II est si original» ce Favery i.. Je aurais bien ce que je faisais i

— Et qui a payé la carte ?

— Lui 1 Gela n'eût pas été drôle autrement.

Âh I j'ai offert les cigares» par cgLsmpke... ûb i j'ai offert les cigares... et...

— Et, interrompt Reynier, comme Favery» sous prétexte qu'il fume beaucoup après déjeuner, a demandé un paquet de /(mdre«... à six sous l'un, vous en avez eu pour neuf francs pour votre part... vous...

Tandis que Favery acquittait sa note d'osuÊ sur le plat et de côtelette, qui ne montait pas à cent sous l

LA niM tm QifmwA. 147

n flst twKndràlc aiWBi» o'^sl-ce pas» q% désoûment de

je pais 4'uo éclat de rire.

Bordier essaie d'eu faire autant, mais il a de la peine k y réussir. Il est évident que le récit complémentaire de lUyilier ne liù a rappelé qu'un fâcheux souvenir. Généralement leslarceurs n'aiment pas qu'on leur rende la mon* naie de leurs pièces.

Mais cinq heures sonnent. Reynier se lève pour partir.

Je le remercie de nouveau de son billet, et je m'éloigne à

mon tour. En traversant la salle de billard, j'ai encore à

subir deux gêneurs qui, la queue étendue sur ma poitrine, exigent que je m'extasie devant leurs carambolages,

leurs eibte à revenir !..

Je m'extasie trois bonnes minutes... c'est raisoBfiable t Mes gêneurs sont contents... Je puis enfin aller dîner \

Ah 1 l'on saii bien 4|iand on «itre à l'estami&et, mAis on ne sait guère qÊUiA «ï en sortira i

Posfliuoi «iflsi alles^vMB à l'estaminet I me ûltQtA quelques Leelenrs pudlbeods ; estrce qu'on va daas de son* bbbles endrolls ?

Mon Dieu, lecteurs pudibonds, }e ne i^ point qu'en g é« néralles estaminets ne soient fréqueatés par «m société.^, mêlée. . . mais c'est l'histoûf de tous les \mx puWcs, cela. Lj)>re ^ V0U3» d'ailleurs, de n'y cajoser qu'avec les gens ^e vous connaissez et qui vous plsûssnt.

148 u tMBd bfiâ GCifËQliâ.

Et puis, croyez-moi, les estaminets ont été calomniés ; on n'y rencontre pas plus d'escrocs qu'autre part... On y en rencontre moins, parce qu'ils y sont plus surveillés que nulle part. .

Et puis les artistes— qui sont, pour la plupart, des gens forthonorables,— aiment l'estaminet,, eux! Or, quand on vit avec les artistes, il faut donc un peu vivre comme les artistes. Il faut hurler avec les loups.

" Et puis, à mon avis, un homme doit aller partout.

Et puis...

Âh I et puis... Tenez, je connais, il est vrai, un écrivain . qui n'a mis, de ses jours, les pieds dans un café...

Mais, en revanche, cet écrivain porte éternellement un parapluie sous son bras...

Qu'il pleuve ou qu'il fasse beau !

Gecf n'est pas une plaisanterie, encore moins un para* doxe. Â force de vertu, voilà où cet homme en est réduit : au parapluie à demeure!.. U ne prendrait pas un grog avec un ami au café des Variétés ou du Gymnase, voire au café Minerve... de peur de se rendre blâmable par^devant sa conscience de gerUkman d'abord ...

Et d'écrivain ensuite.

— D'écrivain qui vise à l'Académie. —

Et le malheureux nrend tous les jours en sortant de chez lui son simpitemel rifDard, sans crainte du ridicule u«

LA TBIBU DES GÉNEIIRS. i49

Du ridicule... qui n'empêche personne, il est vrai, d'entrer à l'Académie...

Mais qui empêche qui que ce soit, — à Paris surtout,— d'être traité avec déférence et respect.

Soyez franc . entre l'homme qui s'en va sans façon fumer un cigare et boire un verre de bière avec des amis... — dans un endroit tout exprès disposé pour boire de la bière et fiimer des cigares. —

Et l'homme qui mourrait de soif plutôt que de frsmchir le seuil d'un estaminet... — parce que l'estaminet est mauvais genre. —

Qui choisirez-vous pour société, pour compagnon, pour ami?

Croyez-moi, toute affectation à mieux faire que les antres, — dans le monde des arts... conmie partout... — émane d'un esprit étroit, hypocrite ou sauvage.

S'il en eût existé de leur temps, à coup sûr Alcesie, Harpagon et Tartufe se fussent détournés avec dégoût en passant devant un estaminet.

Mais Molière y serait entré souvent, lui.

Les f«nears êe resiaaranu.

l'avais faim» f ai pris place dans te salon du premier restaurant que j'ai rencontré sur ma reute. Il n'y a pas beaucoup de monde encore ici ; hàton»-nou$ de dtner. Riea n'est déplaisant, Sl mon a?is, comme de rétrograder, par fodorat, vers le pota^, quand PesUMnac en est défà av dessert.

Ah ! ces quatre messieurs assis là-bas font bien du bruit; ils m'ont toute Fapparence de gens de la campagne, et les gens de la campagne se croient partout à la campagne ! ils crient, ils rient, ils trinquent ! Dix dîneurs comme cela et le plafond de la salle ne tarderait pas à s'écrouler.

Après tout, ne vais-je pas faire le susceptible ! Je n'a* vais qu'à aller dîner au Gaft Anglais on diez Vachette, si }e yoidais savourer mon beeftech en tilence ! Et encore. . .

llfiS LA TRISU DES GCNEimS.

J'ai souvent renco&tré chez Vachette et au Café Anglais des gens qai criaient beaucoup en dînant... quoiqu'ils ne fussent pas de la campagne... et qui n'étaient pas- plus amusants que mes quatre villageeis. Bah I on danse bien sur un volcan, on peut bien dîner sur une toupie d'Allemagne!

Le maître de la maison vient s'enquérir de ma situation.

— Monsieur a commandé?

^Oui.

— Monsieur n'attendra pas.

Il me présente tout ouverte une tabatière dans laquelle on coucherait un nouveau-né.

— Merci... Mais Je vous serais très-obligé si vous pouviez faire comprendre à ces messieurs là-bas qu'ils causent un peu trop haut.

Le restaurateur sourit. Il aborde les paysans... J'espère qu'il va les engager à modérer la puissance de leurs organes... Quelle erreur est la mienne ! L'un des criards M demande une bouteille. Cest la douzième qu'ils vont vider. Le restaurateur s'incline et court à sa cave. Allons ! il a raison! Gomment imposer silence à quatre dîneurs qui en sont à leur douzième bouteille i

Mais que ce garçon est long à me servir !

— £t mon filet ?

— Tout de suite. Monsieur.

— Voilà une heure que vous me dites : Tout de suite i

LA TRIBU l>ES GÛOSORS. 153

Uae dame et un mooslear s'installent à ma gauche.

— Qu'est-ce que tu veux manger, chère amie?

— Ça m'est égal.

— Un potage Crécy.?'

— Ça m'est égal.

, — Des huîtres ?

— Ça m'est égal.

— De la volaille ?

— Ça m'est égaf.

— Du gibier?

— Ça m'est égal.

Le monsieur fait une mine dépitée. Il est certain que si tout est indifférent, comme nourriture, à cette dame, il sera assez difficile à ce monsieur de lui commander un dîner agréable.

Mais quantité de femmes ont ce mot stupide stéréotypé sur les lèvres quand on dîne avec elles au restaurant : « Ça m'est égal i » C'est un genre pour ne point paraître gourmandes.

Cependant, donnez-leur un mets bien simple... une entrecôte ou un pied de mouton, et vous verrez aussitôt leur grimace I

Âh 1 ce monâeùr s'est lassé des monotones ça m'est égal de la dame. Il la querelle tout bas. Elle affecte de ne point répondre, mais elle passe au coquelicot, au pourpre, YoiUi

t94 là ipiuBis Msâ ttflnimts.

une feffliiM Adiée p«roe «pi'on a âéfllié M f^ire pliiisir. Oh ! sexe eachanteor i

— Garçon ! une croûte au pot et un bœuf aux cheiix! crie le monsieur.

La dame tressaille.

Eh ! eh I pas trop mal ! ce monâeur est un homme d'esprit ; une autre fois, sa femme, ou sa maîtresse, ne se fera plus si fort tirer l'oreille pour demander des truffes et des perdreaux.

— Garçon I et mon filet, voyons!

— Yoilk ! Monsieur.

— Cest heureux!... Mais qu'e^-ce que tous m'apportez donc là?., ce n'est pas du filet... ça n'a jamais été du filet f

•— Âh!.. je croyais que Monsieur m'avait demandé du civet. .

— Que le diable vous emporte !

— Monsieur n'a pas besoin de se mettre en colère, on va remplacer ce plat à Monteur.

— - Oui, on me le remplacera dans une heure, n'est-ce pas f Laissez ce civet, je le mangerai, ce sera plus tôt fait.

— Mais du tout. Monsieur, puisque Monsieur veut un filet, je ne souffirirai pas...

— Ah ! vous altcE me laisser tranquille à la fia, hein, garçon?

Je sm parve&u à coDsenrer mon plat et Hèvre» qm Je mMg/if et sur lequel le garçon jette» ea s'etoigaant» d« regards ééaolés; le ârôle ai^t le placement de son cWet, MHS doute» et j'ai dérangé ses projets.

*^ Cela eoBtrarle-t-U Monâeur que je m'assoie à sa tabla?

^ Gomment donc ! nullement» Monsieur.

C'est un petit vieillard qui »'a adressé la question sas*dite, à laquelle je viens de répondre. Le salon est tout rempli de dîneurs, il faut bien se prêter de bonne grâce k la circonstance. J'étais seul à ma table^ J'ai dû y accoter de la société.

Le petit vieillard commande une soupe à l'ognon et au fromage. Ce que je craignais; j'en étais aux relevés d'entrées, je retombe dans la soupe. Ah f bah ! puisque je savoure un civet, un peu plus ou un peu moins d'odeur d'ognon, qu'importe!

Saprelotte que ce petit vieillard est donc propre! il souffle dans son verre, U. souffle dans son assiette, il souffle sur sa bouteille, il soufflé sur la nappe...

Oui, mais tout ce souffle s'exhale jusqu'à mon visage, et cela ne me sourit guère.

Ah ! Borée se calme pourtant. Le voilà midntenant qui frotte tout ce sur quoi il a soufflé. Il râpe son pain avec W6n eontean, â le ebupe par moroeaux égaux; il les compte, Dieu me pardonne ! Quel maniaque !

Mais ce n'est pas tout, on lui a servi son potage, et ce septuagénaire a une façon d'avaler... Âh! Je ne parviendrai jamais à vous décrire cette manière hétéroclite de se verser des cuillerées de soupe dans le gosier, mais ce que ]e puis vous certifier, c'est que cela est tellement déplaisant k entendre que tout mon appétit s'en 'est enfui. Je n'ai plus qu'un désir, qu'un besoin, c'est de quitter cette table... ec voisinage... ce restaurant.

Le maître de la maison passe près de moi, il me sourit et me présente derechef sa tabatière.

— Non, non... Ce que je dois. Monsieur, ce que je dois?

— Monsieur ne prend pas de turbot!... frais comme l'œil...

-— Non, non ! ce que je dois !

— Un peu de dessert ?

— Non, non ! ce que je dois !

Ou m'apporte mou addition au bout de cinq minutes...

cinq longues minutes durant lesquelles j'ai été contraint d'assister aijK opérations du petit vieillard sur un plat de fricandeau à l'oseille.

L'atroce petit vieillard ! il s'annonçait si propre, propre jusqu'à l'exagération, n'est-ce pas?

£t il prend sa viande, son oseille, sa sauce, tout avec ses doigts!...

U TRtBO DES GÊNEURS. 157

J'ai soldé ma dépense, Je m'enftiis... Je ne m'arrête que sur le boulevard Bonne-Nouvelle. J'ai le cœur malade... il me semble que l'odeur de l'ognon et l'image du petit vieillard me poursuivent.

Ahi*je ne dînerai pas de quinze Jours... au restaurant.

XXIU

Les ffêBenrs et ihèttres ; l«§ réocnrt 4e premlêrct

reprêt«iiutloiM.

On donne ce soir au Gymnase, avant la pièce de Reynier, un vandevUlo de Seribe, que j'ai déjà vu souvent, mais que je reverrai encore volontiers» d'autant plus qu'il y a une débutaole dedans. J'eutre donc au tbé&M^, de bonne heure, avant l'arrivée du public des premières représenlatîans. Le imblic des premières arrive tard. .. quand il arrive.

La stalle près de la mienne est occupée par un certain Mathieu, un ex-acteur, assez mauvais, des petits théâtres» aigourd'hui marchand de draps de la rue Saint-Denis» Quoiqu'il y ait longtemps déjà que Blathieu ait renoncé à Sataii, à ses pompes et à ses planches, U a conservé néan* moins un goût prononcé pour tout ce qui concerne l'art

idO U miBO DBS GfiifEnilS.

dramatique. U ne rencontre pas un ancien camarade, une connaissance de coulisses, un auteur,' sans le ou la saluer, ou lui tendre la main, — suivant le degré d'intimité des rapports. — Enfin, Mathieu ne manque jamais une prendère quelle qu'elle soit, aux Français ou aux Délassements ; c'est pour lui,' plus encore un devoir qu'un plaisir. Une première!... manquer une première!... un homme qui a eu l'honneur d'être artiste!... mais il préférerait mille fois laisser brûler sou ms^asin. Pauvre Mathieu ! va, tu ne seras Jamais qu'un médiocre drapier! le vieil homme tressaille trop souvent eu toi!

Mathieu me connaît un peu, nous nous saluons.

— Vous venez voir la pièce de Reynier ? me dit-il. .

— Oui.

— Charmante, à ce qu'il paraît ; les acteurs étaient enthousiasmés à la lecture.

— Gela pourrait bien n'être pas une raison... mais j'espère que cela en sera une.

— Moi aussi, Reynier m'a donné un rôle, dans le temps que j'étais à l'Ambigu... dans une féerie... un petit rôle... Je faisais un âne... un âne parlant... Reynier a été pfein de politesse avec moi après la première... il m'a remercié comme si je lui eusse joué...

—- Un tigre... Eh! eh! vous pensez donc toujours au théâtre, monsieur Mathieu?

-- Il n'y a que cela d'amusant au monde, monMeur

Moser! il n'y a que cela! Aussi, que je fasse ma fortune,

et vous verrez...

• — Vous remonteriez sur la scène? •

— Pourquoi pas? J'ai juré à mon oncle, qui m'a laissé son magasin, de vivre dans les draps, mais je n'ai pas juré d'y mourir.

Àh ! on va commencer la Chanoinesse. Vous connaissez ça?

~ Oui, mais je ne connais pas la débutante. — 11 y a une débutante ?

— Mademoiselle Emma Roger.

— Emma Roger? Ôb ! j'ai joué avec elle à la Salle-Lyrique!... Gomment Emma Roger est ici! j'en suis bien aise, c'est une excellente fille. ,

La toile se lève, Matbieu ne cesse point de parler pour cela; il me raconte qu'il a failli épouser Emma Roger, Vt y a trois ans ; que cet bymen n'a tenu qu'à un cbeveu, mais que des cancans ont tout brisé.

Pendant les premières scènes je laisse l'ex-acteur défiler son chapelet; mais, au moment où la débutante paraît, comme il menace de redoubler de souvenirs amoureux et artistiques :

— Excusez-moi, mon cher ami, lui dis-je en l'interrompant, mais je tiens à entendre mademoiselle Emma Roger... Or, du train doiït vous y allez, comme je risque**^ rais fort de n'entendre que vous...

— Cest Juste! c'est Juste! je me tais!... Oh! je n'ouvre plus la bouche, je vous le jure.

llathicn observe en effet religîeusemeat son serment U est tout yeux et tout oreilles; il ne bronche pas plus (fu'une statue.

Mais il y a derrière moi un monsieur bien pénible. Ce monsieur qui, sans doule^ sait par cœur la Ckan&msse et qui tient k en témoigner à ceux qui l'environnent^ ce monsieur joue et chante avec les acteurs et les actrices, depuis le lever du rideau, lançant avant eux la phrase dans la tirade, la pointe dans le couf^et. Que ne se met-il dans le trou du souffleur» il remplacerait avec avantage cet estimable mais souvent somnolent employé, tandis que là, à l'orchestre, il est si fastidieux!

Espérons qu'il ne sait pas encore la pièce nouvelle !... Eh!... on a vu de ces gêneurs là; on avait eu Timprudence de les laisser entrer une fols à une répétition^ cela suffisait... le perroquet était dressé.

lA ChamM9se s'achève. .

. ^ Eh bien t que peûsels-vous'de la petite Rog^r ? me dit MatUen.

•— Elle est gentille. %

-* N'est-ce pas? Je m'en vais lui envoyer uù bouquet. Elle m'a aperçu... Elle se joutera que le bouquet vient de

U TRIBU DBS GltNEimS. 16S

Mftthiea sorrt. Cependant la salle commence à se garnit — d'an publie d^éUte, — style réclames. — Voilà les amis et les ennemis de l'auteur... — Ils se ressemblent tous si fort qu'on s'y perd. — Yoilà les chfirs confrères, voilà les directeurs des autres théâtres. Tous ces messieurs entrent, qui à l'orchestre, qui au balcon, bien.raides, bien gourmés. On dirait des juges prêts à assister aux débats d'un parricide. Quelques-uns sourient pourtant... mais le ^lain sourire!... Âh ! cela est si difficile de bien sourire quand un rival est sur le point, peut-être, de remporter une victoire ! Voilà dans les loges les critiques du grand trottoir. Ne disons pas de mal de ceux-là, la plupart du temps ils sent dignes comme des augures... qui ne se regardent pas entre eux... et ce masque impénétrable dont ils s'affublent est de bonne guerre : s'ils consentent rarement à api^andir quand tout le monde applaudit, du moins jamais non plus ils ne sifQent quand tout le monde siffle... Il y a compensation.

Voilà aussi les boursiers du boulevard des Italiens qui apparaissent. — Âh! le premier jour de l'an de quantité de ces Mondors tombe le 1" octobre!.. Je n'ai appris cela que dernièrement. — Voilà les Dames aux CaméUas du ban et de l'arrière-ban... C'est à qui fera plus de bruit de ces dames et de ces messieurs en ouvrant une porte, en laissant tomber une banquette, en' interpellant une ouvreuse. Certsdn argent et certain amour, quand ils s'occupent des

|(^ LA TRIBU DfiS GÊNCCIUI.

arts tiennent fort à ce qu'on les remarque, hh \ quels sont ces deux gaillards qui s'installent à ma gauche? ils ont passé devant tout le monde le sourcil froncé, la poitrine tendue, l'œil provoquant ; mais je les reconnais: l'un est un commis-voyageur, l'autre un courtier en vins, tous deux amis. . . de café. . . de Rey nier. De braves et çobustes garçons, au reste, très-utiles à une première. Reynier n'aurait garde de les oublier dans sa distribution de biliets; ils se feraient hacher pour leur auteur.

On a sonné. Un chmmt prolongé parcourt la salle. L'ouverture commence. Tardif et Sabran, — le commisvoyageur et le courtier, — promènent leurs regards sur les visages qui les entourent ; ils cherchent à lire sur ces visages ce qu'ils peuvent exprimer d'avance pour ou contre. Oh ! oh ! Tardif montre du geste à son compagnon deux écnvaiUons de la petite presse assis devant moi : Messieurs Petit-Jean et Frontiu, des feuilles de chou : la CouUêse et le Rôdeur des Théâtres. Tardif a flairé une piste, messieurs Frontiu et Petit-Jean sont des démolisseurs, — du moins ils s'intitulent de la s(ff\jd dans leur aimable coterie.—: Ces jeunes apprentis Frérons ont juré haine, bave et invectives à tout ce qui tient honorablement une plume. Us haïssent, ils crachent et ils injurieflt donc à plaisir; ils démoliront tout... ils l'ont juré sur les cendres de leurs vaudevilles, de leurs drames, refusés même à Bobino!,.. Quand la littérature entière sera tombée en

LA TRIfit} DES GÊNEtmS. Ifô

ruine sous leur pioche, eh bien !.à eux de reconstruire un temple en place des bmtiques qu'ils auront détruites.

Chers bijoux d'écrivaillons! ils n'oublient qu'une chose dans l'entrainement de leurs nobles passions; c'est que leur pioche est en fer-blanc, et le temple qu'ils rêvent, ime bicoque. Mais tous, qui vous imaginez qu'on devient un lion en aboyant sans cesse comme un roquet, lisez donc, si vous savez lire, les noms des hommes qui ont illustré, qui illustrent encore la littérature. Pour arriver, ceux-là, ils ont aimé, ils ont lutté, ili^ ont souffert en face de tous, au milieu de tous. Ils avaient trop de cœur, trop de foi, trop de talent aussi pour perdre leur temps comme vous à piailler et à mordre, honteusement tapis dans l'ombre, au coin d'un feuilleton borgne.

L'ouverture n'est pas achevée, et déjà messieurs Petit- Jean et Frontin aiguisent leurs griffes.

— C'est de Reynier, je crois, cette machine en deux actes que nous allons avaler?

— Je me le suis laissé dire.

— Eh bien! nous allons avoir de l'agrément ! Quel métier! quel métier de forçat que le nôtre, mon pauvre ami!

— Ne m'en parle pas ! pour ma part, je suis sur les dents... cinq premières cette semaine!... et il faut raconter tout cela !... c'est à en avoir des indigiestions!

— Chut ! chut !

iW LA TRimi DBS CttEOM.

MM. PotiQean et Frontin se retournent k cette intenrup* tlon, par^, derrière eux, de la bouche de Tardif et de Sabran ; ils toisent d'un air impertinent les deux amis.

-* Ah! c'est trop forti ricane M. Petitjean, on ne pesi plus parler pendant l'outerture, maintenant!

— Ce sont des Pylades de l'auteur, sans doute 1 c'est tropjolil.. •

Sabran tressaille; il va répliquer aux bonshommes, mais Tardif qui me parait d'un tempérament phis froid, plus posé, arrête son compagnon d'un^ mot : la toile est levée.

Cest^al, J'en^ge MM. Peti^ean et Frontin, malgré leurs airs ironiques, à s'en tenir au quasi muet avertissement qu'ils viennent de recevoir. Cela pourrait aller mal pour eux tout à l'heure.

La pièce commence ; dès les premières scènes, des âtuations, de l'esprit, le jeu charmant des comédiens disposent parfaitement le public.

Mais, k sa sortie, le jeune premier, en se retournant, a involontairement fait tomber une chaise...

Quelques rires s'élèvent dans la salle. Âh ! il est vrai que c'est d'un comique achevé, une chaise qui tombe!.. Qui pourrait retenir son hilarité, à l'aspect d'une chaise qui tombe!.. Une chaise qui tombe !.. Connaissez^ vous» au monde rien de plus divertissant !..

LA TIUBU DBS GÊNEORft. 167

[. Petiljean et Frontin, comme bien vous vous y attendez, ont ri plus fort que qui que ce soit

— Est-il maladroit ce petit Armand! Hdn, est-il

gauche !

— Mon bon, après tout, c'est bien pardonnable... quand on a delà prose comme ça à débiter... ça trouble...

— Ah ! ah!., délicieux!.. Je mettrai celui-là dans mon article!., et...

-— Pardon, Messieurs, mais Je n'entends rien.

Cette fois, c'est Mathieu qui s'est pioché vers les Jour** nalistes.

Us se retournent de nouveau tous deux avec leur cil-* gnement d'ceil habituel :

— Qu'est;ce qu'il y a, Monsieur? .

— Il y a que je n'entends que vous et que je préfère entendre la pièce.

— Monteur a raison, dis-]e, aux deux démolisseurs, et je vous serai très-obligé, pour ma part, de garder vos réflexions pour l'entr'acte.

— Ah! vraiment!

— Oui, vraiment... Et si vous ne vous taisez pas, c'est nous qui vous ferons taire!

^ Et plus vite que ça encore!

Tardif et Sabran se sont mêlés, à leur tour, à ta conversation.

M8 . . LA TRIBU DES GfiNStmS.

MM. Petitjean et Frontin affectent de ne pas avoir entendu leurs derniers interlocuteurs. Us se contentent de hausser les épaules avec le plus souverain mépris en reprenant leurs positions premières. Réfléchiront-ils, décidément, maintenant, avant de chuchotter... tout haut?

Cette petite scène n'a pas duré deux secondes, mais elle a causé, néanmoins, un léger désQidre à l'orchestre. Des chut successifs se sont élancés de tous côtés, surtout du côté des chers confrères. C'est encore troubler un peu que de vouloir faire cesser le trouble. Ah ! MM. Frontin et Petitjean en sont arrivés k leur honneur ! . . Une chaise renversée n'est jamais perdue !

Enfin le silence s'est rétabli. L'acte va s'achever. On a applaudi, beaucoup applaudi.

Mais, dans une tirade, un mot, un peu risqué peut-être, provoque quelques murmures.

Non ! non ! Les rédacteurs de la CouUsse et du Rôdeur, n'ont pas été assez intelligents pour réfléchir!.. Comment résister d'ailleurs à une si belle occasion ! On a murmuré.

— Ignoble ! ignoble ! dit l'un.

— Des mots d'argot dans une comédie, dit l'autre.

— Mois c'est de la littérature de mauvais lieu!...

— Du style de...

Les jeunes démolisseurs n'en peuvent pas dire davantage. Ils viennent de se sentir simultanément saisis, tous

deux, par le collet et presque enlevés de leurs stalles. Âh! Tardif et Sabran étaient à bout de patience !

— Nous vous avions dit de vous taire, taisez-vous donc! s'écrient les deux amis en secouant les deux ennemis.

— Cestune horreur! Voulez-vous nous lâcher!

— Oui, quand Je t'aurai ôousu la bouche, drôle!

— Rue Richelieu, {j^, Petitjean, journaliste, Monsieur !..

— Rue d'Antiu, "28, Frontin, journaliste, Monsieut!..

— Nous nous fichons pas mal de vos adres^s! Nous allons arranger ça tout de suite, sur le boulevard, enlendez-vous.

— Nous ne nous battons pas comme des crocheteurs, nous. Messieurs!..

— Pourquoi donc ça? vous parlez bien comme des chiffonniers ?

— Nous lâcherez-vous, k la fin !

— Oui, nous 14cherez-vous!..

— Chut!., chut!.. Silence à l'orchestre!

— A la porte! k la porte!

•ilice 4cf fêBcmr» 4« premlèrei r«pr«tCBMicl«ni.

Cest gor ce tiumilte que le premier acte de la pièce de Reynier sTesl terminé. Pauvre Beynler ! Il a dû entendre tûBt Gd brait» gu'il doit être malheureux t.. Ah t s^ll a des ennélliialMe& acharaés, il a des amis trop ardents, aussi ! Le piivé de ïours ! La Fontaine a tout dit... tout... Jus* qu'aux premîèffes rq[>r6sentatiQns t L'orchestre tout en^er s'agite, se démène comme une fourmilière au sein de la* quelle i» aurait Jeté un Uson... Les uns sont' contre, les autres sont pour... Un garde municipal paraît. -^ Qui a causé du scandale? — Monsiearl ^ Monsieur l -- Personne!..—Si bit!.. — -Nonl.. --Si!.. — Non!.. Alte- ?ous-ea, municipal! Cest finiJ

Fini!.. Et Tardif et Sabran -* anûnés de cette colère aveugle qw brûle encore même lorsque les aliments lui manquent, — ne font que réptter à Petiiiean et à FhHitin :

m ÎA tRlBU DÈS GÊNEtRS.

— Mais sortez donci sortez donc un peu avec nous, si TOUS n'êtes pas des lâches !..

Voilà qu'ils les tueraient Tolontiers, maintenant, pour leur apprendre à rire quand M. Armand commet une maladresse!..

Heureusement que MM. Frontin et Petitjean ne tiennent pas du tout à être tués... pas même à être tout simplement rossés. Ils se sont assis. Ils ne bougent plus! Ils ne bronchent plus ! Ils nej'épondent plusi

Aidé de Mathieu, je parviens enfin à faire comprendre à Tardif et à Sabran qu'Alcide aurait tort de continuer à brandir sa massue quand l'Hydre s'humilie.

Le garde municipal s'éloigne ; le calme se rétablit.

— Ahi qu'ils ne recommencent pas toujours! grommellent Tardif et Sabran en foudroyant de leurs regards le dos des deux démolisseurs i

— Ils ne recommenceront plusi Taisez-vous i

— Dire que le.style dé Reynier est ignoble i

~ Dire que c'est de la littérature de mauvais lieux i Les mauvais lieux sont ceux où ils perchent, les cidstresi

— Ghuti chuti Ils ne diront plus rien! Allons i allons! Le second acte va commencer., songez qu'une algarade semblable encore et la pièce de Reynier est très-compromise!

— Vous avez raison, Messieurs... Et pour Reynier... Mais si ce n'était pas pour Reynier i . .

— Oui, mais c'est pour Reynier!

U TRIBC DES GÙiEimS. 173

Le second acte commence en effet, et, cette fois, rien ne l'interrompt; il file à ravir.

On entend bien encore, par-ci par-là, aux passages les plus intéressants, les plus dramatiques, quelques nez tiui se mouchent avec une persistance déplorable!.. —C'est extraordinaire ce que les premières représentations engendrent de rhumes de cerveaux i —

J'ai surpris aussi, de côtés et d'autres, certains regards fixés sur Petitjean et Frontin, Sabran et Tardif !.. Ces regards semblaient dire à ces Messieurs, dans leur expression railleuse :

— Eh bieni quoi donc? Vous avez cessé de crier, de vous battre I Déjà!..

Mais eu dépit de ces nez et de ces regards désireux de tapage, le succès est constant ; le nom de Reynier vient d'être proclamé au milieu des bravos i

Gourons féliciter ce cher auteur. Je dis adieu à Mathieu; je salue Tardif et Sabran qui me prennent les mains et me les serrent à me les rompre. Eux aussi, du reste, ils vont voir Reynier. Ils l'attendront à la porte du théâtre jusqu'à ce qu'ils puissent, à son tour, lui briser un peu les doigts.

Quant à MM. Petitjean et Frontin, que diable sont-ils devenus? Tandis qu'on nommait l'auteur ils ont disparu de l'orchestre avec une promptitude!.. Les démolisseurs au* raient-Us craint d'être démolis!..

iT4 Là tKDRj ngs GÉNeOUl.

En travemnt les cotriolrs ]e coudoie la foule des chers confrères. Les uns sont mornes et silencieux comme Als venaient d'être siflfês. Je n'exagère pas, je vous jure, j'ai vu mille exemples de ces tristesses-là dans des circonstances semblables. Cependant, pour des hommes... d'osprit, ou qui devraient être des hommes d'esprit, cela est assez gauche de commettre, coram populo, la bêtise... — le mot péché n'est pas assez vigoureux — de l'envie. Mais on se refait pas, que voulez-vous ! On a du chagrin, on le montre. C'est la faute d'une physionomie trop expressive.

D'autres, au contraire, affectent les manières les plus riantes. Défions-nous i Ce sont les plus méchants, parce que ce sont les plus intelligents. Ils causent tout haut de la pièce... Que disent-ils?

~~ C'est très-gentil, n'est-ce pas, tna petite vidUef

— Ma petite vieille est un mot caressant de l'aj^got de ces Messieurs. Ma petite vieille remplace, entre eux, la location : mon cher, qui est usée et celle de : crétin !.. Qu'on pense souvent, mais qu'on n'ose pas dire. —

Le petite vielle interrogé répond au petite vieille interrogeant.

•—Mais pas mal! pas mal!.. Pas très-original, par exemple!.»

— Et faiti... Âs-tu jamais vu un second acte bâti comme ça?..

\ — Quelques longueurs !..

— Oui ! Oh J Trop de longueurs !..

— U y a des mots...

— Des mots... Je le crois bien i.. un pea crûs, même !.. Ce Reynier ose tout tout dire, lui !..

— Je crois que ça fera de l'argent.

— Pas un sou, ma petite j^i^eL. pas trente représentations à deux mille...

— Si fait!.. Cest bien monté!..

— Ah ! sous ce rapport, c'est possible !..

— Allons ! Allons! c'est un succès, va...

— Je le veux bien ! C'est un succès !

C'est un succès!... et c'est mal fait!., et les mots sont trop crûs!.. Et ça n'aura pas trente représentations à deux mille !..

Arrangez tout cela i

0 chers confrères, vous êtes comme les chats : vous égratignez même en caressant.

Reynier est au foyer des artistes — foyer qui brille, en ce moment, par une absence complète d'auteurs. Règle générale, après une chute les petites vidUes abondent à l'entour de la victime. C'est un devoir de porter des consolations à celui de qui l'on peut se dire en le re^^dant, — comme dans la caricature du faubourien et de l'ivrogne, -» « Je serai, peut-être, comme cela demain! »

Et puis les consolations ça coule de sooroe d'un cosur soulagé d'inquiétude.

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