LA TMBU DIS'GftRSIIBS
Mais après an succès, ah ! ma f<^ t.. On est si fatigué !.. 11 est tard !.. On va se coucher.
Ou caqueter un brin dans quelque café, sur les destins de la pièce.
Ck)mme je ne suis pas encore un auteur... — et c'est, peut-ètremême, parce que je n«'suis pas encore un auteur, — j'ai supposé tout simplement, qu'il était de bon goût d'aller adresser mes compliments à Reynier, pour deux raisons : la première, parce que sa pièce est une très-jolie chose ; la seconde, parce qu'il a eu la bonté de me donner un billet pour la voir.
Reynier causait avec Bonnet, le libraire, quand je suis entré au foyer : sans doute Bonnet était venu pour acheter la pièce nouvelle, cependant je le vois qui s'éloigne, d'un air de mauvaise humeur. L'affaire ne se sera* pas conclue.
Je cours à Reynier,
— Vous devez être content? lui dis-je.
— Et vous.
— Moi aussi, la preuve c'est que j'accours vous féliciter.
— Tout le monde n'est pas de votre avisj pourtant, dans la salle, avouez-le?
— Dame!., vous n'en êtes pas à votre première pièce, mon cher Frantz... vous devez donc savoir qu'il n'y a point de roses...
— Sans épines. C'est vrai! Et les épines Petitjean et Frontin ont piqué raide, ce soir, n'est-ce pasf
U TMBK DES GlMBUBft. 177
— Ah I VOUS eonnaissez ces lions hommes?
— Si je les connais!.. Tenez. Gela date de Tannée dernière. Un matin, deux jeunes gens au q^intien timide, se présentent chez moi. Ds m'apporisdent un vaudeville et me priaient de le lire, en me répétant, l'un après l'autre» qv^ils neraimt heureux d'aueir un collaborateur comme moi !
Leur physionomie, leur politesse, leur timidité me plaisaient. Je prends donc le manuscrit de mes deux jeunes gens et je le lis tout de suite ; animé, je vous le jure, des dispositions les plus favorables. Mais, hélas 1 Rien, absolument rien dans ce malheureux acte !.. Pas une situation, . pas un mot. Une action rebattue, usée!., un style impossible. . . une orthographe parfois douteuse !..
Quand ces petits jeunes gens reviennent le lendemain, chercher mon opinion sur leur œuvre, je ne savais comment la leur exprimer. Cela est si difficile, à mon avis, de dire des vérités désagréables à des personnes qui se sont posées comme vos amies. Je finis pourtant par accommoder le mieux possible ma fin de non-recevoir. Je parle de
travail fait trop à la hâte, de négligences de jeunesse, d'inhabilité de débutants...
Bref, mes jouvenceaux se retirent en m'assurant qu'Us ne m'euveolent pas le moins du monde, de ma franchise i.. Au contrairei...
«^MQmattMMchafobm m^V^ chos^de v^^m», r
478 LA TRIBO DES OfiNEUIIS.
disent-ils, et si nous trouvons, vous nous autorisez à une nouvelle visite?
^ Assurément»
 quelques Jours de là, J'avais une pièce aux Variétés. Le lendemain de ma première, en parcourant les petits Journaux, qu'est-ce que Je trouve au bas de deux articles
qui me traitaient — comme les dames de la Halle traitaient jadis les pratiques récalcitrantes.— Vous savez, il y a une expression pour désigner ce style là?
Vous le devinez. Je trouve ces deux noms : Petitjean et Frontin.
Mes petits Jeunes gens timides de la veille s'étaient métamorphosés en poissardes de lettres.
— Qu'est-ce que votre histoire prouve? Que ces messieurs Frontin et Petitjean étaient faits pour... aboyer... et non pour écrire.
^ Oui, mais cela prouve aussi que beaucoup d'hommes sont méchants etiàches là où ils devraient être bons et courageux i.. Car, enfin, que demain un journaliste connue Janin, comme Gautier, comme Florentine, de qui j'aurai serré la main ce soir, dise que ma pièce est mauvaise... Il aura le droit de dire cela si telle est son opinion... Le droit, et de par la valeur même de son nom — valeur que ce nom aura acquise à la suite de quinze, de vingt années de travaux, — le droit, de par le style même 4e sa critique «pi pourra me déchirer» mais qû ne me
souillera jamais. Mais que iliomme, sans nom, sans antécédents,' — sans avenir le plus souvent encore, — qui sera venu, ne fût-ce qu'une minute, demander une place à mon foyer pour me supplier de lui donner un bon conseil, — et à qui j'aurai vraiment donné ce bon conseil, — me jette ensuite, à plaisir de la boue au Visage... Tenez, Frantz, je le répète, c'est honteux... c'est vil... c'est lâche!
La voix de Reynier, en prononçant ces derniers mots, s'est altérée sensiblement.
— Prenez garde, mon ami, lui dis-je, si MM. Pétitjean et consors pouvaient vous voir et vous entendre en ce moment, ils seraient bien heureux i
Reynier sourit.
C'est vrai. Je suis un fou d'attacher de l'importance à tout cela.
— Surtout après un succès comme celui que vous venez d'obtenir.
■— Un succès ! Dieu vous entende i
— Eh bien ! vos acteurs sont satisfaits, j'espère !
— Âh ! oui ! parlons encore des acteurs ! Je sors de leurs loges, où j'ai été les remercier; sur six, il y en a quatre qui m'ont reçu à ravir, il est vrai... et les quatre plus forts, c'est encore vrai... Mais, par contre, savezvous ce qu'ont fait les deux derniers? L'un m'a dit qu'il ne jouerait pas la pièce cinq fois, parce qu'il n'était pas fait pour de telles panne*...
— UnejMiYine /.. Un rôle énorme!..
— L'autre, madame Z... m'a tourné le dos parce que sa camarade R... a été'plus applaudie qu'elle !
Et pour ra'achever, tout à l'heure... vous avez bien vu Bonnet, l'éditeur, qui était là? Bonnet est un ancien camarade de pension. Je lui avais donné une stalle...
Âpres le second acte de ma pièce, devinez de quoi il est venu me parler, ici, au foyer ? D'un voyage qu'il va entreprendre en Allemagne... pas d'autre chose. Il affectait de ne pas se souvenir que la pièce qu'on jouait ce soir était de moi... Qu'il assistait à cette première représentation*., et qu'il était libraire...
Si bien, qu'à bout de patience je lui ai dit tout d'un coup :
— Eh bien ! Tu as raison, mon ami, va voyager... et amuse-toi !
Moi, je vais vendre ma pièce à Michel Lévy.
Il était inutile de te donner tant de peine pour me prouver que tu voulais la payer une centaine de francs de moins qu'elle ne vaut!..
Mais, je bavarde, et il se fait tard... Je ne vous retiens pas, Moser. Merci encore de vos compliments, entendezvous, et quand vous serez joué à votre tour, le ciel vous garde des gêneurs !
— Vous ne partez pas avec moi ?
-^ Non. J'attends quelqu'un. Adieu.
LA TniBO DES GÊNElmS. ISI
Je quitte Reynier. Au moment où je passe le seuil du foyer, Je me croise avec Achille Bernay, qui court au triomphateur. Achille Beruay est un cher amftère qui a collaboré plusieurs fois aVec Reynier. Probablement il n'aura pas ?ouIu partir comme les autres, celui-là, sans venir offrir sa légitime offrande.
J'écoute... Oui, oui... je ne m'abusais pas...
— Adorable ! adorable ! mon cher ! Pétillant d'esprit, de gaieté/.. Des scènes pleines d'âme et de chaleur ! Un sujet d'une originalité étourdissante... C'est la plus jolie pièce!..
Seulement...
II y a un seulement ! Gomme dans le Basseconr des Faux Bonshommes! Sauvons-nous! Achille Bernay ne vaut pas mieux que les autres ! Avant cinq minutes il aura prouvé par A plus B à Reynier que sa plus joUe pièce esi sa plus mauvaise !
Dans la rue, devant la porte du théâtre, je me jette dans Sorel, — • un autre cher confrère. — Sorel semble tout effaré.
— Reynier est-il encore au foyer? me crie-t-il.
— Oui.
— Tant mieux ! Je viens d'avoir une affaire avec un Monsieur qui dit des horreurs de la pièce au càfe... et je veux M oûDter ça.
182 U TRIBU DES GËNEimS.
— A quoi bon ? Il vaudrait mieux ne lui rien conter du tout, je trouve.
— Vous vous trompez, mon cher! Oh! il y a de ces choses qu'on aurait tort de cacher à ses amis! Vous concevez ? Je serais à la place de Reynier, cela me ferait beaucoup de plaisir qu'on vint m'apprendre de telles infamies ! Au reste, ce Monsieur, je l'ai joliment arrangé ! Je ne sais pas ce que c'est... Un rédacteur du Sylphe, je crois... U m'a appelé imbécile parce que je défendais Reynier... Je l'ai traité de manant... Ah ! mais! tant pis ! Nous nous sommes fort mal quittés !
Au revoir !
Et Sorel grimpe quatre à quatre au foyer. Il n'en aura pas le démenti. U verra Reynier.
Sorel est le gêneur aux mauvaises nouvelles ; le gêneur qui vous dit dans votre intérêt, après une première :
— Pourquoi donc vous êtes-vous laissé jouer si mal, mon cher? Vos acteurs sont affreux.
Ou bien :
— Dieu I Quelle déplorable mise en scène ! Quds dé cors I C'est ignoble ! A votre place, je n'aurais pas accepté cela.
Ou encore :
—Mon cher, j'ai lu un article sur vous.. . Ces! effirayant!
u ntmij DES GÊNËms* iSâ
n n'est pas permis de traiter iid homme comme on vous traite!
U faut attaquer ce journal-là en diffamation, mon cher.
Tenez ! J'ai acheté le numéro tout exprès pour vous l'apporter.
tifei t«ii«arC4t iialt«
Je n'aime pas à rentrer immédiatemetit chez moi en sor^ tant du théâtre. Après deux ou trois heures, souvent davantage, passées dans une stalle, je trouve qu'A est bon de se dégourdir un peu les jambes.
Et puis, je vousl'sd dit, le Mceès des autres, loin de me refh^dir, m'anime. Je conçois qu'on devienne courageut en voyant gagner une bataille bien plus qu'en assistant à vingt défaites. Je rumine donc ma scène. -^ Vous vous rappelez? lia fameuse scène du comte et de mademoisdle de Marsan?.. Que je n'ai jamais pu entamer ce matin ? — Les idées, les expressions me viranent... Âh! je vais me mettre au travail en rentrant, c'est positif i ' .
Oui, ttuÉi Lucette qui m'attend sans doute !
iM La THlBIt DES jGfiNEdIiS.
Âhi décidément, c'est quelquefois gênant pour un homme de lettres, une maîtresse i
Bah ! Je dirai à Lucette de s'endormir, et je travaillerai. Voilà tout !
Tout en rêvant, j'ai passé la porte Saint-Denis, la porte Saint-Martin... Me voilà devant les petits théâtres.
11 est donc bien tard, que les cafés se ferment de tous les côtés 1
Minuit et demi ! Eh ! eh i.. Le comte et mademoiselle de Marsan sont d'une société bien séduisante. Le temps passe vite avec eux 1
En faisant volte-face pour m'en retourner vers mon lo gis, je me trouve devant trois hommes qui foulent les dalles d'un pas flâneur, œmme s'il n'était que midi.
— Tiens i Moser i
— AhlMosert
— Bonsoir, Moser !
A ces accents, j'ai reconnu trois acteurs du terroir, dont deux ont une réputation assez usurpée d'esprit et de bonne humeur. Le troisième ne sert que .comme repoussoir aux deux autres. C'est une sorte de chœwr anUque en un seul homme. Il suit ses deux amis partout pour recevoir leurs mots, leurs pensées, leurs confidences... et les acclamer.., « Mais il lui est interdit d'ouvrir jamais la bouche^^pourson propre compte.
— lyoti vene^vous? où allesb-vous ? 8'é<»ie&t à la fois
LA TRmD DBS GÊEfBimS. 187
Dehlgne et Gward,— les deux qui ont parlé,— en me saisissant chacun par un bras.
— Je viens du Gymnase. Je vais me coucher.
~ Vous coucher!.. Est-ce qu'on se couche si tôt que cela? Vous vous promènerez un peu avec nous... Tenez i Delvigne nous contait des histoires sur la Russie, où il est né; c'est à crever dans sa peau !
— Âh ! vous sortez du Gymnase!.. Au fait! c'était la pièce de Reynier ce soir... Ça a-t-il bien été?
— Trës4)ien.
— Tant mieux i Je l'aime beaucoup, moi, Reynier.
— Et moi aussi. N'est-ce pas, Leroy, que Reynier est un charmant garçon.
— Charmant.
Leroy, c'est le chœur antique.
— Et vous, faites-vous toujours de l'argent à votre théâtre? !
— Toujours.
— Ah! vous êtes foK amusant dans votre rôle, Delvivigne ; je vous y ai vu deux fois déjà, etc..
— Oh ! laissez-donc! Je ne vaux pas mieux que les autres ! Est-ce qu'on est bien ou mal au boulevard ? Qu'estce que c'est que d'être bien d'abord ?
— Mais c'est n'être pas mal...
— Chut 1 chut I Moser... Ne lui répondez donc pas i Ce
IM U TRIBU DES GÊNEimS.
pauvre Ddvigne est dans un de ses accès de misanthropie depuis ({uelques Jours...
— ttais nom.. Je dis la vérité, Messieurs! Pour nous autres, petits comédiens, à quoi bon nous monter la tète? Il n'y a de réellement intdligents, parmi ies acteurs de drame, que ceux qui savent gagner quarante , cinquante mille francs par ani.. €k)mme Laferrière, M^ingue, Fecliter, par exemple i..
Mais nous... qui nous tuons le corps et l'àme pour attraper deux, trois, quatre, cinq cents misérables francs par mois...
Nous ne sommes que des ânes, nous i..
Voyons i Est-ce Juste, Leroy !
— Très-Juste i
— Parlez pour vousi Ils sont cl\;u*mants, avec leurs ânesi..
En voilà des gaillards qui vous donnent de l'émulation !..
Tiens, Delvigne, je préférais tes histoires de Saint-Pétersbourg à tes rengaines sur le théâtre... Retournons en Russie, hein?
— Moi, si vous le permettez. Messieurs, Je vais retourner chez moi i
— Décidément, vous ne poussez pas ave6 nom Jusqu'à la Bastille^ Moser f
U TRIBU DES GÊNEURS. iB9
— Impossible ! Je le regrette, mais je suis trop las.
— Bonsoir donc l
— Bonsoir!
— Vous y perdez!.. Tant pis ! Vous n'apprendrez pas conunent, à Saint-Pétersbourg, une ample chandelle peut se métamorphoser, en deux ans, en cinquante tonnes de suif... Or donc, mes enfants, vous saurez...
Les trois amis sont déjà loin de moi, d'autant plus que je marche très-vite. Cependant, dans le silence de la nuit, j'entends encore retentir leurs éclats de rire. L'histoire de la chandelle cosaque est réellement comique, à ce qu'il parait. Oh ! elle les mènera, pour le moins, jusqu'au Jardin des Plantes.
Je regarde à ma montre à la lueur d'un bec de gaz. Une heure!
— Il a une montre ! 41 a une montre ! Ce n'est donc point un mythe. On voit des bommes de lettres qui portent une montre \
Celui qui vient de prononcer ces mots est une façon de géant assis sur un banc de pierre à quelques pas du bec de gaz où je me suis arrêté pour regarder l'heure. J'avoue que dans le premier moment, cette réflexion nocturne, émise ainsi à haute voix, m'a produit une certaine impression.
Mais le géant s'est levé... Je le reconnais...
19b U TRIBU DES GÊNEURS.
Cest Raymond... an bohème, — tout ce qu'il y a de plus bohème de lettres, —souvent ingénieux comme écrivain ; comme homme parfois amusant, toujours menteur, continuellement gris.
— Que diable faisie^vous là sur ce banc ? dis-je k Raymond.
— Mon cher, une aventure désolante. Je suis allé dîner chez Vachette avec des dames... Elles m'ont volé mon portefeu&le.
— Oh ! les vilaines dames l
. — Ge n'est pas de ma faute ! le les Jkvais rencontrées au bois... Elles causaient bien... Moi, je n'aiD^ pas k dîner seul... *
— Enfin, tout cela ne me dit pas ce que vous faisiez sur ce banc, à une heure du matin ? Est-ce que vous espériez voir passer vos dames par ici ?
— Non. J'attendais un ami qui est allé faire une course... pour entrer souper avec lui aux Mousquetaires,:. Parce que... vous concevez... mon portefeuille qu'on m'a volé...
Vous n'avez pas deux francs à me prêter, Moser?
— Si fait 1 Tenez.
— Bien obligé. Vous venez souper avec moi, hein? Je vous conterai un feuilleton que j'achève. Ça commence comme ça : « Toutes ces dames au salon i » C'est original, hein? Ce début ?.. « Toutes ces dames au salon ! » Hein l
l^t-ce assez original ? •
LA TRIBU DES OtKSOhS, 191
— Très-original. Adieu.
— Et la suite... Attendez donc ^..
Je ïne sauve sans plus écouter Raymond. Au reste, il a ses deux francs, ça doit lui suffire.
Âh! je m'attendais bien au dénoûment de sa bourde; ses bourdes varient tous les jours... leur dénoûment seul ne varie jamais : « Prêtez-moi donc deux francs i »
Et je ne vous trompe point, ce garçon ne manque pas de moyens ! Il aurait pu se faire une position, sinon bril-* lante , du moins honorable avec sa plume i Et voilà où il en est réduit ! H a bu toute la journée, il va boire encore... jusqu'à ce qu'on le renvoie de ce café, où il est' allé chercher quelques confrères en bohème... puis il ira se coucher -T s'il va se coucher — dans quelque trou fantastique de quelque quartier impossible i..
Ei demain ce sera à recommencer sur de nouveaux frais de paresse, d'esprit perdu, de gasconnades et d'ivresse!..
0 Mûrgcr, vous avez fait un livre bien remarquable, sans aucun doute, mais vous le savez, n'est-ce pas? Votre Schamardf votre Colline, votre Rodolphe, ont tourné plus de faibles esprits que tous les Faublas , les Saint-Preux et les Vdmont n'ont perverti de faibles cœurs.
Hé! là !.. Que me veulent ces deux hommes qui me barrent le chemin en dansant ? J'ai peu de sympathie pour les hommes en blouse qui se livrent à la chorégraphie sur le boulevard à une heure du matin, 'if
482 U nUBQ DES GÊKECftft.
J'oblique à dsoite... ils sautillent à droite... le touroe à gauche... ils pirouettent à gauche.
Et ils chantent en même temps. Oh i ils sont très-gais !.. trop gais !
Mais que leur prend-il ? Ils descendent vivement l'eàcalier de pierre qui mène à la chaussée^..
Ils disparaissent à toutes jambes i
Des pas derrière moi... J'y suisi Ce sont des gardes de •nuit qui s'avancent. Mes danseurs ne se sont pas souciés de la rencontre'.
Eh bien ! moi, je la bénis. Gardes de nuit, je vous bénis, et la preuve, c'est que je vous suivrai tant que vous marcherez dans ma route i
Vous m'accusez d'ètfe un poltron, lecteur, vous haussez les épaules de pitié !.. Âh i je l'avoue : on a beau dire que Paris, la nuit, est maintenant la ville la plus sûre du monde, je m'y fie peu, moi!.. Si j'ai tort, que la Gazette des Tribunaux cesse donc alors d'enregistrer chaque matin ses récits d'attaques nocturnes i
Me voici dans ma rue. Je salue mentalement mes braves compagnons de route...
Quelques pas encore, je suis chez moi.
Mais il y a quelque chose devant ma porte. C'est un homme étendu tout de son long sur le pavé... Si c'était un de mes joyeux compères de tout à l'heure? Non... celui-c^ €st en veste.
LA TRIBU DES GÊNEURS. lt)3
— Hè! Ytami 1
Oh ! il ronfle comme un Suisse, il n'est pa& dlangereux ! Mais ce pauvre diable, il est affreusement maMà^, la tfte dans le ruisseau.
Si les gardés de nuit pouvaient passer de ce côté !
Allons ! je vais du moins adosser mon ivrogne contre la muraille. Sapristi ! il n'est ni commode ni agréable à manier.
— Hé ! l'ami !
— Ah 1 Éléonore i mon Éléonore i Je t'aime, entendstu?
II a le vin tendre.
Cette bonne Éléonore, qu'est-ce qu'elle peut faire, pourtant, elle, en ce moment?
- —-Hé ! mon brave ! réveillez-vous, voyons, il est tard, vous n'êtes pas dans votre lit.
— Oui, parjure, tu m'as trahi, tu m'as trahi, cruelle i.. Plutôt la mort que le pardon !
Ah I c'est bien différent ! si Éléonore est parjure, ne réveillons pas sa victime...
Et rentrons nous coucher. C'est singulier comme j'ai bien plus envie de me coucher maintenant que de tra- ^ vailler ? Cela m'apprendra à aller me promener si loin.
J'ai sonné une fois, deux fois, trois fois... six fois. Ah
ça ! est-ce que mon portijer, — qui est si poli, — me lais-
i94 LA TMBU DES GfiNECKS.
serait dehors cette nuit ! n connaît bien ma manière de sonner, pourtant !
Dsing I dsîng l dsing !
Ce n'est pas possible, il est en voyage... ou mort !
Âh'i enfin 1... Gredin, va i Et la sonnette correspond à son oreiller 1... •
— Qui est ïà ?
-— Monsieur Frantz Moser, parbleu !
— Ah ! ]e croyais Monsieur rentré... Si Monsieur veut de la lumière f
— Cest inutile, merci !
Inutile! A!e i sur quoi ai-je glissé?.. On émaille l'escalier de feuilles de salade, maintenant i
Ah t Ton m'éclaire; Je ne le regrette pas! Pauvre petite Lucette, elle m'attendait i
De dllKrcnU ffêneart d» socléM.
Ma pièce avec Favery : l'Enfer en ce monde, comédie en cinq actes, a été reçue dans un théâtre de genre. Tous les journaux l'ont annoncée... Bons journaux i Seulement la plupart ne nomment que Favery dans leurs annonces. Un oubli sans doute i c'est égal cela me chagrine. Il y a surtout un article de Morellet, — un chroniqueur, — qui m'a surpris. Morellet parle de V Enfer comme d'une pièce qui doit bientôt passer, et, à ce propos, il vante le talent, la verve de Favery...
Mais, quant à moi, moi qui me suis reneontré vingt fois depuis un mois avec Morellet, moi qui ai causé vingt fois avec lui, moi qu'il sait parfaitement être le collaborateur de Favery pour cette pièce, Morellet, dans son article, n
i9(^ LA TRIBO DES G&NEOIIS.
cite pas plus mon nom que s'il ne m'avait jamais vu i... Cest un système de cet aimable critique, sans doute. Morellet juge que c'est bien assez d'être obligé de pafler de ceux dont tout le monde parle... qu'il est inutile d'entretenir le public de ceux qu'il ne connaît pas encore.
Depuis huit jours l'Enfer est en répétition. Je n'en dors plusi mais les acteurs n'en pourraient pas dire autant. C'est peut-être la faute de ma prose...* cependant ils avaient l'air presque tbus enchantés à la lecture. Ils répètent^ les mains dans les poches, et puis tantôt c'est l'un, tantôt c'est l'autre qui n'arrive pas à l'heure au théâtre... souvent qui n'y arrive pas du tout... Oh i si j'étais directeur, comme je me montrerais rigoureux pour les amendes i
Je dois néanmoins excepter mademoiselle M..., .notre grande coquette, du nombre des artistes qui me rendent si malheureux. Mademoiselle M.», met une conscience dans ses travaux préparatoires..* Il est vrai qu'elle a un des meilleurs rôles.
Elle a une jolie tête, mademoiselle M... On m'avait assuré que, de près, elle louchait... Quelle calomnie i elle a même les yeux les plus doux, les plus expressifs. Je lui ai apporté un bouquet de violettes ce matin, elle l'a accepté trè§-gracieuseraent.
Ah I il faudra que je dise à Lucette de ménager un peu ses visites... car enfin, si par hasard...
Eh bien ! à quoi vais-je penser là, moi f une femme qui
LA nOM! BBS OtMOnlS. 197
possède an hôtel, deux voltares, des diamauts plein des coffre^ dit-on... Je suis fou...
J'ai reçu hier une lettre d'invitation d'un de mes oncles à une réunion pour ce soir : « On dansera et on fera de la musique , » porte la lettre. Irai-je à cette soirée ? Mon oncle est un ancien notaire, un peu pédant, un peu gourmé... un peu... sot... tranchons le mot. Il y a bien longtemps que je ne le fréquente plus. Il s'est assez mal comporté jadis avec mon père, autant que je me le rappelle, et je ne sais même pas à quel sujet il me fait l'honneur de se souvenir de moi. Qui donc lui a donnée ma nouvelle adresse, au fait ?
Bat) I à tous péchés miséricorde, c'est le frère de ma mère.., et puis, puisqu'il m'annonce de la musique, il reçoit peut-être quelques artistes !
Je m'habille. Oh i les infâmes blanchisseuses qui fourrent tant d'empois que cela dans les chemises ! Ce n'est plus de la toile qu'on a sur la poitrine, c'est une cuirasse
de carton.
Et ces bottes l Dire qu'il y a dix ^ns que ce cordonnier me chausse et qu'il n'est pas encore parvenu à me faire une paire de bottes qui ne me gênent point au coudepied !
Me voilà prêt. Mon oncle habite le boulevard Baumarchais ; le temps est beau; ma foi ! je ne suis pas encore
198 I<à TRIBU DES GiMEUBS.
près de gagner vingt-sept mille francs par an, comme Protteau, je vais prendre l'omnibus...
— Avez-vous une place, conducteur ?
— Une seule, Monsieur.
— Je n'en demande pas davantage, seulement vous m'obligerez de m'indiquer où elle est, n'est-ce pas?
— Monsieur... si vous vouliez vous reculer un peu, s'il vous plaît ?
Le monsieur à qui le conducteur s'adresse avait, en effet, si singulièrement placé ses jambes et son manteau, quand je suis entré dans le véhicule, qu'il m'était impossible de voir la stalle demeurée libre à ses côtés. Avez-vous remarqué quelquefois <;omme il y a des gens en omnibus qui semblent désolés de vous y faire place? mon voisin est du nombre de ces gens-là, sans doute. Il n'a pas pu m'empêcher de trouver une stalle, mais il s'étend tellement dans la sienne qu'à chaque instant je suis dans la nécessité d'arrêter son coude qui menace ma figure.
Ah ! voici la maison de mon oncle, je n'en suis point fâché. C'est bien commode pour les petites bourses, les omn'd)us, mais bien scabreux pour les personnes qui vont en soirée !
Mon oncle m'accueille à bras ouverts. Quelques reproches sur mon abandon depuis quelque temps et voilà tout ; il ne parle pas du passé... c'est très-convenable. Il a su mon adresse par un compositeur de romances qui doit
LA TRIBU DBS CtNEUSS. 199
venir ce soir, Eugène Galland... Âh i Eugène Galland vient ici... tant mieux ! il fait de jolie musique et il la chante bien, dit-on.
Le chapitre des salutations de famille achevé, j'entre au salon ; la réunion n'est pas encore très-nombreuse... Mais il est de bonne heure.
Mon oncle me montre une petite fille assise au piano.
— Cest Foedora, ta petite cousine, me dit-il, tu vas l'entendre exécuter un morceau de QmUaume Tell !
Et elle n'a pas sept ans !...
Mademoiselle Foedora, ma petite cousine. — qui n'a pas encore sept ans, — régale en effet les assistahts d'un morceau dont Yexémtiony — c'est bien le terme convenable, — dure près de trois quarts d'heure. Trois quarts d'heure de pianotage ! U est donc vrai, les mœurs changent... les sonates restent !
Âh ! je me suis rappelé pendant ce supplice musical, le joli mot d'Alphonse Karr, à qui l'on demandait en semblable circonstance, sou opinion sur le petit prodige qu'il venait de trop entendre.
— Elle a beaucoup de talent, cette chère enfant, n'estce pas? lui disait-on.
— Beaucoup...
Néanmoins elle m'étonnait iuûuiment plus au commencemeat du morceau qu'à la fin,
— Pourquoi cela f
$Û0 hk TBIBU DES GÊNEURS.
— iRaroe qu'alors elle était bien plus jeune !
J'ai cependant mêlé mes applaudissements k'omx de la % foule enivrée quand ma petite cousine a achevé sa besogne. 11 faut être poli âvaut tout dans le monde ! Et puis cette petite est en nage !... cela vaut bien quelques bravos.
Mais j'aperçois Eugène Galland. Il vient à moi.
— Ah ! vous voilà ! j'ai bien fait, hein ? de donner votre adresse à votre oncle ?
— Très-bien.
— Vous verrez, ses soirées sont charmantes i on s'y amuse énormément.
— J'en suis sûr, si vous y ehautez vos compositions.
— Oh ! quelques-unes... vous concevez... je n'abuse pas de l'indulgence...
— Comme vous arrivez tard, mon cher Eugène, s'écrie mon oncle, qui s'approche en c^ qoment de nous, il est dix heures passées !
— Ahi mon bon ami... c'est que je sors d'une grande soirée!... à la Ghaussée-d'Antin... et si je ne vous avais pas promis...
— Mais nous allons rattraper le temps perdu, aussi!... On vous attend, vous savez? Toutes ces dames vous attendent...
— Laissez-4noi respirer au moins i
-^ Non! non ! tout de suite une romance! je vous ea prie !
— Soit I mais rien qu'une... je suis si fatigué!
Eugène Gallaud se met au piano; il chante avec^oàt, sa musique ne manque point de mérite; on l'applaudit beaucoup, et cette fois je joins sans arrièfe-pensée mes l>FaYOs aux l>ravos qui retentissent.
Mais après Mm cœur sauvims-toif qu'Eugène Galland vient de nous offrir, ma tante exige qu'il nous offre enA>re Les Souvenirs de ma Ckaumine,,. cela est si^ouchanti Eugène Galland se rend. Peut-on résister quand on tous supplie avec tant de grâces ! Les Satmemrs de la Chaumine achevés, une dame demande Ma pauvre Mère! AUon&i va pour Ma pauvre Mère ! La dernière note de Ma pauvre Mère vibre encore, toujours an milieu des marques les plus frénétiques d'enthousiasme, .qu'Eugène Galland «'écrie : Ah ! Mtôdames, vous ne connaissez pas Le caueker du Soleil ? Tenez, si cela ne vous ennuie pas trop, je vais vous donner Le coucher du Soleil, c'est tout nouveau !
Tudieu I il parait que lorsqu'on ne le prie plus de chanter, Eugène Galland s'y invite lui-même!... Nous avalons Le coucher ^ Soleil,., et ne vous imaginez pas (jpie ce soit la tin ! voici maintenant Tu m'as trompé ! ^ — Oh I il eu a comme cela jusqu'à minuit, si on ne l'arrête pas, me dit ub vieux monsieur, au sourire railleur, assis à mes c6tés, et qui comprend sans doute l'ex^ pression de désespoir empreinte sur mes traits. -^Jusqu'à minuit i Qu'on fne r<mèuemx earrières ! Qu'on
me rapporte ma petite cousine et ses variations sur Gmllaume Tell,
Ah I dût Eugène Galland devenir mon ennemi mortel. Je n'y tiens plus, et tandis qu'il cherche une chansonnette comique, cette fois, à offrir à ces dames, après Tu m'as trompé ! je me glisse du salon dans une chambre voisine où sont installés des joueurs de wist. Heureux joueurs i ils oîentendent que de loin les romans d'Eugène Galland! Ils ont même le droit de ne pas les entendre du tout en ne les écoutant pas.
Âh ! les hommes ne savent pas apprécier leur bonheur! Voilà un des joueurs de wist qui se lève pour aller applaudir Eugène GaUand, dit-il ; la vérité est que ce monsieur vient de perdre trois robers de suite ! Les joueurs infortunés n'ont plus la tète à eux, c'est évident ! On m'offre de prendre la place vacante ; j'accepte. Le wist n'est pas mon jeu favori, pourtant; quoiqu'on lui ait fait une grande réputation de difficile à bien jouer je le trouve assez simple au contraire ; il n'exige que de la mémoire et une attention soutenue ; et puis, il a un immense inconvénient', il manque de péripéties variées j pas d'atous eo main en relevant les treize cartes... un partenaire dans la même situation... et l'on est sûr *de*son affaire : on a devant soi près de cinq minutes à essayer de reculer sa défaite, sans pouvoir espérer, une seconde, la victoire.
On a tiré les partenaires ; le mien, ou plutôt la mienne,
est une dame d'une quarantaine d'années qui se tient à la table de jeu aussi grave que si elle assistait à une assemblée d'actionnaires... à qui l'on demanderait de nouveaux fonds.
La partie s'engage; j'ai mauvais jeu; ma partenaire a la main pleine d'atous, mais elle les garde précieusement jusqu'à la fin, — beaucoup de gens jouent le wist comme cela. — Nous perdons le tri,
— Pourquoi n'avez-vous pas battu atout, Madame, vous en aviez sept ?
— Parce que ce n'est pas ma manière, Monsieur.
— Cest différent, Madame.
— D'ailleurs, Monsieur, vous qui me blâmez !... je n'ai rien dit... je ne dis jamais rien !... mais vous avez pris deux fois avec des as... on ne prend jamais avec des as... c'est connu, cela !
— C'est ma manière, Madame.
D'après cette petite discus^on, vous concevez comment la partie de wist continue ? Deux fois de suite encore mon vis-à-vis est farci d'atous et deux fois de suite nous
perdons, parce qu'il s'obstine à ne jamais les utiliser.
Il est à constater également que je m'acharne à faire couper mes belles caries par nos adversaires; c'est une petite consolation de combattant trahi par la fortune : si je tombe, je tomberai en brave !
*S€4 hk TR«U ras «IMBOIS.
Grâce au Bystème de loon partenaire, doublé ëe mes fautes volontaires, la partie a maréhé vite.
J'en suis pomr mes trente ^us; six fiches, la fiche valait cinq sous.
Mais la grosse dame me lance des regards furibonds en ouvrant sa bourse.
— On ne joue pas comme cela, en vérité, murmure-telle ; quand on joue si mal on ferait mieux de s'abstenir... c'est honteux '.
Et autres aménités du même genre. C'est extraordinaire comme dans le mmde, le vrai monde même, les joueurs qui perdent se laissent aller, dans leur dépit, à l'oubli de toutes convenances ; voilà une femme que je n'ai jamais vue et qui, sous prétexte que je me suis montré inhabile, m'accable de quasi-impertinences.
Ah ! je pourrais bien lui répondre : Madame, mieux vaut mille fois mal jouer le wist que de le jouer lugubrement comme vous !
Mais le parti le plus sage est de souffrir et se taire — comme le vieux soldat de M. Scribe. — Je prends donc ce parti; Je salue mon irascible joueur et je quitte la table...
D'autant plus que j'ai entendu les préludes d'un quadrille succéder enfin, au salon, aux fmicoulementsil'Ëugène Galland ! Une contredanse ne peut pas être plus redoutable pour moi qu'une partie de wist.
Ma tante me prend à part.
uk iman de» GiNnm». 905
— hyenryùsm uee dane, Fraoiz ?
— NoB, DM tante.
— Tenez, là-bas... près du piano... en robe rose... - — Très-bîeQ, ma tante.
J'invite la dame rose; elle est vieille et laide, mais je ne suis pa»d6 la maison pour rien... J'accomplis mon sacrifice avec dignité... Ah! un véritable sacrifice, car cette dame rose ne se contente pas d'être laide et vieille, elle est encore d'une gaucherie! Elle brouille les figures... elle me marehe sur les pieds... Elle devrait pourtant savoir
danser depuis le temps !
• Une valse avec une trè&-jolîe personne me dédommage de ma fâcheuse contredanse. À la bonne heure! Il est agréable de tenir ainsi dans ses bras une Jeune fille fraîche, joyeuse et légère... Nous glissons... nous volons sur le jjarquet...
Ah ! Le diable emporte le maladroit qui s'est jefë sur nous! 11 a failH nous renverser!
Et il rit... il rit aux éclats! C'est le frère de ma valseuse, à ce qu'il parait... Il a voulu s'amuser!.. Aimable gêneur! Mais la valse cesse; des domestiques servent des rafraîchissements; des glaces, des sirops...
Quel vacarme!.. C'est mon jeune homme de tout à l'heure qui, dans sa précipitation a vouloir se rafraîchir, a renversé un plateau chargé en se ruant dessus avec plusieurs de ses amis. Qudques dames ont leurs n^es toutes
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tachées... elles poussent des cris de désespoir... Le parquet est inondé et couvert d'éclats de verre et de porcelaine.
Le jeune homme rit^ujours... Il trouve que c'est trèsdrôle.
Àh! je sais hien ce que je ferais, à la place de mon oncle, à l'égard de ce Monsieur !
Tandis qu'on répare autant que possible le dégât au salon, je me réfugie dans la salle de jeu. Je m'entends nommer. Eh! mais! C'est Reynier qui est là, à une table de wist !
r- Gomment! Vous connaissez donc mon oncle?
— Votre oncle!.. Monsieur Borel est votre oncle?
— Sans doute.
— Eh bien, vous voyez : il a en effet l'ahnable habitude de m'inviter à ses soirées. . .
Seulement...
Et Reynier me dit à l'oreille tout en réunissant ses cartes.
— J'ai l'habitude moi, de ne pas abuser de sa politesse, parce que je ne m'amuse guère ici... vous me pardonnez cette franchise? Je n'aime pas la danse et le wist a cinq sous la fiche me semble abrutissant comme le loto!..
— Je suis bien de votre avis !
— Vrai? Alors...
— Monsieur, vous n'êtes pas au jeu !
— C'est juste! Pardon, Monsieur... Voulez-vous m'at-
LA TRIBU DES G£NEimS. 207
tendre un instant, Moscr?.. J'ai une proposition à vous faire.
— Volontiers.
Pendant que Moser achève sa partie — et elle n'est pas près de s'achever, j'en ai peur : il a un partenaire qui met une minute avant de se décider à jeter une cartel — j'entre dans une chambre où quelques jeunes gens sont venus, comme moi sans doutC; chercher un peu de fraîcheur et de tranquillité.
Us sont quatre assis sur un divan. Us causent forcé musculaire... tours de force... Le singulier choix de convei^tion dans un bal i
— Oui, mon cher, dit l'un d'eux — bâti, du reste, en Âlcide, — depuis que je vais au gymnase de Roux, je ne craindrais pas de me mesurer avec dix hommes!
— Oh! dix hommes!
— Mais tâte donc... tiens! Tâte un peu ces biceps, maintenant!..
, — Il est vrai. Oh ! tu as beaucoup gagné comme biceps!.. C'est égal, dix hommes!.. Hein, Jules?
r- 11 me fait mal !
— Je vous fais mal?.. Et si je vous disais que, l'autre jour, chez mon père, j'ai parié cent sous avec un de nos amis que je casserais, d'un coup de poing, un marbre de cheminée...
Et que je l'ai cassé?..
209^ LA TIHM DBS GÉ!ieimS.
Mén père était furieux... Mais j'ai empoclié, tout de même, mes cent sous*
— Un marbre de clieminée, c'est comme les cailloux ou les billes de billard... Il y a une manière de casser cela... Mais quant à lutter contre dix hommes !.. Hein, Jules*
— Il me fait mal !
— Eb bien, vingt francs, voyous, q?ie je vous porte tous les trois sur mes épaules !..
— Ici!.. Nom non! Pas de ces jeux-làici, Messieurs!..
— Si! si! Il n'y a qu'à pousser la porte pour qu'on ne
nous dérange pa&i C'est Taffaire d'une seconde. D'abord,
si vous refusez, c'est que vous avez peur de perdre vos viagt francs, voilà tout!
— Peur!.. Voilâtes miens, puisque tu le veux.
— Voilà lesmiens^
— Voilà les miens.
— Bon!
Le jeune homme fort s'est empressé d'aller fermer la porte de la chambre. Il me lance à la dérobée un coup d'œil en passant devant moi. Ce pauvre garçon !.. Je regrette d'être entré là ! Je suis bien'persuacfé^que c'est surtout à cause de moi qu'il tient à accomplir- son tour de force! L'amour^propre, vis à vis d'un étranger, l'a poussé à provoquer ses amis^ de même que e'est= par amourpropre que ces derniers ont. accepté la gageure.* L'un a voulu me prouver qu'il me tuerait, si je l'en sollfci-
LA TRIBU DES GtNEURS. S09
tais, d'une chiquenaude. Les autres ont tenu à me montrer qu'ils avaient cliacttu vingt fifancs dans la poche i
J'ai bien envie de m'en aller... Gela coupera court, peutêtre, k ce dangereux passe-temps i
Hais ils ont déjà mis habit bas tous quatre !.. Un premier ami se hisse sur l'épaule de Porthq^... un second grimpe ^ son tour sur l'autre épaule... Oh i il les portera i Charmant, en vérité!.. Ah! voici le troisième qui opère son ascension...
Aïei les malheureux!.. Porthos avait trop présumé de sa vigueur. Il chancelle ! D'Artagnan, Aramis, ébranlés pa ce mouvement d'oscillation, ne tiennent plus pied... ils glissent en s'accrochant à la chemise du piédestal... Athos tombe le premier sous ses compagnons!..
Aramis et d'Artagnan ont déchiré leur pantalon au ge-
ou... Les manches de Porthos sont en lambeaux... Athos a une énorme bosse au front.
r- le vous ai portés... J'ai gagné!
— Du tout ! du tout! Tu n'en as porté que deux...-Fournier n'a pas monté tout à fait, lui; est-ce vrai, Fournier?
— Hein? Je ne sais pasi.. Regardez donc mon front, comme c'est gros!..
— Enfin, Messieurs, ce n'est pas ma faute... Fournier st tombé en route i
— Il fallspt le i*etenir.
— J'ai essayé... c'est pour cela que J'ai chancelé.