LA BOULE
C'était en un village au fond de la Champagne
Que n'avaient pas souillé les soudards d'Allemagne,
Non loin d'un vaste camp, où drôlement mêlés.
Des soldats noirs et blancs travaillent accouplés;
Village qu'en ces lieux, pour égayer la route.
Le Dieu des champs un soir avait semé sans doute.
Quel était ce pays!'... Pourquoi dire son nom ?
Autour de son église il était simple et bon:
Plus d'un seuil attristé, pleurant un ancien maître.
Interrogeant un pas qu'il ne peut reconnaître
Et frémissant encor du doux et long regard
Dont ce maître chéri le couvrit au départ.
Pour de nouveaux vieillards ou des vierges nouvelles.
Enlaçait en festons ses roses les plus belles ;
Car malgré tous ces temps de combats et de deuils.
Le printemps lumineux fleurissait tous les seuils.
Et la voix du canon , tant elle était lointaine . Sous la voix des pinsons se percevait à peine.
Par les sentiers herbeux s'enfonçant dans les blés .
Tout rouges de pavots , tout piqués de bluets .
J'avais ce matin -là, car c'était un dimanche,
Gagné le temple gris à l'humble toit qui penche.
Là c'était le spectacle à mes yeux familier :
Le vieux chantre à son banc, à l'autel l'aumônier.
Les quatre enfants de chœur gauches sous la dentelle.
Des moutards sabotant venus en ribambelle,
Un bon vieux du bâton tâtonnant sur le seuil,
Des fillettes en joie et des mères en deuil ;
Et puis, car dans ces temps de douleurs où nous sommes.
Aux pieds du Créateur s'assemblent mieux les hommes.
Des villageois, bercés par les chants apaisants.
Croisant sur leurs genoux leurs gros doigts d'artisans.
Et des laboureurs qui. dans leurs habits de fête,
Comme sur leurs sillons courbent aussi la tète.
Et sous le plâtre assis . à Jeanne dédié ,
J'ai chanté tout comme eux et tout comme eux prié.
L'office se déroule en son rite facile : Le soldat en trois mots commente l'Evangile , Puis s'enfle le Credo, un vieux tonitruant Et la voix des petits répondant à son chant ;
BRINDILLI - 63
Et l'harmonium souflle et Y Amen fond ensemble Le chant clair des enfants et du bon vieux qui tremble. M ;i i - un bruit de souliers a troublé tout un banc : Une enfant, natte au dos, les doigts gantés de blanc, S'avance vers l'autel, un cierge en sa main droite, En serrant un gros pain sur sa poitrine étroite. Et mes yeux étonnés, sous la serviette à joui- Dans laquelle l'enfant la drape avec amour. Mes yeux ont reconnu la boide grise et ronde Qui sur nos havresacs a fait le tour du monde.
Lors, tombant à genoux, le front dans mes deux mains.
J'ai dit : « Dieu tout-puissant, qui nourris les humains,
Qui bénis les drapeaux, qui guides les armées.
Qui gardes nos enfants dans tes mains bien-aimées,
Mets, mets pour le pays dans ce rude et bon pain
Du sacrifice ardent l'adorable levain !
Hier ces villageois à la table divine
Offraient un pain bénit fait de blanche farine :
Les temps durs sont venus, les jours clairs sont finis,
Que ta volonté sainte et ton nom soient bénis ! »
Et quand l'enfant de chœur m'offrit dans sa corbeille Le bon pain du soldat, je crus voir, ô merveille ! Son plâtre s'animant, Jeanne de Domremy Tendre sa douce main pour en avoir aussi !