‹ BrindillesChapitre 25 sur 40 · LA VOIX DU SOLDAT MORT · texte numérisé non relu

LA VOIX DU SOLDAT MORT

Poème pour les fêtes du retour du 66e R. I. à Tours

Aux Mères de ceux qui sont tombes au champ d'honneur.

Le drapeau glorieux du Soixante- Sixième. Enfants de la cité, repose en ces lieux même, Et moi , barde à qui Dieu traça le dur labeur De chanter ici-bas et beautés et douleur. Plus troublé que le prêtre au premier sacrifice, Ce soir je suis allé vers lui pour mon office. Et tandis qu'au quartier s'est apaisé tout bruit . Sauf le pas familier d'un gardien dans la nuit, A la Salle d'honneur, mystérieux prodige, Voici ce que j'ai vu, vu de mes yeux, vous dis-je.

Autour du lambeau saint qui dans la nuit brillait,

Un soldat, le iront nu. farouchement veillait ;

Il n'avait plus qu'un bras, et son sang goutte à goutte

Tombant de son moignon s'égrenait sur sa route.

Et tandis qu'il allait, prêts à prendre leur tour.

Trois autres près de lui veillaient avec amour;

Et la lune éclairait de sa lueur blafarde

L'étendard et les morts préposés à sa garde.

J'hésitais sur le seuil, pressant contre mon sein

Une lyre impuissante, hélas! à mon dessein;

Mais voici qu'une voix doucement fraternelle .

O merveilleux secours! m'encourage et m'appelle :

« Poète, prends ton luth, prends! Le Dieu des combats,

Pour inspirer ton chant, nous délègue ici -bas.

Puisque la France est libre, oublions la souffrance ;

Approche là. poète, et chantons l'espérance. »

Et, Dieu seul pour témoin, à leur barde pieux Voici ce qu'ont dicté les morts mystérieux :

« Baisers frais de nos fils, baisers tendres des mères. Baisers fous de l'hymen mordus aux lèvres chères, La douceur du foyer, le calme du berceau . Nous avons tout donné, tout pour notre Drapeau! Mais quand, frappés à mort, nous roulions sur la terre. Nos yeux vers lui tournés, dans ses plis de lumière

Nous avons revu tout : la maison, les petits Et, près du toit moussu, le clocher du pays; Et sur ces bien -aimés et sur toutes ces choses L'étendard ruisselait en tons d'apothéoses, Et ce n'était partout que des fleurs et des nids, Des vergers embaumés et des champs pleins d'épis, Et le sang, doucement coulant de nos blessures, Fécondait les guérets et les moissons futures... Poète! dis cela, dis à tous les vivants Ce que voient aux Drapeaux les soldats expirants. Va-t'en par les cités où l'humanité roule, Descends des hauts sommets pour parler à la foule. D'un luth infatigable, à l'enfant orphelin. Chante bien haut l'effort sur tes cordes d'airain ; Fais passer dans son cœur cet amour dont je vibre; Dis que le père est mort pour que l'enfant soit libre. Console aussi ma veuve, et dis-lui que je veux, Pour de nouveaux berceaux, frère, de nouveaux vœux. Puis, si tu vois ma mère, ô cherche sur ta lyre Un chant pour apaiser sa pauvre àme en délire. Ainsi qu'un amputé souffre d'un membre absent, Une mère , tu le sais , souffre dans son enfant ; C'est une pauvre chose, un souffle, une faiblesse. A qui tout rire insulte et qu'ici-bas tout blesse! Fais toi petit, poète, et pour panser ses maux. Cherche ces mots légers flottant sur les berceaux ;

ItlUNDILLES

Et quand vers toi sera penché son beau visage. Oh ! couvre -le pour moi de baisers avec rage ; Mets-on pour chaque ride à ce bon front tremblant, iMets-en pour chaque larme et chaque cheveu blanc; Et dis-lui, mon ami, pour calmer sa misère. Que, plus soyeux et doux qu'une robe de mère. Et pitoyable et tendre et tout grâce et beauté. Mon Drapeau bien-aimé repose à mon côté! <>

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