LA GRANDE ROUTE ET LE PETIT CHEMIN
Pour être aimé de l'humble et bien toucher son cœur Il faut à ses côtés partager son labeur. Preuve en est ce récit; je l'entendis en plaine, Sur ces bords de la Marne où naquit La Fontaine.
La Grande Route un jour disait au vieux Chemin : « Que ton sort, mon ami, me parait inhumain! N'avoir d'autre souci que servir un village ; Etre bossu, tortu , vert comme un pâturage Et, trois grands peupliers tenant lieu de cyprès, S'en aller inconnu se perdre dans les prés ! Au lieu du toit branlant des églises rurales. Que n'as-tu comme moi l'ombre des cathédrales! Regarde : comme un trait par un archer lancé . Je vais droit dans un lit pour un fleuve tracé; Là, tel un fossé bleu fait pour bercer mon songe. Près des rails en acier la route d'eau s'allonge. Et sur terre et sur l'eau, sur le canal et moi . Le moteur trépidant est sans contredit roi!
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Je !<• plains, bon Chemin, qu'un ciel cruel condamne \ franchir des ruisseaux sur des ponts en dos d'Ane! «
Prenant comme une canne un boulingrin chenu ,
D'un gros tampon de mousse épongeant son front nu
(On était en juillet, à la saison bénie
Où s'annonce le pain sous la moisson jaunie),
Le Chemin redressa son torse de bon vieux
Et, bonnet à la main, saluant de son mieux :
<( Nous êtes bien honnête, et curé ni notaire,
Tous gens prêts à jaser bien plutôt qu'à rien faire,
Tous gens porte-lunette et qui sont si savants
Que pour bouillir leurs pots il leur faut trois servants.
Ne sauraient, dame Route, en latin des grimoires.
Conter sur moi, Chemin, de plus sottes histoires!
Pourtant je ne veux pas me fâcher aujourd'hui :
Mes bœufs sont au repos, le fermier dort chez lui.
Le chemineau s'éloigne avecque sa besace
Et mon facteur manchot pédale sur sa trace :
Nul souci, causons donc.
— Soit, fit l'autre, causons!
Monsieur est philosophe, entendons ses raisons, n Et le front caressé par le vent qui musarde. La Route l'écoula. quelque peu goguenarde. Pitoyable et distante, en couvrant ce rural D'un regard protecteur et départemental.
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« Aller de ferme en ferme et d'un village à l'autre,
C'est bien là mon destin, reprit-il; mais le vôtre:'
D'un fleuve aux larges bords vous partagez le lit :
Mais vous n'êtes pas là seule, m'avez- vous dit.
Moi, la source aux flots clairs que j'épouse au village
Est moins noble à coup sur, mais aussi moins volage.
Notre petit vallon n'a ni rails ni canaux,
Ni moteurs enfumés venant troubler nos eaux;
Par contre nous avons, ma mie, en ribambelle,
Des gosses sur nos bords qui jouent à la marelle
Et vos chars empestés, écraseurs de poulets,
Cela vaut vos fossés poussiéreux et pelés.
Parlez -vous de mes ponts? S'ils courbent leur échine,
C'est pour m'aider, moi, vieux, à passer la ravine.
Quant à moi, je n'ai point comme vous le souci
Que sur des ais grinçants on affiche un « Merci » .
Vous me chantez clochers hautains de cathédrale :
L'ombre du sien suffit au Chemin qui vous parle.
Quand sur ce tapis vert, qui vous afflige tant,
L'épouse suit l'époux, en beau costume blanc.
Violons, épousés et bons vieux et marmaille
Ne le ^\oudraient changer contre votre pierraille.
Et puis, Route, je n'ai ni palais ni cités,
Mais j'ai mon vieux calvaire et mes bois et mes blés...
— Tout beau ! Vos blés, moi, Route, aussi je les traverse ;
J'aime l'odeur des foins que distille l'averse.
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Quand me croise un chemin d'un xieux calvaire orné, .l'aime ce l > i j < > vi fruste à ma guimpe donné; J'aime aussi les guérets, le grand chêne est pour moi Un fort galant ami !...
— Tais-toi, Roule, tais - toi I File entre tes poteaux ; niais aux chemins de terre Laisse leurs blés mouvants, leurs prés et leur calvaire !.. O mes foins! ô mes champs! c'est nous vos vrais amis ! A l'heure du labour, qui donc vous a permis D'allonger vos sillons jusque sur ses bordures? Et qui mêle, dis-moi, quand sont les moissons mures. L'herbe en son sein nourrie aux trèfles odorants!' Route! aime tes cités, mais laisse- moi mes champs. Sur leur socle en granit mes croix toutes rouillées Ne sont point bijoux faits pour des dévergondées! Retourne à ta guinguette, à ton pavé durci : Tu n'aimas qu'en passant les guérets que \oici !
Et le vieux s'éloigna, troublant d'un coup d'épaule L'écureuil assoupi qui dormait dans un saule; Et la glèbe et les blés et le calvaire aussi , Souriaient au passant et lui disaient : ci Merci! »