L'ENCLUME ET LES MARTEAUX
Sur son billot grossier tout de guinguois et nue
Au milieu de la forge est l'enclume cornue.
L'artisan , partageant son labeur à midi ,
Est allé reposer son vieux corps alourdi.
Et, gardienne du temple, à la lampe pareille.
Une flamme alanguie au sein du foyer veille.
Pour attiser tantôt ce brasier qui l'attend,
Le gros soufflet poussif, tout ridé, se détend ;
Et tandis qu'au dehors un poulet gris s'épouille.
Marteaux d'acier poli, métaux couverts de rouille.
Fers tout ronds, clous pointus et pinces au repos,
A midi dans la forge échangent des propos :
« Triste sort ! » dit le clou. Le fer dit : « Rude tâche !
Etre toujours frappé, toujours plier, c'est lâche! i
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Le bon soufflet geignait : m Toujours même horizon !
Toujours s'époumonner sans rime ni raison
Et. triste et gros poussah qu'on manœuvre à son aise,
Allumer à grand bruit un quarteron de braise!
Heureux, vous, les métaux, dont le sort est changeant!
Pendu là pour soufller, moi j'y mourrai souillant! »
Le marteau, vieux garçon, dit : « Toujours moi qui
La pince, vieille fille, allègue sa besogne : [cogne! »
« Quand il veut prendre ici quelque chose de chaud.
Le Maître me saisit; mais après peu lui chaut.
On me jette en un coin où je n'ai, vaille que vaille,
Pour dormir de mon long qu'un vieux tas de ferraille!
— Ferraille est vite dit. répliquent courroucés
Cent vieux fers en un tas dans un angle amassés.
Entendez caqueter la vieille haut perchée
Avecque sa mâchoire à nous mordre ébréchée !
Faudrait -il, pour ne pas la voir nous mépriser.
Traiter ce \ieil outil comme un fer à friser!1...
La victime, c'est nous, la race vagabonde
Que le pas des chevaux use de par le monde,
Qui souvent pour tombeau, dans leur tourment sans fin,
N'ont que l'ornière, hélas! dans le fond d'un ravin! »
Aux senteurs du foyer la poussière est mêlée, On sent flotter l'odeur de la corne brûlée.
Quelques chaînons épars, faisant écho là -bas, Près de crochets tordus disent : « Hélas ! hélas ! » Ici dans un panier, dont l'osier séché casse, Tout un lot de boulons en désordre s'entasse; Et pendant à son clou, rude et fruste comme eux, Le tablier de cuir dit : « Peine aux miséreux ! »
Mais tout change soudain : d'une voix claire et forte.
L'enclume au cœur vaillant s'exprimait de la sorte :
« Métaux rudes et droits, fers courbés en croissants.
C'est à moi de chanter, écoutez mes accents !
A cette tâche ardente où l'homme vous convie,
Nul de vous plus que moi n'a prodigué sa vie :
Sur mon sein toujours calme et ferme sous les coups
Vous avez dû passer ou vous passerez tous ;
Quand bras et torse nus le maître vous harcèle
Et de vos flancs rougis arrache l'étincelle,
Avec toi, souple fer, avec vous, lourds marteaux,
Je peine et je frémis à tous les coups nouveaux.
Mais non content alors de nous frapper ensemble.
Il demande à mes flancs, où jamais rien ne tremble,
Entre les coups donnés pour vous tordre ou plier,
D'accompagner son chant qui charme l'atelier.
Oui ! tandis que la voix monte dans le silence ,
Marteaux, sur mes flancs nus vous dansez en cadence.
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Pan ! Pan ! pour le travail ! Flic 1 Flac ! pour la chanson.
Ltre utile et joyeux, frères, c'est ma leçon!
À quoi bon s'alanguir à quelque plainte lâche!1
N'ayons d'autre souci que l'ardeur à la tâche.
Moi, sur ce trône en bois, reine au milieu de vous,
Pour servir ou chanter j'accepte tous les coups.
Kl tant pis à ce jeu si mon torse s'écaille :
Le labeur dans la joie, hors de là rien qui vaille!
Souffle, bon vieux soufflet, rougis fers et charbons :
Dieu nous lit pour chanter, fers et marteaux, chantons! »