LES DEUX BŒUFS
Deux petits bœufs d'Auvergne à la corne polir. Partageant même sort calme et digne d'envie. Dans une même étable vivotent tous les deux ; Mêmes soins et provende et même lit pour eux ; Et par ailleurs aussi même poil, même taille, Au point que le bouvier donnait, vaille que vaille. Et sans les distinguer aux deux amis la paille, Sûr de trouver à l'aube et sans d'autres soucis Les deux bœufs toujours prêts et pour le joug unis.
De leurs bons pas tranquilles.
A l'aiguillon dociles, Tirant le cbar qui geint, quand ils rentraient le soir.
On eût dit à les voir Qu'ils se félicitaient, la saison terminée, D'avoir à bien conduit les gerbes de l'année
Et quand l'hiver venu .
Par le grand champ tout nu.
Ils s'en vont île nouveau creuser pour la semence
Le bon vieux sol de France.
Les deux jumeaux, fumants, refont avec amour. Sabots contre sabots, ton saint œuvre, ô labour'.
Or il advint un jour (La luzerne était rare et l'été difficile), Que le maître vendit un des bœufs à la ville. Ht quand l'autre eût compris (tu sais, Dieu tout-puissant, La lueur que tu mets sous un front innocent) Que ne répondrait plus à sa voix lamentable
Son compagnon d'étable. On le vit lentement s'affaisser et maigrir. Foins plus verts, tourteaux gras : rien, car il veut mourir. Kl quand il eut rentré, dans un effort superbe, Tout seul, un beau soir d'août, une dernière gerbe. Les veux encor tout pleins de l'ami disparu . La pauvre bête, alors, s'étendit et mourut.
Le vieux berger d'Auvergne à qui je dois l'histoire (C'était un philosophe à l'humeur un peu noire) Concluait en sifflant Tortillard, son vieux chien : m Lu bœuf, mon bon monsieur, c'est meilleur qu'un
[chrétien. »