LE CHIEN QUI DEMANDE A ÊTRE ENGRAISSE
Un mâtin qui gardait des troupeaux en montagne
Bâtissait, rêvassant, maints châteaux en Espagne.
Il était né malin , ou le croyait du moins ;
— Tant d'hommes ici-bas sont pleins de mêmes soins,
Qu'on ne saurait au pauvre en faire un bien grand crime; —
Il était méconnu , se posait en victime :
« Jamais on n'a rendu justice à mes travaux ;
On gave les dindons, on engraisse les veaux,
Et le vétérinaire et le maître s'en mêlent
Dès qu'un âne est quinteux ou que des vaches vêlent.
Et moi pour m'engraisser jamais on ne fit rien.
On est toujours trop gras pour faire un bon gardien !
Bien heureux si parfois, las de tant d'injustice,
Faisant à ma façon quelque discours propice,
On ne vient pas céans encager mon museau
Comme fait un gamin de quelque vieil oiseau. »
Le berger répliqua, qui l'entendait se plaindre : « Dégourdi sans malice! as- tu fini de geindre:1
N'as-tu donc jamais vu le boucher, mon cousin.
Jauger en tapinois, avec son œil malin,
Et les veaux et les bœufs que l'on gave à l'étable?
Et ces os de dindons, ramassés sous la table,
Ne te disent -ils point à quoi sert d'être gras
Et pourquoi de leur panse on prend tant d'embarras?
Mieux vaut être, crois-moi, maigre toute sa vie
Que poularde truffée en un festin servie ! »
Et le vieux, rallumant sa bouffarde au foyer : « Assez causé, fiston! et fais-moi ton métier, d
morale
Gens toujours pleins d'envie, Mécontents rie la vie, Et jamais satisfaits du sort qui vous advient, Méditez! c'est pour vous l'histoire de ce chien.