‹ Britannicus, tragedie de RacineChapitre 83 sur 117 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

ROXANE, ATALIDE, ZATIME,

R o X a N E , à AtaliJe.

Enfin, belle Ataüdc,

11 faut de nos destins que Bajazet décide.

Pour la dernière fois je le vais consulter.

Je vais savoir s’il m’aime.

Atalidi.

Est-il tems d’en douter.

Madame ? Hâtez-vous d’achever votre ouvrage.

Vous avez du Visir entendu le langage ?

Bajazet vous est cher. Savez-vous sr demain Sa liberté , ses jours seront en votre main ?

Peut-Etre, en ce moment, Amurat , en furie.

S’approche pour trancher une si belle vie.

Ehi pourquoi de son cceur doutez-vous aujourd hui ?

Mais m’en rcpondez-vous , vous qui parlez pour lui ? Atalide.

Quoi ! Madame , les soins qu’il a pris pour vous plaire » Ce que vous avez fait, ce que vous pouvez faire ,

Ses périls, ses respects, et sur tout vos appas»

Tout cela de son cœur ne vous répond il pas ?

Croyez que vos bontés vivent dans sa mémoire.

Hélas ! pour mon repos, que ne le puis-je croire î Pourquoi faut-il au moins que, pour me consoler , L’ingrat ne parle pas comme on le fait parler ?

Vingt fois, sur vos discours pleine de confiance.

Du trouble de son cœur jouissant par avance , Moi-même j’ai voulu m’assurer de sa foi ,

Ht l’ai fait , en secret , amener devant moi.

Peut-être trop d’amour me rend trop difficile ;

Mais, sans vous fatiguer d’un récit inutile.

Je ne retrouvois point ce trouble, cette ardeur Que rw’avoit tant promis un discours trop flatteur. Enfin, si je lui donne et la vie et l’Empire,

Cc$ gages incertains ne me peuvent suffire.

Atalide.

Quoi donc ï à son amour qu’allez-vous proposer î Ko X (A N E.

S’il m’aime, dès ce jour, il me doit épouser,

TRAGÉDIE. «S

Atalide;

Vous épouser !... O Ciel ! que prétendez-vous faire ?

Je sais que des Sultans l'usage m’est contraire;

Je sais qu’ils se sont fait une superbe loi De ne point à l’hymen assujettir leur foi.

Parmi tant de beautés qui briguent leur tendresse.

Ils daignent quelquefois choisir une maîtresse ;

Mais , toujours inquiète , avec tous scs appas ,

Esclave , elle reçoit son maî re dans scs bras ,

Et , sans sortir du joug où leur loi la condamne,

Il faut qu’un fils naissant la déclare Sultane.

Amurat plus ardent , et seul , jusqu’à ce jour,

A voulu que l’on dût ce titre à son amour.

J’en reçus la puissance aussi-bien que le titre ,

Et des jours de son frere il me laissa l’arbitre.

Mais ce meme Amurat ne me promit jamais Que l’hymen due un jour couronner scs bienfaits;,

Et moi , qui n’aspirois qu’à cette seule gloire ,

De ses autres bienfaits j’ai perdu la mémoire. Toutefois , que sert-il de me justifier ?

Bajazet , il est vrai , m’a tour fait oublier.

Malgré tous ses malheurs , plus heureux que son frere , 11 m’a plu , sans peut-être aspirer à me plaire. Temmes , Gardes , Visir , pour lui j’ai tout séduit ;

En un mot, vous voyez jusqu’où je l’ai conduit. Grâces à mon amour , je me suis bien servie Du pouvoir qu’Amurat me donna sur sa vie.

Bajazet touche presque au trône des Sultans :

U ne faut plus qu’un pas ; mais c’est où je l’attends.

B ij

iô BAJAZET,

Malgré tout tnon amour, si, dans cette journée ,

11 ne m’attache à lui par un juste hyménéc ,

S’il ose m’alléguer une odieuse loi ,

Quand je fais tout pour lui , s’il ne fait tout pour mai Dès le meme moment, sans songer si je l’aime,

Sans consulter enfin si je me perds moi meme, J’abandonne l’ingrat , et le laisse rentrer Dans l’état malheureux d’où le l’ai su tirer.

Voilà sur quoi.jc veux que Ba axct prononce.

Sa perte ou son salut dépend de sa réponse.

Je ne vous presse point de vouloir aujourd'hui Me prêter votre voix pour m’expliquer à lui.

Je veux que devant moi , sa bouche et son visage Mc découvrent son coeur , sans me laisser d’ombrage ; Que lui-même , en secret amené dans ces lieux , Sans être préparé , se présente à mes yeux.

Adieu. Vous saurez tout apres cette entrevue.

( Elle son , avec Zatime. )

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