SCENE PREMIERE
RAJAZET, R O X A N E.
IP iunci , l'heure fatale est enfin arrivée Qu’à votre liberté le Ciel a réservée.
Rien ne me retient plus; et je puis, dès ce jour» Accomplir le dessein qu’a formé mon amour.
Non que , vous assurant d’un triomphe facile ,
3c mette entre vos mains un Empire tranquille :
Je fais ce que je puis ; je vous l’avois promis. J’arme votre valeur contre vos ennemis».
J’écarte de vos jours un péril manifeste.
Votre vertu , Seigneur , achèvera le reste.
Osmin a vu l’armée ; elle penche pour vouj.
Les Chefs de notre Loi conspirent avec nous.
Le Visir Acomat vous répond de Rysancc ,
Et moi, vous le savez, je tiens sous ma puissanca Cette foule de Chefs , d’esclaves , de muets ,
Peuple que dans ces murs renferme ce Palais»
Et dont à ma faveur les âmes asservies
12 BAJAZET
M’ont vendu , dès-Iong-tems , leur silence et leurs vies.
Commencez maintenant. C’est à vous de courir Dans le champ glorieux que j’ai su vous ouvrir.
Vous n’entreprenez point une injuste carrière»
Vous repoussez , Seigneur , une main meurtrière. L'exemple en est commun ; et , parmi les Sultans ,
Ce chemin à l’Empire a conduit de tout tems.
Mais, pour mieux commencer, hâtons-tous l’un ec l’autre
D’assurer à la fois mon bonheur et le vôtre.
Montrez à l’univers, en m’attachant à vous.
Que quand je vous servois, je servois mon époux »
Ec , par le noeud sacré d’un heureux hyménéc ,
Justifiez la foi que je vous ai donne'c.
Ah! que proposez-vous. Madame?
Pv p X A N E.
Hé quoi , Seigneur,
Quel obstacle secret trouble notre bonheur?
Madame, ignorez-vous que l’orgueil de l’Empire...
Que ne m’epargnez-vous la douleur de le dire !
Oui , je sais que depuis qu’un de vos Empereurs , Bajazet , d’un barbare éprouvant les fureurs ,
Vit au char du vainqueur son épouse enchaînde.
Et par toute l’Asie à sa suite traînée.
De l’honneur Ottoman scs successeurs jaloux Ont daigné rarement prendre le nom d’époux à
Maïs l’amour ne suit point ces loix imaginaires,
Et , sans vous rapporter des exemples vulgaires, Soliman , ( vous savez qu’entre tous vos ayeux Dont l’univers a craint le bras victorieux ,
Nul n’éleva si haut la grandeur Ottomane?) /
Ce Soliman jetta les yeux sur Roxclanc.
Malgré coût son orgueil , ce Monarque si fier A son trône, à son lit daigna l’associer.
Sans qu’elle eût d’autres droits au rang d’ Impératrice Qu’un peu d'attraits, pcut-ctre, et beaucoup d’artifice.
Il est vrai.... Mais aussi voyez ce que je puis.
Ce qu’étoit Soliman et le peu que je suis.
Soliman jouissoic d’une pleine puissance.
L’Êgyptc ramenée à son obéissance,
Rhodes , des Ottomans ce redoutable écueil.
De tous ses défenseurs devenu le cercueil.
Du Danube asservi les rives désolées.
De l’Empire Persan les bornes reculées ,
Dans leurs climats brûlans les Africains domptes, Faisoient taire les loix devant scs volontés Que suis-je ? J’attends tout du peuple et de l’armée. Mes malheurs font encor toute ma renommée. Infortuné, proscrit, incertain de régner.
Dois-je irriter les coeurs, au lieu de les gagner? Témoins de nos plaisirs , plaindront-iis nos misctcs î Croiront- ils mes périls et vos larmes sincères?
Songez , sans me flatter du sort de Soliman,
Au meurtre tout récent du malheureux Osman,
Dans leut rébellion les Chefs des JanissûireSj ,
Cherchant k colorer leurs desseins sanguinaires,
Sc crurent k sa perte assez autorisc's
Var le Fatal hymen que vous me proposez.
Que vous dirai-je enfin? Maître de leur suffrage, î>eut-être , avec le tems , j’oserai davantage.
Ne précipitons rien ; et daignez commencer A me mettre en état de vous récompenser.
Je vous entends, Seigneur. Je vois mon imprudence.
Je vois que rien n’échappe à votre prévoyance.
Vous avez pressenti jusqu’au moindre danger ■Où mon amour , trop prompt , vous alloit engager. Rour vous , pour votre honneur vous en craignez les suites ;
Et je le crois , Seigneur , puisque vous me le dites.
Mais avez-vous prévu , si vous ne m’épousez, les périls plus certains où vous vous exposez?
Songez- vous que, sans moi, tout vous devient contraire? Que c’est à moi , sur-tout , qu’il importe de plaire ? Songez-vous que je tiens les portes du Palais?
Que je puis vous l’ouvrir , on fermer , pour jamais?
Que j’ai sur votre vie un empire suprême?
Que vous ne respirez qu’autanf que je vous aime;
Et , sans ce meme amour qu’offensent vos refus. Songez-vous , on un mot , que vous ne seriez plus ?