‹ Britannicus, tragédie. Avec commentaires choisis des meilleurs commentateurs français. Augmentés de remarquesChapitre 12 sur 87 · Acte I, Scène II · texte numérisé non relu

Acte I, Scène II

Ce n’est plus votre fils, c’est le maître du monde.

J’en dois compte, madame, à l’empire romain,

Qui croit voir son salut ou sa perte en ma main.

Ah! si dans l’ignorance il le fallait instruire1),

N’avait-on que Sénèque et moi pour le séduire?

Pourquoi de sa conduite éloigner les flatteurs,

Fallait-il dans l’exil chercher des corrupteurs2)?

La cour de Claudius, en esclaves fertile,

Pour deux que l’on cherchait en eût présenté mille 3),

Qui tous auraient brigué l’honneur de l’avilir:

Dans une longue enfance ils l’auraient faiCjyieillir.

De quoi vous plaignez-vous, madame? On vous révère:

Ainsi que par César, on jure par sa mère 4)./*

i) L. H. relève ces expressions, instruire dans V ignorance, et plus bas, vieillir dans une longue enfance , comme de vrais modèles de ces alliances de mots, par lesquelles on semble se contredire ( oxymoron ). Instruire dans V ignorance est ici parfaitement juste. C’est qu’en effet, lorsqu’on n’élève un prince que pour régner sous son nom, on lui apprend surtout à ignorer tout ce qu’il doit savoir, à négliger tout ce qu’il doit faire. On lui donne véritablement des leçons d’ignorance ; mais pour s’exprimer ainsi, il faut saisir les idées dans tous leurs rapports et dans doute leur étendue : c’est le mérite des écrivains originaux • c’est la force de leurs conceptions qui a fait leur style. Il en est de même de l 'honneur d’avilir . C’est au lecteur intelligent à suppléer ce que ces phrases sous-entendent, et à saisir la vérité de ce qui est sous-entendu.

a) Parce qu’Agrippine fit rappeler Sénèque de l’exil, où il avait été envoyé sous Claudius. L . R.

3) L. R. observe ici que c’est suivant la décision du grammairien Yaugelas que mille n’a point de pluriel: il fallait dire plutôt que V adjectif numéral est sans s au pluriel: dix mille hommes , pour le distinguer du substantif mille, certain espace de chemin, qui prend s au pluriel. Ici, mille est pour un trèsgrand nombre .

4) Voilà la marque de sainteté du nom impérial. On jurait par la tête , par le salut de César , et jurer ainsi par tout autre

Brit annicus,

L’empereur, il est vrai, ne vient plus chaque jour Mettre à vos pieds l’empire, et grossir votre cour;

Mais le doit-il, madame? et sa reconnaissance Ne peut-elle éclater que dans sa dépendance?

Toujours humble, toujours le timide Néron N’ose-t-il être Auguste et César que de nom1)?

Tous le dirai-je, enfin? Rome le justifie.

Rome, à trois affranchis si longtemps asservie 2),

A peine respirant du joug qu’elle a porté,

Du règne de Néron compte sa liberté3).

Que dis-je? la vertu semble même renaître.

Tout l’empire n’est plus la dépouille d’un maître4):

Le peuple au champ de Mars nomme ses magistrats ;

eût été un crime de lèse-majesté: Jurandasque tuum per notnen ponimus aras. C’était donc une grande preuve de la déférence de Néron, que d’avoir permis qu’on rendît cet honneur k sa mère comme à lui.

i) On donnait aux empereurs, sitôt qu’ils étaient élus, les titres d’Auguste et de César. L. R.

a) Ces affranchis étaient Pallas, Callistus et Narcisse, qui eurent sous Claude le plus grand crédit. L. d. B.

3) Proprement on ne peut appliquer ce mot compter qu’à ce qui offre une idée de nombre; aussi cette idée est-elle ici elliptiquement renfermée. On sent que Burrhus veut dire que Rome compte les jours de sa liberté , du règne de Néron . La poésie seule permet ces sortes d’ellipses. La prose, qui n’est pas obligée d’aller si vite, et qui a son genre de précision, risquerait de se dénaturer et de tomber bientôt dans l’obscurité si elle se permettrait de dire, p. e., je compte mon bonheur du jour de mon mariage. L. H.

4) Selon L. H., ce vers devrait être changé ou supprimé, parce que la dépouille de ne peut jamais signifier que la dépouille prise à quelqu'un, prise sur quelque chose, la dépouille des ennemis, d'un pays, d’un temple, etc.; mais comme le poète voulait dire: tout V empire n'est plus une dépouille enlevée par une maître^ l’expression juste et claire aurait été la proie d’un maître. Racine a donc donné à cette phrase un sens tout contraire.

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