‹ Britannicus, tragédie. Avec commentaires choisis des meilleurs commentateurs français. Augmentés de remarquesChapitre 13 sur 87 · Acte I, Scène IL · texte numérisé non relu

Acte I, Scène IL

César nomme les chefs sur la foi des soldats;

Thraséas au sénat, Corbulon dans l’armée,

Sont encore innocents, malgré leur renommée;

Les déserts, autrefois peuplés de sénateurs 1),

Ne sont plus habités que par leurs délateurs.

Qu’importe que César continue à nous croire,

Pourvu que nos conseils ne tendent qu’à sa gloire;

Pourvu que dans le cours d’un règne florissant Rome soit toujours libre, et César tout-puissant?

Mais, madame, Néron suffit pour se conduire 2).

J’obéis, sans prétendre à l’honneur de l’instruire.

Sur ses aïeux, sans doute, il n’a qu’à se régler;

Pour bien faire, Néron n’a qu’à se ressembler 3).

Heureux si ses vertus, l’une à l’autre enchaînées,

Ramènent tous les ans ses premières années!

AGRIPPINE

Ainsi, sur l’avenir n’osant vous assurer,

Vous croyez que sans vous Néron va s’égarer.

Mais vous qui, jusqu’ici content de votre ouvrage,

Venez de ses vertus nous rendre témoignage,

Expliquez -nous pourquoi, devenu ravisseur,

!) Ces deux vers rendent ce que Pline a dit dans son Panégyrique de Trajan: Insulas quas modo senatorum , jam délatorum turba compleverat.

2) L. H. trouve cette expression élégante, parce qu’elle n’appartient qu’à la poésie. En prose, on dirait: Néron en sait assez pour se conduire ; Néron est en état de se conduire par luimême. En prose, suffit , en parlant des personnes, ne s’emploie guère dans un sens réfléchi. On dirait bien: Un médicin suffit pour guérir un malade , mais non pas un médicin suffit pour se guérir. Ce sont ces nuances qui distinguent la poésie de la prose.

3) Nous devons faire remarquer l’emploi de ce verbe réfléchi se ressembler qui peut paraître étrange au premier coup d’œil, puisque le modèle et la copie font supposer deux personnes. Cependant quel heureux emploi en a fait Racine dans ce vers bien plus concis, bien plus énergique que s’il avait dit Néron n'a qu'à continuer de régner comme il l'a fait jusqu'ici.

Br it annicu «,

Néron de Silanus fait enlever la sœur1)?

Ne tient-ii qu’à marquer de cette ignominie Le sang de mes aïeux qui brille dans Junie?

De quoi l’accuse-t-il? Et par quel attentat Devient-elle en un jour criminelle d’Etat;

Elle qui, sans orgueil jusqu’alors élevée,

N’aurait point vu Néron, s’il ne l’eût enlevée;

Et qui même aurait mis au rang de ses bienfaits L’heureuse liberté de ne le voir jamais ?

B URRHUS.

Je sais que d’aucun crime elle n’est soupçonnée;

Mais jusqu’ici César ne l’a point condamnée,

Madame. Aucun objet ne blesse ici ses yeux :

Elle est dans un palais tout plein de ses aïeux.

Vous savez que les droits qu’elle porte avec elle Peuvent de son époux faire un prince rebelle:

Que le sang de César ne se doit allier2)

Qu’à ceux à qui César le veut bien confier,

Et vous-même avoûrez qu’il ne serait pas juste Qu’on disposât sans lui de la nièce d’Auguste3).

AGRIPPINE

Je vous entends: Néron m’apprend par votre voix Qu’en vain Britannicus s’assure sur mon choix.

1) C’était Junia Calvina, qui ne fut point enlevée par Néron, comme Racine l’a supposé, mais rappelée de l’exil où elle avait été envoyée sous le règne de Claude. Voy. Tac. Ann . XII.

2) Pour justifier Néron de l’enlèvement de Junie, il se sert adroitement de la meme raison dont on se servit pour engager Claude à épouser Agrippine, ne claritatem Caesarum aliam in domum ferret. L . R.

3) Nièce est ici poétiquement pour arrière-petite-fille ; car Junie ne pouvait appartenir de plus près à Auguste qu’à Agrippine, mère de Néron, qui n’était que la fille d’une petite-fille d’Auguste. Tacite dit expressément que Silanus , frère de Junie, était arrière-petit-fils d’Auguste (divi Augusti abnepos , Ann. XI.) L. d. B.

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