Acte I, Scène II
En rain, pour détourner ses yeux de sa misère,
J’ai flatté son amour d’un hymen qu’il espère:
A ma confusion, Néron veut faire roir Qu’ Agrippine promet par delà son pouvoir.
Rome de ma faveur est trop préoccupée:
Il veut par cet affront qu’elle soit détrompée ;
Et que tout l’univers apprenne avec terreur A ne confondre plus mon fils et l’empereur.
Il le peut. Toutefois j’ose encore lui dire Q.u’il doit avant ce coup affermir son empire ;
Et qu’en me réduisant à la nécessité D’éprouver contre lui ma faible autorité,
Il expose la sienne; et que dans la balance
Mon nom peut-être aura plus de poids qu’il ne pense.
B ÜRRHÜS.
Quoi, madame! toujours soupçonner son respect!
Ne peut-il faire un pas qui ne vous soit suspect? L’empereur vous croit-il du parti de Junie?
Avec Britannicus vous croit-il réunie?
Quoi! de vos ennemis devenez-vous l’appui
Pour trouver un prétexte à vous plaindre de lui1)?
Sur le moindre discours qu’on pourra vous redire Serez-vous toujours prête à partager l’empire?
Tous craindrez-vous sans cesse; et vos embrassements2) Ne se passeront-ils qu’en éclaircissements?
Ah! quittez d’un censeur la triste diligence3),
1) En prose, on dirait de vous plaindre.
2) Comme on peut très-bien se craindre soi-même, c’est la force du sens qui autorise à sous-entendre ces mots qu’il faudrait énoncer en prose: Fous craindrez-vous sans cesse Vun Vautre ? Mais des embrassements qui ne se passent qu'en éclaircissements sont de la manière de Tacite et de Racine. Éclaircissement est par lui-même peu fait pour les vers : c’est la place où. il est qui en fait le mérite. L. H.
3) Diligence en français signifie promptitude , activité; en latin il signifie proprement exactitude d'attention et de soin . Cicé-
Britannicu s,
D’une mère facile affectez l’indulgence;
Souffrez quelques froideurs sans les faire éclater, Et n’avertissez point la cour de vous quitter *).
AGRIPPIN K.
Et qui s’honorerait de l’appui d’Agrippine,
Lorsque Néron lui-même annonce ma ruine 2), Lorsque de sa présence il semble me bannir, Quand Burrhus à sa porte ose me retenir?
Madame, je vois bien qu’il est temps de me taire, Et que ma liberté commence à vous déplaire.
La douleur est injuste: et toutes les raisons Qui ne la flattent point aigrissent ses soupçons. Voici Britannicus. Je lui cède ma place.
Je vous laisse écouter et plaindre sa disgrâce,
Et peut-être, madame, en accuser les soins De ceux que l’empereur a consultés le moins 3).
ron dit ( Verr . I, 6): Industriam meam celeritas reditionis , dïli gentiam multitudo literarum et testium declaravit. C’est donc a la faveur de l’étymologie que la diligence d'un censeur est prise ici pour V attention à reprendre, ce qui fait paraître cette expression plus latine que française, mais toute poétique et digne du style de Racine.
!) Ce mot d 'avertir est ici bien ingénieusement détourné de son acception ordinaire. Burrhus ne parle pas ici en courtisan, mais en homme qui connaît bien la cour, et qui n’ose pas dire a Agrippine, ne forcez point la cour.
a) Au lieu de ma ruine on lit dans quelques éditions sa ruine ; mais comme Néron lui-même annonce sa ruine formerait un contre-sens, parce que sa devrait se rapporter au dernier sujet, ici à Néron, le poète a très-bien fait de substituer ma ruine.
3) Far ces deux derniers vers, il fait assez entendre que ses avis ne sont pas suivis, et que si dans toute la scène il a justifié son élève, dans son cœur il ne le justifie pas; et voila Burrhus Laudans ac mœrens. L. R.
ActeI,ScèneIII. 39