NÉRON, NARCISSE
NARCISSE
Grâces aux dieux, seigneur, Junie entre vos mains Vous assure aujourd’hui du reste des Romains.
Yos ennemis, déchus de leur vaine espérance,
Sont allés chez Pallas pleurer leur impuissance.
Mais que vois-je? Vous-même, inquiet, étonné,
Plus que Britannicus paraissez consterné.
Que présage à mes yeux cette tristesse obscure *),
Et ces sombres regards errants à l’aventure?
Tout vous rit: la fortune obéit à vos vœux.
NÉRON
Narcisse, c’en est fait, Néron est amoureux 1 2).
1) L. H. appelle cette expression hardiment métonymique. La tristesse est ici appelée obscure , parce qu’elle obscurcit le front, et cette dernière expression est elle-même une métaphore, en sorte que la ligure est double, et pourtant elle est claire.
2) Néron ne fait point ici de déclaration à Narcisse, comme le dit L. d. B., il lui fait une confidence très-vive et trèsanimée. L’enlèvement de Junie, qui a excité au premier acte la curiosité du spectateur, doit être expliqué au second ; et tout lecteur sensé comprendra que cette explication ne pouvait avoir lieu que devant Narcisse, à qui Néron s’ouvre tout entier; que c’est devant Narcisse que Néron peut nous apprendre comment il est devenu amoureux de Junie, et de quelle espèce est son amour. Tout cela était nécessaire pour préparer l’entretien avec Junie. Concernant le mot amoureux , il est vrai qu’il est plus fait pour la comédie que pour la tragédie: il ne doit paraître dans celle-ci, que relevé par ce qui l’entoure, et il l’est ici suffisamment par le seul nom de Néron. Un homme qui serait capable d’un véritable amour, ne dirait sûrement pas du premier mot: Je suis amoureux. Néron peut parler ainsi, d’autant plus qu’on sait qu’il a un rival; et ce premier mot, dans sa bouche, est l’avant-coureur du crime, et la première préparation à la catastrophe.