‹ Britannicus, tragédie. Avec commentaires choisis des meilleurs commentateurs français. Augmentés de remarquesChapitre 22 sur 87 · Acte II, Scène II · texte numérisé non relu

Acte II, Scène II

NARCISSE

Vous!

Depuis un moment, mais pour toute ma vie1) J’aime, que dis-je, aimer ? j’idolâtre Junie.

N ARCIS SE

Vous l’aimez!

NERON

Excité d’un désir curieux.

Cette nuit je l’ai vue arriver en ces lieux,

Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes2),

>) Voilà un trait caractéristique d’un homme emporté tel que Néron. Il s’imagine que cette passion, qui ne fait que commencer, ne finira qu’avec sa vie.

2) Le poète a eu soin, comme on va le voir, de ne donner aux amours de Néron que des motifs qui conviennent à son caractère et à la conduite qu’il tiendra dans la pièce, et de rassembler sur les amours de Britannicus et de Junie tout ce qu’il y a de plus noble, de plus honnête et de plus intéressant. C’est de ce point de vue que nous admirons ici avec L. H. ce langage de la vraie passion quand il ne s’agit nullement de vraie passion; et que nous reprouvons la manière de voir de L. d. B. qui n’y trouve que des expressions exagérées. Tous les connaisseurs , dit L. H. , ont vu dans les huit vers suivants un tableau original et parfait. Le mérite de la diction est dans la difficulté vaincue, puisqu’il s’agissait d’ennoblir la petitesse des détails par le choix des mots ; il est aussi dans le choix de ces détails même, parce qu’il fallait caractériser un amour qui n’est autre chose que du désir; et dans cette peinture le désordre même de la situation de Junie, enlevée au milieu de la nuit, est un charme de plus ajouté à celui de sa beauté; enfin, l’effet des couleurs poétiques naît surtout du contraste de la frayeur, de la douceur et des larmes de Junie, avec l’appareil de son enlèvement et la figure de ses ravisseurs: c’est ce qui a fourni au poète des vers qui sont au nombre des plus beaux de la

Br itannicu^

Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes; Belle sans ornement, dans le simple appareil D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil.

Que veux-tu? Je ne sais si cette négligence,

Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence,

Et le farouche aspect de ses liers ravisseurs, Relevaient de ses yeux les timides douceurs.

Quoi qu’il en soit, ravi d’une si belle vue,

J’ai voulu lui parler, et ma voix s’est perdue: Immobile, saisi d’un long étonnement,

Je l’ai laissé *) passer dans son appartement.

J’ai passé dans le mien. C’est là que, solitaire,

De son image en vain j’ai voulu me distraire.

Trop présente à mes yeux je croyais lui parler ; J’aimais jusqu’à ses pleurs que je faisais couler. Quelquefois, mais trop tard, je lui demandais grâce : J’employais les soupirs, et meme la menace* 2).

Voilà comme, occupé de mon nouvel amour,

Mes yeux, sans se fermer, ont attendu le jour3). Mais je m’en fais peut-être une trop belle image :

Elle m’est apparue avec trop d’avantage:

Narcisse, qu’en dis-tu ?

langue française, surtout ces derniers: Et le farouche aspect de ses fers ravisseurs Relevaient de ses yeux les timides douceurs , dont le coloris ne se trouve que dans la palette d’un maître.

■) Je Vai laissé passer est un de ces exemples de participes passés avec avoir suivi d’un infinitif, variables ou invariables suivant le sens qui y est attaché. Ici si Néron a laissé Junie passer dans son appartement, il faut l’accord; mais s’il a laissé passer Junie, il ne faut pas l’accord parce que dans le premier cas la (pour Junie) est l’objet de laissé tandis que, dans le second, il est celui de passer .

2) Dans la scène suivante il agira de la même manière: il emploiera tantôt les soupirs , et tantôt la menace.

3) Locution poétique pour fai attendu le jour sans fermer les yeux.

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